Fragment Fausseté des autres religions n° 16 / 18  – Papier original : RO 465-6

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : Fausseté n° 273 p. 109-109 v° / C2 : p. 135

Éditions de Port-Royal : Chap. XVII - Contre Mahomet : 1669 et janvier 1670 p. 134-135  / 1678 n° 4

p. 133-134

Éditions savantes : Faugère II, 335, XLIII / Havet XIX.9 / Brunschvicg 598 / Tourneur p. 248-3 / Le Guern 204 / Lafuma 218 / Sellier 251

 

 

 

Ce n’est pas par ce qu’il y a d’obscur dans Mahomet et qu’on peut faire passer pour un sens mystérieux que je veux qu’on en juge, mais par ce qu’il y a de clair, par son paradis et par le reste. C’est en cela qu’il est ridicule. Et c’est pourquoi il n’est pas juste de prendre ses obscurités pour des mystères, vu que ses clartés sont ridicules. Il n’en est pas de même de l’Écriture. Je veux qu’il y ait des obscurités qui soient aussi bizarres que celles de Mahomet, mais il y a des clartés admirables et des prophéties manifestes et accomplies. La partie n’est donc pas égale. Il ne faut pas confondre et égaler les choses qui ne se ressemblent que par l’obscurité et non pas par la clarté qui mérite qu’on révère les obscurités.

 

 

Ce fragment est directement lié à celui qui le précède dans l’ordre des Copies. L’objet n’est pas de taxer l’islam d’immoralité ou d’imposture, mais de chercher par où l’on doit chercher ce qui fait la différence entre les religions qui prétendent détenir la vérité. D’une certaine manière, Pascal prend ici le contrepied des libertins qui s’en prennent aux religions en général, et des polémistes chrétiens qui s’en prennent à l’islam. La tactique ordinaire consiste, dans de pareils cas, à taxer les religions d’absurdité, à en dénoncer les obscurités ou les mythes invraisemblables. Pascal refuse explicitement de recourir à ce procédé, qui consiste à juger d’une religion par ses côtés obscurs ou mystérieux, car il a lui-même montré, dans les liasses précédentes, que par nature et par nécessité logique, toute religion, pour être véritable, doit enfermer des parties qui dépassent la raison naturelle (faute de quoi elle n’est tout au plus qu’une philosophie, c’est-à-dire qu’elle ne répond pas au problème tel qu’il a été posé dans la liasse A P. R.) ; et que par conséquent toute religion, la vraie aussi bien que les fausses, enferment des obscurités bizarres. Il prend donc la question dans l’autre sens, en soutenant que pour parvenir à discerner la vraie religion parmi celles qui sont fausses, il faut au contraire les examiner toutes par ce qu’elles comportent de clair. C’est ainsi que, selon lui, la religion chrétienne contient des clartés admirables et des prophéties manifestes et accomplies, les figures claires et démonstratives du fragment Fausseté 15 (Laf. 217, Sel. 250), alors que les dogmes des autres religions sont ridicules. Cette différence sert à régler l’estime que l’on doit aux parties obscures, en les considérant comme de véritables mystères lorsqu’elles sont liées à des clartés admirables, en les méprisant lorsqu’elles sont dépourvues de telles clartés.

 

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Fragments connexes

 

Fausseté 1 (Laf. 203, Sel. 235). Fausseté des autres religions.

Mahomet sans autorité.

Il faudrait donc que ses raisons fussent bien puissantes, n’ayant que leur propre force.

Que dit-il donc ? qu’il faut le croire.

Fondement 20 (Laf. 243, Sel. 276). La religion païenne est sans fondement.

La religion mahométane a pour fondement l’Alcoran, et Mahomet. Mais ce prophète qui devait être la dernière attente du monde a-t-il été prédit ? Et quelle marque a-t-il que n’ait aussi tout homme qui se voudra dire prophète. Quels miracles dit-il lui-même avoir faits ? Quel mystère a-t-il enseigné selon sa tradition même ? Quelle morale et quelle félicité !

