Fragment Fausseté des autres religions n° 16 / 18  – Papier original : RO 465-6

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : Fausseté n° 273 p. 109-109 v° / C2 : p. 135

Éditions de Port-Royal : Chap. XVII - Contre Mahomet : 1669 et janvier 1670 p. 134-135  / 1678 n° 4

p. 133-134

Éditions savantes : Faugère II, 335, XLIII / Havet XIX.9 / Brunschvicg 598 / Tourneur p. 248-3 / Le Guern 204 / Lafuma 218 / Sellier 251

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Bibliographie

 

 

COUSIN Victor, Rapport à l'Académie, in Œuvres de M. Victor Cousin, Quatrième série, Littérature, tome I, Paris, Pagnerre, 1849, p. 224 sq.

GROTIUS Hugo, De veritate religionis christianae, VI, § XI.

MAHOMET, L’Alcoran de Mahomet translaté d’arabe en François, par Du Ryer, Paris, Sommaville, 1647 (nombreuses éditions).

MOUSNIER Roland, Les XVIe et XVIIe siècles, Paris, Presses Universitaires de France, 1993, p. 492.

PÉROUSE Marie, L’invention des Pensées de Pascal. Les éditions de Port-Royal (1670-1678), Paris, Champion, p. 168-169.

SELLIER Philippe, Port-Royal et la littérature, II, p. 132 sq.

THOMAS D’AQUIN, Somme contre les gentils, I, chapitre 6, éd. Michon, Garnier Flammarion, p. 153.

Voir la bibliographie de Fausseté 7.

 

 

Éclaircissements

 

Ce n’est pas par ce qu’il y a d’obscur dans Mahomet et qu’on peut faire passer pour un sens mystérieux que je veux qu’on en juge, mais par ce qu’il y a de clair, par son paradis et par le reste. C’est en cela qu’il est ridicule. Et c’est pourquoi il n’est pas juste de prendre ses obscurités pour des mystères, vu que ses clartés sont ridicules.

 

Les apologistes qui ont précédé Pascal adoptent à l’égard de l’islam une attitude de dénigrement qui vise à en montrer les défauts, les obscurités et les contradictions.

Sellier Philippe, Port-Royal et la littérature, II, p. 132 sq. Clarté et obscurité. Raisons proposées pour expliquer les obscurités de la Bible : p. 133. Attaque contre le Coran : p. 134.

C’est explicitement l’objet de Hugo Grotius dans le livre VI de son De veritate religionis christianae, VI, § X : « Absurda plurima in libris mahumeticis », et « multa plane ridicula ».

Voir aussi Charron Pierre, Trois vérités, cité dans GEF, Pensées, III, p. 37, trouve « l'Alcoran tout farci de sottises insupportables ».

Le paradis islamique a souvent servi de paradigme de ces absurdités grossières que l’on objecte à l’islam : voir Mousnier Roland, Les XVIe et XVIIe siècles, p. 492.

La Sourate 56 décrit le paradis musulman. Intitulée L’événement dans la traduction moderne (éd. Kazimirski, Garnier, 1999), elle est intitulée Le chapitre du jugement, contenant quatre-vingt dix-neuf versets, écrit à la Medine dans la traduction de Du Ryer (1647), p. 564 sq., que Pascal pouvait lire.

Le paradis est décrit comme suit : Les prophètes « seront les plus proches de sa divine Majesté et les plus élevés en Paradis, il y en aura un grand nombre des premiers siècles, et peu des derniers, ils seront appuyés sur des lits ornés d’or et de pierreries, ils se regarderont tous en face, de jeunes enfants iront à l’entour d’eux avec des vases, les tasses et des gobelets, remplis d’un breuvage délicieux, qui ne leur fera point de mal à la tête, et qui ne les enivrera pas ils auront tous les fruits qu’ils pourront souhaiter, et telle viande qu’ils désireront, ils auront des femmes qui auront les yeux noirs, et qui seront blanches comme des perles enfilées, pour récompense de leurs bonnes œuvres, ils n’entendront point dire de mauvaise parole, ils ne pécheront pas, et entendront perpétuellement la voix de ceux qui les béniront. Ceux qui tiendront leur livre à la main droite seront auprès d’un pommier frais et sans épine, et auprès de l’arbre de Muse [En marge : Muse est un fruit fréquent en Égypte], sous un ombrage agréable, auprès d’une eau courante, avec quantité de fruits de toute saison, ils en useront avec liberté couché sur des lits délicieux. Nous avons créé les filles de Paradis pucelles et affectionnées à leurs maris pour le contentement de ceux qui auront à la main droite le livre de compte de leurs actions, et d’un bon nombre de ceux qui ont été aux premiers siècles et de ceux qui seront aux derniers ». La suite traite des réprouvés.

Havet, éd. des Pensées, I, Delagrave, 1866, p. 190, renvoie à la Sourate II du Coran, Le chapitre de la vache (La génisse dans la tr. Kazimirski), v. 23 : « Annoncez aux vrais croyants qui feront de bonnes œuvres, qu’ils jouiront des grâces immenses du Paradis dans lequel coulent plusieurs fleuves, ils y trouveront toute sorte de fruits beaux et savoureux que Dieu leur a préparés, ils considéreront s’ils sont semblables à ceux qu’ils avaient auparavant dans le monde, ils y auront des femmes belles et nettes, et demeureront dans une éternelle félicité » (tr. Du Ryer).

Ces passages ont été utilisés dans la polémique anti-islamique, par exemple par Thomas d’Aquin, Somme contre les gentils, I, chapitre 6, éd. Michon, Garnier Flammarion, p. 153. Mahomet a séduit les peuples en promettant les voluptés charnelles, que la concupiscence de la chair pousse à désirer.

