Fragment Preuves de Jésus-Christ n° 12 / 24  – Papier original : RO 59-2

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : Preuves de J.-C. n° 341 p. 161 / C2 : p. 191

Éditions de Port-Royal : Chap. XIV - Jésus-Christ : 1669 et janvier 1670 p. 111  / 1678 n° 4 p. 111

Éditions savantes : Faugère II, 319, XVI / Havet XVII.4 / Brunschvicg 797 / Tourneur p. 279-1 / Le Guern 291 / Lafuma 309 / Sellier 340

______________________________________________________________________________________

 

 

Bibliographie

 

 

Saint AUGUSTIN, La doctrine chrétienne, De doctrina christiana, IV, VI, 9, Bibliothèque augustinienne, 11/2, Paris, Institut d’études augustiniennes, 1997, p. 333. 

BOCHET Isabelle, « Le firmament de l’Écriture ». L’herméneutique augustinienne, Paris, Institut d’études augustiniennes, 2004.

DAVIDSON Hugh, The origin of certainty, University of Chicago Press, 1979.

DELASSAULT Geneviève, Le Maistre de Sacy et son temps, Paris, Nizet, 1957.

LHERMET Joseph, Pascal et la Bible, Paris, Vrin, 1931.

MESNARD Jean, Les Pensées de Pascal, 2e éd., Paris, SEDES-CDU, 1993.

MICHEL Alain, “Saint Augustin et le rhétorique pascalienne : la raison et la beauté dans l’Apologie de la religion chrétienne”, XVIIe siècle, n° 135, avril-juin 1982, p. 133-168.

PASCAL, Pensées, opuscules et lettres, éd. Sellier, Paris, Garnier, 2011.

SELLIER Philippe, “Rhétorique et apologétique : Dieu parle bien de Dieu”, in Méthodes chez Pascal, Paris, P. U. F., 1979, p. 373-382 ; Port-Royal et la littérature, I, Pascal, 2e éd., Paris, Champion, 2010, p. 239-250.

SELLIER Philippe, “La rhétorique de Saint-Cyran et le tournant des Provinciales”, in SELLIER Philippe, Port-Royal et la littérature, I, Pascal, 2e éd., Champion, Paris, 2010, p. 287-304.

SUSINI Laurent, L’écriture de Pascal. La lumière et le feu. La « vraie éloquence » à l’œuvre dans les Pensées, Paris, Champion, 2008.

 

 

Éclaircissements

 

Preuves de Jésus-Christ.

 

Jésus-Christ a dit les choses grandes si simplement qu’il semble qu’il ne les a pas pensées, et si nettement néanmoins qu’on voit bien ce qu’il en pensait. Cette clarté jointe à cette naïveté est admirable.

 

Naïveté : naïf signifie naturel, sans fard, sans artifice ; le mot n’a pas de nuance défavorable, comme dans la langue moderne.

Sellier Philippe, “Rhétorique et apologétique : Dieu parle bien de Dieu”, in Méthodes chez Pascal, p. 374 sq. Les anciens Pères avaient fait de grands efforts pour montrer que l’Écriture, qui au fond décevait leur attente d’artistes, mettait en œuvre elle aussi de belles figures : l’invective chez le prophète Amos ou la gradation chez saint Paul. Saint Augustin déplore néanmoins dans la Bible l’absence de clausules harmonieuses. Les Pères compensaient le caractère fruste de la rhétorique sacrée par la sagesse et l’importance vitale des instructions que les Écritures apportaient. Pascal pense que l’inspiration divine ayant présidé au choix des formes rhétoriques de la Bible, celles-ci sont nécessairement les meilleures : Dieu parle bien de Dieu.

Mesnard Jean, Les Pensées de Pascal, p. 265-266. La simplicité du Christ, signe de l’union en lui de l’humain et du divin.

Pour éviter le contresens sur ce passage, voir Sellier Philippe, Pascal et saint Augustin, p. 560. Il ne s’agit pas de dire que la beauté littéraire est une marque de la transcendance (argument des musulmans sur le Coran), mais de montrer que les évangélistes se moquaient de la rhétorique.

Delassault Geneviève, Le Maistre de Sacy et son temps, p. 155. Dans la traduction du Nouveau Testament de Mons, Sacy choisit un style simple, conformément à l’esprit de l’Écriture. Dans le choix des mots, le traducteur s’efforce de se conformer à l’usage du plus grand nombre de ceux qui, par leur science et leur autorité dans l’Église, méritent d’être écoutés. Voir p. 156 : Barcos n’apprécie pas cette traduction, et reproche à Saci de vouloir trop éclairer le texte (Troyes, ms. 2220, f° 14, 15 juillet 1667). Voir p. 157 : critique de Bossuet dans la lettre au Maréchal de Bellefond du 1er déc. 1674 : la traduction affecte « trop de politesse, ses auteurs y ayant voulu faire trouver un agrément que le Saint Esprit » avait « dédaigné dans l’original ». La critique de Barcos sur les traductions de l’Ancien Testament par Sacy, p. 163 ; voir la Correspondance de Barcos, éd. L. Goldmann, p. 370 sq., lettre à Sacy du 13 janvier 1669.

