Fragment Loi figurative n° 12 / 31  – Papier original : RO 17-1

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : Loi figurative n° 299 p. 127 / C2 : p. 153

Éditions de Port-Royal : Chap. X - Juifs : 1669 et janvier 1670 p. 79-80  / 1678 n° 7 p. 80

Éditions savantes : Faugère II, 362, XX / Havet XV.4 / Michaut 31 / Brunschvicg 662 / Tourneur p. 258-1 / Le Guern 240 / Lafuma 256 / Sellier 288

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Bibliographie

 

 

ERNST Pol, Approches pascaliennes, Gembloux, Duculot, 1970.

LODS Adolphe, Les prophètes d’Israël et les débuts du judaïsme, Paris, A. Michel, 1969.

SCHOLEM Gershom, Le Talmud, Paris, Payot, 1967, p. 413 sq.

SELLIER Philippe, “Après qu’Abraham parut : Pascal et le prophétisme”, in Port-Royal et la littérature, Pascal, 2e éd., Paris, Champion, 2010, p. 471-483.

SELLIER Philippe, Pascal et saint Augustin, Paris, Colin, 1970, p. 476 sq.

 

 

Éclaircissements

 

Les Juifs charnels n’entendaient ni la grandeur ni l’abaissement du Messie prédit dans leurs prophéties.

 

Charnels est une addition sur le manuscrit (Voir la transcription diplomatique). Pascal est donc conscient, lorsqu’il corrige ce texte, qu’il devra traiter de façon différente les Juifs spirituels qui sont, selon lui, les chrétiens de la loi ancienne et attendaient le Messie que fut Jésus-Christ. Voir Perpétuité 8 (Laf. 286, Sel. 318). Deux sortes d’hommes en chaque religion. Parmi les païens des adorateurs de bêtes, et les autres adorateurs d’un seul Dieu dans la religion naturelle.

Parmi les Juifs les charnels et les spirituels qui étaient les chrétiens de la loi ancienne.

Parmi les chrétiens les grossiers qui sont les Juifs de la loi nouvelle.

Les Juifs charnels attendaient un Messie charnel et les chrétiens grossiers croient que le Messie les a dispensés d’aimer Dieu. Les vrais Juifs et les vrais chrétiens adorent un Messie qui leur fait aimer Dieu.

Perpétuité 9 (Laf. 287, Sel. 319). Le Messie selon les Juifs charnels doit être un grand prince temporel. J.-C. selon les chrétiens charnels est venu nous dispenser d’aimer Dieu, et nous donner des sacrements qui opèrent tout sans nous ; ni l’un ni l’autre n’est la religion chrétienne, ni juive.

Sellier Philippe, Pascal et saint Augustin, p. 476 sq.

Sellier Philippe, “Après qu’Abraham parut : Pascal et le prophétisme”, in Port-Royal et la littérature, Pascal, 2e éd., p. 471-483.

Dictionnaire encyclopédique du judaïsme, art. Messie, p. 732 sq. Sur la nature de l’espérance messianique, comme idée d’une restauration qui rendra le trône du royaume juif à la maison de David, et comme utopie, selon laquelle l’ère messianique marquera l’avènement d’une société parfaite où l’humanité vivra dans le culte d’un seul Dieu. Sur les différentes formes qu’a prises l’attente messianique, voir p. 734 sq.

Scholem Gershom, Le Talmud, Paris, Payot, 1967, p. 413 sq. L’attente du Messie chez les Juifs.

Lods Adolphe, Les prophètes d’Israël et les débuts du judaïsme, p. 324. Les Juifs attendent de Dieu des biens terrestres que Dieu réserve en récompense aux justes. Ils attendent du Messie de plus grands miracles que Moïse, et ils voient en lui un grand prince terrestre.

 

Ils l’ont méconnu dans sa grandeur prédite, comme quand il dit que le Messie sera seigneur de David, quoique son fils, et qu’il est devant qu’Abraham et qu’il l’a vu.

 

Devant que… : avant que. La pure correction grammaticale exigerait que fût ajouté le verbe fût, mais la correction ne s’impose pas vraiment.

Cette proposition est paradoxale. On sait en effet que les Juifs attendaient un Messie dont la puissance étonnerait le monde. Pascal en a fait état dans le fragment Loi figurative 19 (Laf. 264, Sel. 295) : Les Juifs étaient accoutumés aux grands et éclatants miracles et ainsi ayant eu les grands coups de la mer Rouge et la terre de Canaan comme un abrégé des grandes choses de leur Messie ils en attendaient donc de plus éclatants, dont ceux de Moïse n’étaient que l’échantillon.

