Fragment Contrariétés n° 8 / 14 – Papier original : RO 163-6

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : Contrariétés n° 170 et 171 p. 45 v° - 47 / C2 : p. 67

Éditions de Port-Royal : Chap. XXV - Foiblesse de l’homme : 1669 et janv. 1670 p. 198-199 / 1678 n° 17 p. 194

Éditions savantes : Faugère II, 131, X / Havet III.13 / Brunschvicg 92 / Tourneur p. 198-2 / Le Guern 116 / Lafuma 125 / Sellier 158

 

 

 

Qu’est‑ce que nos principes naturels, sinon nos principes accoutumés ? Et dans les enfants, ceux qu’ils ont reçus de la coutume de leurs pères, comme la chasse dans les animaux ?

Une différente coutume en donnera d’autres principes naturels. Cela se voit par expérience. Et s’il y en a d’ineffaçables à la coutume, il y en a aussi de la coutume contre la nature ineffaçables à la nature et à une seconde coutume. Cela dépend de la disposition.

 

 

 

Pascal reprend ici un thème qui était développé dans Vanité et Misère, celui de la superposition de la coutume sur la nature et vice versa. Dans les précédentes liasses, il se contentait de dire que la coutume instaure une seconde nature en l’homme. Ici, il présente l’idée sous la forme d’une contrariété en montrant que non seulement la coutume recouvre la nature, mais qu’elle crée par elle-même une nature nouvelle qui détruit l’ancienne. Ce fragment pose donc le problème de savoir si, à partir du moment où la nature peut être remplacée par la coutume, on peut encore parler d’une nature unique et constante de l’homme.

Ce fragment diffère essentiellement du suivant en ce qu’il traite le problème du point de vue des principes, alors que Contrariétés 9 le traite à partir du sentiment d’amour naturel des enfants pour les parents.

 

Analyse détaillée...

Fragments connexes

 

Misère 9 (Laf. 60, Sel. 94). Sur la coutume et les lois naturelles.

Contrariétés 9 (Laf. 126, Sel. 159). Les pères craignent que l’amour naturel des enfants ne s’efface. Quelle est donc cette nature sujette à être effacée ?

La coutume est une seconde nature, qui détruit la première.

Mais qu’est‑ce que nature ? Pourquoi la coutume n’est‑elle pas naturelle ?

J’ai grand peur que cette nature ne soit elle‑même qu’une première coutume, comme la coutume est une seconde nature.

Contrariétés 10 (Laf. 127, Sel. 160). La nature de l’homme se considère en deux manières, l’une selon la fin, et alors il est grand et incomparable ; l’autre selon la multitude, comme on juge de la nature du cheval et du chien par la multitude, d’y voir la course et animum arcendi, et alors l’homme est abject et vil. Et voilà les deux voies qui en font juger diversement et qui font tant disputer les philosophes.

Car l’un nie la supposition de l’autre. L’un dit : il n’est point né à cette fin, car toutes ses actions y répugnent, l’autre dit : il s’éloigne de sa fin quand il fait ces basses actions.

Preuves par discours I (Laf. 418, Sel. 680). Notre âme est jetée dans le corps où elle trouve nombre, temps, dimensions, elle raisonne là-dessus et appelle cela nature, nécessité, et ne peut croire autre chose. [...] La coutume est notre nature, qui s’accoutume à la foi la croit et ne peut plus ne pas craindre l’enfer. Et ne croit autre chose.

Qui s’accoutume à croire que le roi est terrible, etc.

Qui doute donc que notre âme étant accoutumée à voir nombre, espace, mouvement, croie cela et rien que cela.

Pensées diverses (Laf. 630, Sel. 523). La nature de l’homme est Tout nature. Omne animal.

Il n’y a rien qu’on ne rende naturel. Il n’y a naturel qu’on ne fasse perdre.

Pensées diverses (Laf. 634, Sel. 527)Car des pays sont tout de maçons, d’autres tout de soldats etc. Sans doute que la nature n’est pas si uniforme ; c’est la coutume qui fait donc cela, car elle contraint la nature, et quelquefois la nature la surmonte et retient l’homme dans son instinct malgré toute coutume bonne ou mauvaise.

Pensées diverses (Laf. 821, Sel. 661). Car il ne faut pas se méconnaître, nous sommes automate autant qu’esprit, et de là vient que l’instrument par lequel la persuasion se fait n’est pas la seule démonstration. Combien y a-t-il peu de choses démontrées ? Les preuves ne convainquent que l’esprit, la coutume fait nos preuves les plus fortes et les plus crues. Elle incline l’automate qui entraîne l’esprit sans qu’il y pense. Qui a démontré qu’il sera demain jour et que nous mourrons, et qu’y a-t-il de plus cru ? C’est donc la coutume qui nous en persuade. C’est elle qui fait tant de chrétiens, c’est elle qui fait les Turcs, les païens, les métiers, les soldats, etc. […] Enfin il faut avoir recours à elle quand une fois l’esprit a vu où est la vérité afin de nous abreuver et nous teindre de cette créance qui nous échappe à toute heure, car d’en avoir toujours les preuves présentes c’est trop d’affaire. Il faut acquérir une créance plus facile qui est celle de l’habitude qui sans violence, sans art, sans argument nous fait croire les choses et incline toutes nos puissances à cette croyance, en sorte que notre âme y tombe naturellement.

 

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