Fragment Ennui n° 1 / 3 – Papier original :  RO 75-6

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : Ennui n° 104 p. 27 / C2 : p. 45

Éditions de Port-Royal : Chap. XXIV - Vanité de l’homme : 1669 et janv. 1670 p. 186 / 1678 n° 9 p. 182

Éditions savantes : Faugère I, 208, XCIV / Havet II.6 / Michaut 211 / Brunschvicg 152 / Tourneur p. 181-6 / Le Guern 72 / Lafuma 77 / Sellier 112

 

 

 

Orgueil.

 

Curiosité n’est que vanité le plus souvent, on ne veut savoir que pour en parler, autrement on ne voyagerait pas sur la mer pour ne jamais en rien dire et pour le seul plaisir de voir, sans espérance d’en jamais communiquer.

 

 

 

On ne voit à première vue aucun rapport entre le texte de ce fragment et l’ennui, que le mot soit pris dans son sens ordinaire ou au sens plus technique d’acédie *. En fait, on doit interpréter le texte comme l’expression de la perte du goût des voyages par une personne qui s’aperçoit que les voyages n’ont d’agréable que pour la satisfaction d’orgueil que donne le plaisir de les raconter, et que pour le reste, on ne ferait pas un pas tant les voyages sont vains. On imagine assez bien que Pascal pourrait en dire tout autant de l’algèbre, qu’il présente dans Divertissement 4 (Laf. 136, Sel. 168), comme un divertissement que se donnent ceux qui veulent pouvoir se vanter d’avoir su résoudre un problème dont les autres n’ont pas su venir à bout. La place du fragment dans la liasse Ennui s’explique alors naturellement.

Mesnard Jean, Les Pensées de Pascal, 2e éd., p. 199-200. L’ennui est associé au divertissement. Voir Divertissement 4, où il est question des activités de divertissement que l’on fait pour pouvoir en parler et s’en vanter.

 

* Acédie : perte de toute envie.

 

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Fragments connexes

 

Divertissement 4 (Laf. 136, Sel. 268). Mais, direz‑vous, quel objet a‑t‑il en tout cela ? celui de se vanter demain entre ses amis de ce qu’il a mieux joué qu’un autre. Ainsi les autres suent dans leur cabinet pour montrer aux savants qu’ils ont résolu une question d’algèbre qu’on n’aurait pu trouver jusqu’ici, et tant d’autres s’exposent aux derniers périls pour se vanter ensuite d’une place qu’ils auront prise aussi sottement à mon gré. Et enfin les autres se tuent pour remarquer toutes ces choses, non pas pour en devenir plus sages, mais seulement pour montrer qu’ils les savent, et ceux‑là sont les plus sots de la bande puisqu’ils le sont avec connaissance, au lieu qu’on peut penser des autres qu’ils ne le seraient plus s’ils avaient cette connaissance.

Pensées diverses (Laf. 577, Sel. 480). Voyager sur mer, travailler pour l’incertain.

Pensées diverses (Laf. 622, Sel. 515). Ennui. Rien n'est si insupportable à l'homme que d'être dans un plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent il sortira du fond de son âme, l'ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir.

Pensées diverses (Laf. 627, Sel. 520). La vanité est si ancrée dans le cœur de l’homme qu’un soldat, un goujat, un cuisinier, un crocheteur se vante et veut avoir ses admirateurs, et les philosophes mêmes en veulent, et ceux qui écrivent contre veulent avoir la gloire d’avoir bien écrit, et ceux qui les lisent veulent avoir la gloire de [les] avoir lus, et moi qui écris ceci ai peut‑être cette envie, et peut‑être que ceux qui le liront...

Pensées diverses (Laf. 687, Sel. 566). J’avais passé longtemps dans l’étude des sciences abstraites et le peu de communication qu’on en peut avoir m’en avait dégoûté. Quand j’ai commencé l’étude de l’homme, j’ai vu que ces sciences abstraites ne sont pas propres à l’homme, et que je m’égarais plus de ma condition en y pénétrant que les autres en l’ignorant. J’ai pardonné aux autres d’y peu savoir, mais j’ai cru trouver au moins bien des compagnons en l’étude de l’homme et que c’est le vrai étude qui lui est propre. J’ai été trompé. Il y en a encore moins qui l’étudient que la géométrie. Ce n’est que manque de savoir étudier cela qu’on cherche le reste. Mais n’est‑ce pas que ce n’est pas encore là la science que l’homme doit avoir, et qu’il lui est meilleur de s’ignorer pour être heureux.

Pensées diverses (Laf. 797, Sel. 650). Je prendrai garde à chaque voyage.

Pensées diverses (Laf. 803, Sel. 653). Si nous rêvions toutes les nuits que nous sommes poursuivis par des ennemis et agités par ces fantômes pénibles, et qu'on passât tous les jours en diverses occupations comme quand on fait voyage on souffrirait presque autant que si cela était véritable et on appréhenderait le dormir comme on appréhende le réveil, quand on craint d'entrer dans de tels malheurs en effet. Et en effet il ferait à peu près les mêmes maux que la réalité. Mais parce que les songes sont tous différents et que l’un même se diversifie, ce qu’on y voit affecte bien moins que ce qu’on voit en veillant, à cause de la continuité qui n’est pourtant pas si continue et égale qu’elle ne change aussi, mais moins brusquement, si ce n’est rarement comme quand on voyage et alors on dit : il me semble que je rêve ; car la vie est un songe un peu moins inconstant. [...] Nous ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous et en notre propre être : nous voulons vivre dans l’idée des autres d’une vie imaginaire, et nous nous efforçons pour cela de paraître. Nous travaillons incessamment à embellir et conserver notre être imaginaire, et négligeons le véritable. Et si nous avons ou la tranquillité, ou la générosité, ou la fidélité, nous nous empressons de le faire savoir, afin d’attacher ces vertus‑là à notre autre être, et les détacherions plutôt de nous pour les joindre à l’autre. Nous serions de bon cœur poltrons pour en acquérir la réputation d’être vaillants. Grande marque du néant de notre propre être, de n’être pas satisfait de l’un sans l’autre, et d’échanger souvent l’un pour l’autre ! Car qui ne mourrait pour conserver son honneur, celui‑là serait infâme.

 

Mots-clés : CuriositéVanitéVoyageCommunication Espérance.