Pourtant, Pascal soutient que Jésus-Christ a été un Messie qui a dépassé de loin les attentes d’Israël, ce qui explique que les Juifs charnels l’aient méconnu.

L’expression qu’il est devant qu’Abraham et qu’il l’a vu est une addition (voir la transcription diplomatique). Pascal n’avait d’abord pensé qu’à mentionner le fait que le Messie annoncé devait appartenir à la race de David ; il a sans doute voulu confirmer ce premier fait par un second paradoxe, qui témoigne aussi de la grandeur du Messie.

Matth., XXII, 45. « Le Christ Fils et Seigneur de David. Or les pharisiens étant assemblés, Jésus leur fit cette demande : Que vous semble du Christ ? De qui doit-il être fils ? Ils lui répondirent : De David. Et comment donc, leur dit-il, David l’appelle-t-il en esprit son Seigneur par ces paroles : Le Seigneur a dit à mon Seigneur, Asseyez-vous à ma droite, jusqu’à ce que j’aie réduit vos ennemis à vous servir de marchepied [Ps. CIX, 1 ; Luc, XX, 41]. Si donc David l’appelle son Seigneur, comment est-il son fils ? Personne ne lui put rien répondre. Et depuis ce jour nul n’osa plus lui faire de questions » (tr. Sacy).

Jean, VIII, 56-58. « Abraham votre père a désiré avec ardeur de voir mon jour : il l’a vu, et il s’en est réjoui. Les Juifs lui dirent : Vous n’avez pas encore cinquante ans, et vous avez vu Abraham ? Jésus leur répondit : En vérité, en vérité, je vous le dis : J’étais avant qu’Abraham fût au monde » (tr. Sacy).

Voir le commentaire de ce passage dans Sellier Philippe, “Après qu’Abraham parut : Pascal et le prophétisme”, in Port-Royal et la littérature, Pascal, 2e éd., p. 471 sq. L’intérêt que présente la mention d’Abraham, que Pascal a ajoutée après coup, c’est que, selon Pascal, Abraham savait que la circoncision, dont il est question ici, n’était qu’un signe : voir Preuves par les Juifs III (Laf. 453, Sel. 693).

L’argument de Pascal s’intègre bien dans le fil de sa thèse sur les figuratifs. Les formules sur lesquelles il s’appuie sont choisies pour paraître tout à la fois incompatibles lorsqu’on les prend au sens littéral, et cohérentes si on les entend au sens figuratif.

Elles sont censées paraître contradictoires aux Juifs charnels qui les entendaient à la lettre. Il ne paraît pas compatible que le Messie fût seigneur de David, alors que, s’il était son fils, il devait lui être soumis ; ni que le Messie fût à la fois antérieur et qu’il l’ait rencontré. Prises littéralement, ces expressions paraissent incompatibles deux à deux, et absurdes tout ensemble.

En revanche, prises en sens métaphorique, elles ont un sens commun, puisqu’elles signifient toutes la grandeur du Christ, qui est à la fois le Seigneur de David, né de la race royale de David, antérieur à Abraham et pour ainsi dire son contemporain. Pour un esprit spirituel, ces expressions ne se contredisent pas, elles se confirment mutuellement.

Autrement dit, elles contiennent à la fois une incompatibilité apparente qui fait que les Juifs charnels ne les comprennent pas, et un sens métaphorique que les esprits spirituels sont censés saisir sans difficulté.

 

Ils ne le croyaient pas si grand qu’il fût dieu éternel,

 

Pascal a d’abord écrit dieu. La correction s’explique sans doute par la nécessité d’opposer un terme homogène à mortel. Mais de fait, les Juifs n’attendaient pas un Messie qui fût Dieu.

Autre preuve que les Juifs charnels n’ont pas su voir la grandeur du Messie : ils l’attendaient plein de grandeur, mais d’une grandeur terrestre, politique et charnelle. Ils n’ont pas compris qu’il serait d’un autre ordre que les hommes, et qu’il serait immortel et éternel. Dans cette perspective, on peut dire que les Juifs ont sous-estimé le Messie qui leur était promis.

 

et ils l’ont méconnu de même dans son abaissement et dans sa mort. Le Messie, disaient‑ils, demeure éternellement, et celui‑ci dit qu’il mourra.

 

Les Juifs charnels n’ont pas mieux compris l’abaissement du Christ, Dieu humilié jusqu’à la croix, qu’ils n’ont compris sa grandeur. Paradoxalement, alors qu’ils ont sous-estimé le Messie en ce qu’ils ne le croyaient pas éternel, ils l’ont aussi surestimé, dans la mesure où ils ne s’attendaient pas à le voir mourir, et mourir par le supplice le plus infamant qui fût.

