Fragment Contrariétés n° 3 / 14 – Papier original : RO 235-2

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : Contrariétés n° 165 p. 45 / C2 : p. 65-66

Éditions de Port-Royal : Chap. XXIII - Grandeur de l’homme : 1669 et janv. 1670 p. 181-182 / 1678 n° 7 p. 177

Éditions savantes : Faugère II, 85, XV / Havet I.7 / Michaut 507 / Brunschvicg 418 / Tourneur p. 197-3 / Le Guern 112 / Lafuma 121 / Sellier 153

 

 

 

Il est dangereux de trop faire voir à l’homme combien il est égal aux bêtes, sans lui montrer sa grandeur. Et il est encore dangereux de lui trop faire voir sa grandeur sans sa bassesse. Il est encore plus dangereux de lui laisser ignorer l’un et l’autre, mais il est très avantageux de lui représenter l’un et l’autre.

 

 

 

Pascal aborde ici le problème du dosage des effets qu’il cherche à produire sur son lecteur par les deux thèmes principaux de la grandeur et de la misère. La difficulté de l’entreprise tient au fait qu’il risque, lorsqu’il développe l’un d’eux, de le pousser si avant qu’il en oublie l’autre. C’est, selon lui, ce qu’on fait les philosophes, stoïciens d’une part, épicuriens et sceptiques de l’autre.

Le danger n’est pas ici d’ordre politique, comme c’était le cas dans Misère 15. Il n’est pas non plus d’ordre purement technique et rhétorique. Il est surtout moral, dans la mesure où, s’il ne maintient pas soigneusement l’équilibre, l’auteur peut orienter son lecteur dans une direction qui le conduira à sa perte. Persuader l’homme de sa bassesse en omettant de lui rappeler sa grandeur, c’est le porter au désespoir (sur le désespoir, voir Excellence 5 - Laf. 192, Sel. 225). Trop bien lui faire voir sa grandeur, sans lui rappeler sa bassesse, c’est le porter à l’orgueil et à la présomption, qui sont incompatibles avec l’humilité nécessaire à la soumission devant la Révélation. Étant bien compris qu’il n’est pas possible de laisser le lecteur dans l’ignorance complète de sa double nature, Pascal conclut qu’il est avantageux de lui faire connaître à la fois sa misère et sa grandeur, car chacun corrigera l’excès de l’autre. Mais il ne dit pas encore comment il pourra parvenir à concilier ces deux aspects contraires, et apparemment incompatibles, de la nature humaine. Ce sera l’objet de Contrariétés 14, dernier fragment de la liasse, et de la liasse A P. R.

 

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Fragments connexes

 

Misère 15 (Laf. 66, Sel. 100). Injustice. Il est dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes, car il n’y obéit qu’à cause qu’il les croit justes.

Excellence 5 (Laf. 192, Sel. 225). La connaissance de Dieu sans celle de sa misère fait l’orgueil.

La connaissance de sa misère sans celle de Dieu fait le désespoir.

La connaissance de Jésus-Christ fait le milieu parce que nous y trouvons, et Dieu et notre misère.

Morale chrétienne 2 (Laf. 352, Sel. 384). La misère persuade le désespoir.

L’orgueil persuade la présomption.

L’incarnation montre à l’homme la grandeur de sa misère par la grandeur du remède qu’il a fallu.

 

Mots-clés : DangereuxAvantageuxHommeBêteGrandeurBassesse.