Fragment Loi figurative n° 13 / 31  – Papier original : RO 255-1

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : Loi figurative n° 300 p. 127-127 v° / C2 : p. 153 à 155

Éditions de Port-Royal : Chap. XIII - Que la loy estoit figurative : 1669 et janvier 1670 p. 101-102  / 1678 n° 12 p. 101-102

Éditions savantes : Faugère II, 257, XXII / Havet XVI.10 bis / Michaut 533 / Brunschvicg 684 / Tourneur p. 258-2 / Le Guern 241 / Lafuma 257 / Sellier 289

 

 

 

Contradiction.

 

On ne peut faire une bonne physionomie qu’en accordant toutes nos contrariétés et ne suffit pas de suivre une suite de qualités accordantes sans accorder les contraires ; pour entendre le sens d’un auteur il faut accorder tous les passages contraires.

Ainsi pour entendre l’Écriture il faut avoir un sens dans lequel tous les passages contraires s’accordent ; il ne suffit pas d’en avoir un qui convienne à plusieurs passages accordants, mais d’en avoir un qui accorde les passages même contraires.

Tout auteur a un sens auquel tous les passages contraires s’accordent ou il n’a point de sens du tout. On ne peut pas dire cela de l’Écriture et des prophètes : ils avaient assurément trop de bon sens. Il faut donc en chercher un qui accorde toutes les contrariétés.

Le véritable sens n’est donc pas celui des juifs, mais en Jésus-Christ toutes les contradictions sont accordées.

Les juifs ne sauraient accorder la cessation de la royauté et principauté prédite par Osée, avec la prophétie de Jacob.

Si on prend la loi, les sacrifices et le royaume pour réalités on ne peut accorder tous les passages ; il faut donc par nécessité qu’ils ne soient que figures. On ne saurait pas même accorder les passages d’un même auteur, ni d’un même livre, ni quelquefois d’un même chapitre, ce qui marque trop quel était le sens de l’auteur ; comme quand Ezéchiel, ch. 20 dit qu’on vivra dans les commandements de Dieu et qu’on n’y vivra pas.

 

 

La tradition chrétienne a depuis toujours reconnu que les Écritures enfermaient de nombreuses contradictions, que les commentateurs ont cherché à résoudre par l’interprétation. Au XVIIe siècle, les libertins érudits s’appuyaient sur les nombreuses incompatibilités des Écritures pour conclure qu’elles ne pouvaient être prises au sérieux, tant du point de vue historique que du point de vue doctrinal.

Pour répondre à cette objection, la méthode de Pascal consiste à renverser une faiblesse apparente de l’Écriture en force. Le nerf de l’argument est donné dans Fondement 13 (Laf. 236, Sel. 268) : Ainsi toutes les faiblesses très apparentes sont des forces. Exemple : Les deux généalogies de saint Matthieu et saint Luc. Qu’y a-t-il de plus clair que cela n’a pas été fait de concert. Il s’agit de faire une force d’une objection que l’on oppose d’ordinaire aux textes sacrés.

Pascal admet donc qu’il y a des contradictions dans l’Écriture, et même il les renforce, pour les expliquer et les justifier du même coup, en montrant qu’elles ne sont pas une faiblesse, parce qu’elles sont volontaires et significatives : les contrariétés des Écritures ont été introduites à dessein par les prophètes dans leurs livres pour faire comprendre aux lecteurs que le sens littéral et charnel n’est pas le vrai, qu’il faut le rejeter, pour passer à un sens figuré, et s’élever au sens spirituel. Il reprend en quelque manière l’idée de saint Augustin, que dans la parole de Dieu, l’absurdité n’est pas marque de fausseté, mais au contraire signe de la vérité.

Dans le présent fragment cependant, Pascal procède de manière progressive : il met au point un point limité de son argumentation, laissant les conséquences pour d’autres fragments. Il se contente ici de formuler la règle qui exige qu’un auteur ait un sens unique, et qu’un texte soit cohérent avec lui-même dans sa totalité : Tout auteur a un sens auquel tous les passages contraires s’accordent ou il n’a point de sens du tout, et pour entendre le sens d’un auteur, notamment un auteur scripturaire, il faut accorder tous les passages contraires. Il ne passera que dans un autre fragment, Loi figurative 15 (Laf. 260, Sel. 291), à l’idée que les contradictions de la Bible sont destinées à orienter l’esprit du lecteur du sens littéral obvie à un sens figuré et spirituel.