Jean, XII, 30-34. « Jésus répondit : Cette voix n’est pas pour moi, mais pour vous. Maintenant le jugement du monde se va faire ; maintenant le prince du monde s’en va être chassé dehors. Et quand on m’aura élevé de la terre, je tirerai tout à moi ; ce qu’il disait pour marquer de quelle mort il devait mourir. Le peuple lui répondit : Nous avons appris de la loi que le Christ doit demeurer éternellement. Comment donc dites-vous qu’il faut que le Fils de l’homme soit élevé en haut ? Qui est ce Fils de l’homme ? »

Allusion à Isaïe XL, 8 : « L’herbe se sèche et la fleur tombe : mais la parole du Seigneur demeure éternellement ».

Le Nouveau Testament de Mons renvoie en marge aux passages suivants :

Psaume CIX, 1-4. « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite, jusqu’à ce que je réduise vos ennemis à vous servir de marchepied. Le Seigneur fera sortir de Sion le sceptre de votre puissance : régnez au milieu de vos ennemis. Vous posséderez la principauté et l’empire au jour de votre puissance, et au milieu de l’éclat qui environnera vos saints. Je vous ai engendré de mon sein avant l’étoile du jour. »

Le commentaire de Sacy sur ce passage, qui renvoie entre autres références, à Matth. XXII, 44 (voir ci-dessus), confirme qu’on ne peut l’entendre que du Messie, et que les Juifs mêmes ont été obligé d’en convenir « par leur silence. Car lorsqu’il leur demanda de qui ils croyaient que le Christ fût fils, et que lui ayant répondu, de David, il les pressa par cette nouvelle demande : Comment David pouvait appeler son Seigneur celui qui était son fils, en disant : Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite, jusqu’à ce que je réduise vos ennemis à vous servir de marchepied ; il est marqué expressément que personne ne put lui répondre aucune parole. Ainsi le Seigneur, c’est-à-dire Dieu le Père, a dit au Seigneur, à son fils unique, Dieu comme lui, et fait homme pour l’amour de nous, Asseyez-vous à ma droite. Il le lui a dit dans toute l’éternité, puisqu’étant son fils, il lui est égal, et Dieu comme lui ; ce que nous marque cette expression, être assis à la droite du Seigneur, une si grande dignité ne convenant, selon saint Paul, à aucun des anges [Hebr. I, 13]. Mais il le lui dit depuis son incarnation au jour qu’il monta au ciel, puisque l’homme étant uni personnellement au Verbe, s’est assis alors à la droite du Seigneur son Père ; c’est-à-dire, a été reconnu par tous les anges pour leur Seigneur et leur Dieu, et a commencé à posséder cet empire souverain et éternel qu’il s’est acquis par sa mort et par la gloire de sa résurrection ».

Psaume CXVI, 2. « Sa miséricorde a été puissamment affermie sur nous, et [...] la vérité du Seigneur demeure éternellement ».

 

Ils ne le croyaient donc ni mortel, ni éternel ; ils ne cherchaient en lui qu’une grandeur charnelle.

 

Les Juifs charnels ont méconnu à la fois la grandeur du Messie et son abaissement.

Comme ils espéraient dans le Messie un prince politique et un conquérant puissant, ils ne pouvaient concevoir qu’il serait à la fois beaucoup plus grand et plus abaissé qu’ils ne l’attendaient. En effet, le Christ était plus grand, puisqu’en Fils de Dieu, il existait de toute éternité. Mais les Juifs n’attendaient qu’un homme.

D’un autre côté Jésus-Christ fut plus abaissé qu’ils ne l’attendaient, puisqu’il est mort sur la croix, supplice ignominieux réservé aux criminels ; mais les Juifs charnels attendaient un prince Messie qui « demeurerait éternellement ».

Les deux incompréhensions sont en fait solidaires l’une de l’autre, dès lors que l’on connaît la nature figurative des prophéties.

Les deux passages prophétiques de l’ancien Testament que Pascal évoque étaient cependant suffisants pour qu’ils arrivent à comprendre que le Dieu humilié était une clé qui ouvrait le sens spirituel des prophéties.

Loi figurative 23 (Laf. 268, Sel. 299). Figures. La lettre tue - Tout arrivait en figures - Il fallait que le Christ souffrît - Un Dieu humilié - Voilà le chiffre que saint Paul nous donne.