La religion juive doit être regardée différemment. Dans la tradition des livres saints et dans la tradition du peuple. La morale et la félicité en est ridicule dans la tradition du peuple mais elle est admirable dans celle de leurs saints. Le fondement en est admirable. C’est le plus ancien livre du monde et le plus authentique et au lieu que Mahomet pour faire subsister le sien a défendu de le lire, Moïse pour faire subsister le sien a ordonné à tout le monde de le lire. Et toute religion est de même.

Fausseté 15 (Laf. 217, Sel. 250). Il y a des figures claires et démonstratives, mais il y en a d’autres qui semblent un peu tirées par les cheveux, et qui ne prouvent qu’à ceux qui sont persuadés d’ailleurs. Celles‑là sont semblables aux apocalyptiques.

Mais la différence qu’il y a c’est qu’ils n’en ont point d’indubitables tellement qu’il n’y a rien de si injuste que quand ils montrent que les leurs sont aussi bien fondées que quelques‑unes des nôtres. Car ils n’en ont pas de démonstratives comme quelques-unes des nôtres.

La partie n’est donc pas égale. Il ne faut pas égaler et confondre ces choses parce qu’elles semblent être semblables par un bout, étant si différentes par l’autre. Ce sont les clartés qui méritent, quand elles sont divines, qu’on révère les obscurités.

Loi figurative 13 (Laf. 257, Sel. 289). Contradiction.

On ne peut faire une bonne physionomie qu’en accordant toutes nos contrariétés et il ne suffit pas de suivre une suite de qualités accordantes sans accorder les contraires ; pour entendre le sens d’un auteur il faut accorder tous les passages contraires.

Ainsi pour entendre l’Écriture il faut avoir un sens dans lequel tous les passages contraires s’accordent ; il ne suffit pas d’en avoir un qui convienne à plusieurs passages accordants, mais d’en avoir un qui accorde les passages même contraires.

Tout auteur a un sens auquel tous les passages contraires s’accordent ou il n’a point de sens du tout. On ne peut pas dire cela de l’Écriture et des prophètes : ils avaient assurément trop de bon sens. Il faut donc en chercher un qui accorde toutes les contrariétés.

Loi figurative 15 (Laf. 260, Sel. 291). Le chiffre a deux sens. Quand on surprend une lettre importante où l’on trouve un sens clair, et où il est dit néanmoins que le sens en est voilé et obscurci, qu’il est caché en sorte qu’on verra cette lettre sans la voir et qu’on l’entendra sans l’entendre, que doit-on penser sinon que c’est un chiffre à double sens.

Loi figurative 31 (Laf. 276, Sel. 307). De deux personnes qui disent de sots contes, l’un qui voit double sens entendu dans la cabale, l’autre qui n’a que ce sens, si quelqu’un n’étant pas du secret entend discourir les deux en cette sorte il en fera même jugement. Mais si ensuite dans le reste du discours l’un dit des choses angéliques et l’autre toujours des choses plates et communes il jugera que l’un parlait avec mystère et non pas l’autre, l’un ayant assez montré qu’il est incapable de telles sottises et capable d’être mystérieux, l’autre qu’il est incapable de mystère et capable de sottise. Le vieux testament est un chiffre.

Pensées diverses (Laf. 575, Sel. 478). Extravagances des apocalyptiques et préadamites, millénaristes, etc.

Qui voudra fonder des opinions extravagantes sur l’Écriture en fondera par exemple sur cela.

Il est dit que cette génération ne passera point jusqu’à ce que tout cela se fasse. Sur cela je dirai qu’après cette génération il viendra une autre génération et toujours successivement.

Il est parlé dans le II Paralipoménes de Salomon et de roi comme si c’étaient deux personnes diverses. Je dirai que c’en étaient deux.

 

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