Cardan Girolamo, De subtilitate, Livre XI, p. 353. « Tertia ratio a praeceptis Christi, quae nihil continent a philosophia morali aut naturali absonum. Nam illius vitam aequare nemo quamvis optimus, imitari autem quolibet potest. Quid potest ? imo quantum ab illius exemplo abscedis, tantum nefarii moris induis. At Mahumetus caedes et bella consulit, et turrim in Paradiso : Paradisum autem in quo nubant, formosi pueri ministrent, carnes edant et poma, bibant nectar, recumbant fericeis lectis, et gemmas sericeaque strata in umbra plantarum possideant. Quis sani sensus haec ferat ? Absurda nonne est illa vox in Alchorano edita ? Angeli et Deus pro Mahumete orant… »

Grotius Hugo, De veritate religionis christianae, VI, § XI. Mahomet enseigne « qu’à chaque homme seront assignées des troupes de femmes pour assouvir sa passion. En vérité, il faut avoir irrité Dieu, et reçu une grande mesure de l’Esprit d’étourdissement, pour admettre des rêveries aussi grossières et aussi sales. »

Avec sa délicatesse coutumière, le P. François Garasse, La doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps, Livre 3, Section 20 (p. 318), Sottises incroyables des errants touchant la vie de l’autre monde, c’est à dire, touchant l’enfer et le paradis, I, reproche à Mahomet d’avoir posé « dans le ciel tant d’ordures, que ses religionnaires en ont quasi honte, nommément quand il est question de faire évaporer les décoctions du boire et du manger hors du paradis, car il est vrai qu’il dit dans une azoare, que cela se fera par une transpiration insensible, qui fera exhaler le marc des viandes en des sueurs odoreuses et douces comme musc ».

De là découle l’idée que ces promesses sont en réalité des inventions destinées à duper les fidèles. Voir Montaigne, Essais, éd. Balsamo et alii, II, XII, Pléiade, p. 546, sur les promesses de Mahomet : « Quand Mahomet promet aux siens un paradis tapissé, paré d'or et de pierreries, peuplé de garces d'excellente beauté, de vins, et de vivres singuliers, je vois bien que ce sont des moqueurs qui se plient à notre bêtise, pour nous emmieller et attirer par ces opinions et espérances, convenables à notre mortel appétit ».

 

 Il n’en est pas de même de l’Écriture. Je veux qu’il y ait des obscurités qui soient aussi bizarres que celles de Mahomet, mais il y a des clartés admirables et des prophéties manifestes et accomplies.

 

On est bien obligé de constater que la Bible aussi contient des choses incroyables. Les esprits forts ne se sont pas privés de les signaler et de les tourner en dérision. Mais les défenseurs de la religion chrétienne soutiennent que la partie n’est pas égale. Ainsi, Boucher Jean, Triomphes de la religion chrétienne, II, Q. 12, p. 186 sq., admet que l'Écriture propose aussi des choses ridicules et incroyables ; mais il les justifie par la puissance de Dieu : les conseils et les actes de Dieu « outrepassent tout ce que notre esprit en pourrait concevoir et penser ». Dieu voulant manifester sa puissance, il n'y a rien d'étonnant à ce qu'il y ait dans l'Écriture des choses extraordinaires.

Pascal répond différemment : voir Fausseté 15 (Laf. 217, Sel. 250) : les clartés méritent, quand elles sont divines, qu'on révère les obscurités. Il tentera de montrer que si la Bible contient de tels passages, ils sont contrebalancés par des passages clairs qui montrent qu’on ne peut les interpréter comme des sottises, et surtout qu’ils font partie d’une herméneutique dont les règles seront présentées dans la liasse Loi figurative.

Mahomet n’a pas de prophéties accomplies, selon Pascal. Voir Fausseté 1 (Laf. 203, Sel. 235). Fausseté des autres religions.

Mahomet sans autorité.

Il faudrait donc que ses raisons fussent bien puissantes, n’ayant que leur propre force.

Que dit‑il donc ? qu’il faut le croire.

Fondement 20 (Laf. 243, Sel. 276). La religion païenne est sans fondement.

La religion mahométane a pour fondement l’Alcoran, et Mahomet. Mais ce prophète qui devait être la dernière attente du monde a-t-il été prédit ? Et quelle marque a-t-il que n’ait aussi tout homme qui se voudra dire prophète. Quels miracles dit-il lui-même avoir faits ? Quel mystère a-t-il enseigné selon sa tradition même ? Quelle morale et quelle félicité !

 

La partie n’est donc pas égale. Il ne faut pas confondre et égaler les choses qui ne se ressemblent que par l’obscurité et non pas par la clarté qui mérite qu’on révère les obscurités.

 

Comme c’est souvent le cas chez Pascal, c’est à la fin du fragment qu’apparaît le principe général qui commande toute l’argumentation. La différence entre les religions doit se mesurer par leurs clartés, et non par leurs obscurités.

Pascal reprend quasi mot pour mot le principe formulé dans le fragment précédent, Fausseté 15 (Laf. 217, Sel. 250) : Il ne faut pas égaler et confondre ces choses parce qu’elles semblent être semblables par un bout, étant si différentes par l’autre. Ce sont les clartés qui méritent, quand elles sont divines, qu’on révère les obscurités.

Pérouse Marie, L’invention des Pensées de Pascal. Les éditions de Port-Royal (1670-1678), Paris, Champion, p. 168-169.