 

Analyse détaillée...

Fragments connexes

 

Fondement 13 (Laf. 236, Sel. 268). Principe : Moïse était habile homme. Si donc il se gouvernait par son esprit, il ne devait rien mettre qui fût directement contre l’esprit. Ainsi toutes les faiblesses très apparentes sont des forces.

Loi figurative 14 (Laf. 258-259, Sel. 290). Osée a prédit qu’il serait sans roi, sans prince, sans sacrifice etc., sans idoles, ce qui est accompli aujourd’hui, ne pouvant faire sacrifice légitime hors de Jérusalem. [...] Il est dit que la loi sera changée, que le sacrifice sera changé, qu’ils seront sans roi, sans princes et sans sacrifices, qu’il sera fait une nouvelle alliance, que la loi sera renouvelée, que les préceptes qu’ils ont reçus ne sont pas bons, que leurs sacrifices sont abominables, que Dieu n’en a point demandé.

Il est dit au contraire que la loi durera éternellement, que cette alliance sera éternelle, que le sacrifice sera éternel, que le sceptre ne sortira jamais d’avec eux, puis qu’il n’en doit point sortir que le roi éternel n’arrive.

Tous ces passages marquent-ils que ce soit réalité ? non ; Marquent-ils aussi que ce soit figure ? non, mais que c’est réalité ou figure ; mais les premiers excluant la réalité marquent que ce n’est que figure.

Tous ces passages ensemble ne peuvent être dits de la réalité ; tous peuvent être dits de la figure. Ils ne sont pas dits de la réalité mais de la figure.

Loi figurative 15 (Laf. 260, Sel. 291). Pour savoir si la loi et les sacrifices sont réalité ou figure il faut voir si les prophètes en parlant de ces choses y arrêtaient leur vue et leur pensée, en sorte qu’ils n’y vissent que cette ancienne alliance, ou s’ils y voient quelque autre chose dont elle fût la peinture.

Loi figurative 18 (Laf. 263, Sel. 294). Contrariétés.

Le sceptre jusqu’au Messie sans roi - ni prince.

Loi éternelle, changée.

Alliance éternelle, alliance nouvelle.

Loi bonne, préceptes mauvais. Eze. 20.

Loi figurative 21 (Laf. 266, Sel. 297). On pourrait peut-être penser que quand les prophètes ont prédit que le sceptre ne sortirait point de Juda jusqu’au roi éternel ils auraient parlé pour flatter le peuple et que leur prophétie se serait trouvée fausse à Hérode. Mais pour montrer que ce n’est pas leur sens, et qu’ils savaient bien au contraire que ce royaume temporel devait cesser, ils disent qu’ils seront sans roi et sans prince. Et longtemps durant. Osée.

Loi figurative 27 (Laf. 272, Sel. 303). Figures.

Quand la parole de Dieu qui est véritable est fausse littéralement elle est vraie spirituellement. Sede a dextris meis : cela est faux littéralement, donc cela est vrai spirituellement.

En ces expressions il est parlé de Dieu à la manière des hommes. Et cela ne signifie autre chose sinon que l’intention que les hommes ont en faisant asseoir à leur droite Dieu l’aura aussi. C’est donc une marque de l’intention de Dieu, non de sa manière de l’exécuter.

Ainsi quand il dit : Dieu a reçu l’odeur de vos parfums et vous donnera en récompense une terre grasse, c’est-à-dire la même intention qu’aurait un homme qui, agréant vos parfums, vous donnerait en récompense une terre grasse, Dieu aura la même intention pour vous parce que vous avez eu pour lui même intention qu’un homme a pour celui à qui il donne des parfums.

Ainsi iratus est, Dieu jaloux, etc. Car les choses de Dieu étant inexprimables elles ne peuvent être dites autrement et l’Église d’aujourd’hui en use encore, quia confortavit seras,etc.

Preuves de Jésus-Christ 17 (Laf. 315, Sel. 346). David grand témoin. Roi, bon, pardonnant, belle âme, bon esprit, puissant.

 

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