Conséquence pour la traduction de la Bible :

Voir la Préface du Nouveau testament de Mons, deuxième partie, citée dans Chédozeau Bernard, Port-Royal et la Bible, p. 364 sq. Saint Augustin commentateur de saint Paul : « On a considéré en même temps cette règle excellente du même Père, qu’un discours n’est éloquent que lorsqu’il est proportionné à celui qui parle : Non est enim eloquentia quae personae non congruit eloquentis ; et que si le discours d’un roi pour être éloquent doit être différent de celui d’un particulier, à plus forte raison celui de Dieu même et de ceux qui ont parlé par son esprit doit être différent de celui des hommes. Ainsi on a tâché d’éviter avec un extrême soin toutes les paroles qui pouvaient paraître avoir quelque chose d’humain et de recherché ; et on a eu soin d’employer partout les expressions les plus simples et les plus naturelles. »

Pascal suit en l’occurrence l’esprit augustinien.

Bochet Isabelle, « Le firmament de l’Écriture ». L’herméneutique augustinienne, p. 39 sq. Saint Augustin sur la simplicité du style des Écritures. Cette simplicité déconcerte les lettrés : p. 40. Augustin répond que la vérité prime sur l’éloquence ; mais la justification la plus profonde est que la simplicité du style biblique est une manifestation de la transcendance divine, car « la sagesse de Dieu, devant s’abaisser jusqu’au corps humain, s’est abaissée d’abord jusqu’au langage humain », Contra Adim., 13, 2, Bibliothèque augustinienne, XVII, p. 280-281. Voir aussi De civitate Dei, XV, 25, Bibliothèque augustinienne, XXXVI, p. 154-155. Grégoire de Nysse justifie de la même manière les expressions anthropomorphiques de l’Écriture par la condescendance de Dieu, C. Eunom., II. La simplicité de l’Écriture l’adapte à tous, jusqu’aux plus petits, et purifie l’orgueil des savants.

Lhermet J., Pascal et la Bible, Paris, Vrin, p. 446. Pascal est frappé par l’union de deux qualités qui semblent s’exclure, la naïveté et la lucidité.

Étienne Périer, Préface de l’édition de Port-Royal, in Pensées, III, Documents, éd. Lafuma, Paris, Luxembourg, 1951, p. 141.

« Voici donc quelle est cette pensée, et en quel état on l’a trouvée parmi ces fragments : Un artisan qui parle des richesses, un Procureur qui parle de la guerre, de la Royauté, etc. Mais le riche parle bien des richesses, le Roy parle froidement d’un grand don qu’il vient de faire, et Dieu parle bien de Dieu. (Preuves de Jésus-Christ 6 - Laf. 303, Sel. 334)

Il y a dans ce fragment une fort belle pensée ; mais il y a peu de personnes qui la puissent voir, parce qu’elle y est expliquée très imparfaitement et d’une manière fort obscure, fort courte, et fort abrégée : en sorte que si on ne lui avait souvent ouï dire de bouche la même pensée, il serait difficile de la reconnaître dans une expression si confuse et si embrouillée. Voici à peu prés en quoi elle consiste.

Il avait fait plusieurs remarques très particulières sur le style de l’Écriture et principalement de l’Évangile, et il y trouvait des beautés que peut-être personne n’avait remarquées avant lui. Il admirait entre autres choses la naïveté, la simplicité, et pour le dire ainsi la froideur avec laquelle il semble que Jésus-Christ y parle des choses les plus grandes et les plus relevées, comme sont, par exemple, le Royaume de Dieu, la gloire que possèderont les Saints dans le ciel, les peines de l’enfer, sans s’y étendre, comme ont fait les Pères, et tous ceux qui ont écrit sur ces matières. Et il disait que la véritable cause de cela était que ces choses qui à la vérité sont infiniment grandes et relevées à notre égard, ne le sont pas de même à l’égard de Jésus-Christ, et qu’ainsi il ne faut pas trouver étrange qu’il en parle de cette sorte sans étonnement et sans admiration ; comme l’on voit sans comparaison qu’un Général d’armée parle tout simplement et sans s’émouvoir du siège d’une place importante, et du gain d’une grande bataille ; et qu’un Roy parle froidement d’une somme de quinze ou vingt millions, dont un particulier et un artisan ne parleraient qu’avec de grandes exagérations.

Voilà quelle est la pensée qui est contenue et renfermée sous le peu de paroles qui composent ce fragment ; et cette considération jointe à quantité d’autres semblables pouvait servir assurément dans l’esprit des personnes raisonnables, et qui agissent de bonne foi, de quelque preuve de la divinité de Jésus-Christ. »

Davidson Hugh, The origins of certainty, p. 21. Caractère dialectique de cette preuve.