Dossier de travail - Fragment n° 29 / 35  – Papier original : RO 75-7

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : n° 26 p. 197 / C2 : p. 9

Éditions de Port-Royal : Chap. XXIII - Grandeur de l’homme : 1669 et janvier 1670 p. 179-180  /

1678 n° 5 p. 175-176

Éditions savantes : Faugère II, 80, V / Havet I.5 / Brunschvicg 400 / Tourneur p. 305-4 / Le Guern 390 / Lafuma 411 / Sellier 30

 

 

 

Grandeur de l’homme.

 

Nous avons une si grande idée de l’âme de l’homme que nous ne pouvons souffrir d’en être méprisés et de n’être pas dans l’estime d’une âme. Et toute la félicité des hommes consiste dans cette estime.

 

 

L’idée de la dignité et de la grandeur de l’âme humaine, est exposée dans plusieurs dossiers, surtout dans la liasse qui porte le titre de Grandeur. Cette estime, profondément ancrée dans l’esprit humain, témoigne de la réalité de cette grandeur.

Mais le présent fragment ne porte pas proprement sur la grandeur de l’homme, mais sur l’estime que l’on accorde à cette grandeur.

Or mise en rapport avec d’autres fragments proches, cette estime apparaît comme un signe d’amour propre. Car il en découle le désir qui est en tout homme d’être considéré avantageusement par son entourage, qui engendre une volonté secrète de dissimuler la vérité. Bien plus, le désir de s’attirer l’estime des âmes que l’on estime est une marque de vanité.

Grâce à ce déplacement de perspective, Pascal parvient à former, dans un même fragment, une double preuve paradoxale de la grandeur de l’homme d’une part, et de sa vanité d’autre part.

 

Analyse détaillée...

 

Fragments connexes

 

Vanité 19 (Laf. 31, Sel. 65). Les villes par où on passe on ne se soucie pas d’y être estimé. Mais quand on y doit demeurer un peu de temps on s’en soucie. Combien de temps faut-il ? Un temps proportionné à notre durée vaine et chétive.

Contrariétés 2 (Laf. 120, Sel. 152). Nous sommes si présomptueux que nous voudrions être connus de toute la terre, et même des gens qui viendront quand nous ne serons plus. Et nous sommes si vains que l’estime de cinq ou six personnes qui nous environnent nous amuse et nous contente.

Preuves par les Juifs VI (Laf. 470, Sel. 707). La plus grande bassesse de l’homme est la recherche de la gloire, mais c’est cela même qui est la plus grande marque de son excellence ; car, quelque possession qu’il ait sur la terre, quelque santé et commodité essentielle qu’il ait, il n’est pas satisfait, s’il n’est dans l’estime des hommes. Il estime si grande la raison de l’homme, que, quelque avantage qu’il ait sur la terre, s’il n’est placé avantageusement aussi dans la raison de l’homme, il n’est pas content. C’est la plus belle place du monde, rien ne le peut détourner de ce désir, et c’est la qualité la plus ineffaçable du cœur de l’homme.

Pensées diverses (Laf. 620, Sel. 513). L’homme est visiblement fait pour penser. C’est toute sa dignité et tout son mérite ; et tout son devoir est de penser comme il faut.

Pensées diverses (Laf. 759, Sel. 628). Pensée fait la grandeur de l’homme.

Pensées diverses (Laf. 806, Sel. 653). Nous ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous et en notre propre être. Nous voulons vivre dans l’idée des autres d’une vie imaginaire et nous nous efforçons pour cela de paraître. Nous travaillons incessamment à embellir et conserver notre être imaginaire et négligeons le véritable. Et si nous avons ou la tranquillité ou la générosité, ou la fidélité nous nous empressons de le faire savoir afin d’attacher ces vertus-là à notre autre être et les détacherions plutôt de nous pour les joindre à l’autre. Nous serions de bon cœur poltrons pour en acquérir la réputation d’être vaillants. Grande marque du néant de notre propre être de n’être pas satisfait de l’un sans l’autre et d’échanger souvent l’un pour l’autre. Car qui ne mourrait pour conserver son honneur celui-là serait infâme.

 

Sel. 777 (manuscrit Joly de Fleury). Nul plaisir n’a saveur pour moi, dit Montaigne, sans communication : marquede l’estime que l’homme fait de l’homme.

Amour propre (Laf. 978, Sel. 743). La nature de l’amour propre et de ce moi humain est de n’aimer que soi et de ne considérer que soi. Mais que fera-t-il ? Il ne saurait empêcher que cet objet qu’il aime ne soit plein de défauts et de misère ; il veut être grand, et il se voit petit ; il veut être heureux, et il se voit misérable ; il veut être parfait, et il se voit plein d’imperfections ; il veut être l’objet de l’amour et de l’estime des hommes, et il voit que ses défauts ne méritent que leur aversion et leur mépris. Cet embarras où il se trouve produit en lui la plus injuste et la plus criminelle passion qu’il soit possible de s’imaginer ; car il conçoit une haine mortelle contre cette vérité qui le reprend, et qui le convainc de ses défauts. Il désirerait de l’anéantir, et, ne pouvant la détruire en elle-même il la détruit, autant qu’il peut, dans sa connaissance et dans celle des autres ; c’est-à-dire qu’il met tout son soin à couvrir ses défauts et aux autres et à soi-même, et qu’il ne peut souffrir qu’on les lui fasse voir ni qu’on les voie.

 

Mots-clés : ÂmeEstimeFélicitéGrandeurHommeIdéeMépris.