Fragment Loi figurative n° 28 / 31  – Papier original : RO 39-2

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : Loi figurative n° 314 p. 137 v° / C2 : p. 165

Éditions de Port-Royal : Chap. XIII - Juifs : 1669 et janvier 1670 p. 80  / 1678 n° 9 p. 80-81

Éditions savantes : Faugère II, 203, XXVI / Havet XV.6 / Michaut 90 / Brunschvicg 745 / Tourneur p. 266-1 / Le Guern 256 / Lafuma 273 / Sellier 304

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Bibliographie

 

 

BOSSUET Jacques Bénigne, Discours sur l’histoire universelle, Seconde partie, ch. XX, in Œuvres, éd. Velat et Champailler, Pléiade, 1961.

DESCOTES Dominique, “Piège et paradoxe chez Pascal”, in Méthodes chez Pascal, Paris, Presses Universitaires de France, 1979, p. 509-520 ; voir p. 513-514, et la discussion p. 520-521.

DESCOTES Dominique, L’argumentation chez Pascal, Paris, Presses Universitaires de France, 1993, p. 419-420.

MESNARD Jean, Les Pensées de Pascal, 2e éd., Paris, SEDES, 1993, p. 261 et p. 303.

SELLIER Philippe, Pascal et saint Augustin, Paris, Colin, 1970, p. 488 sq.

 

 

Éclaircissements

 

Ceux qui ont peine à croire en cherchent un sujet en ce que les Juifs ne croient pas – Si cela était si clair, dit‑on, pourquoi ne croiraient‑ils pas ? – et voudraient quasi qu’ils crussent afin de n’être point arrêtés par l’exemple de leur refus. Mais c’est leur refus même qui est le fondement de notre créance. Nous y serions bien moins disposés s’ils étaient des nôtres : nous aurions alors un bien plus ample prétexte.

 

Ce fragment prolonge le fragment Loi figurative 17 (Laf. 262, Sel. 293) : Que pouvaient faire les Juifs, ses ennemis ? S’ils le reçoivent ils le prouvent par leur réception, car les dépositaires de l’attente du Messie le reçoivent et s’ils le renoncent ils le prouvent par leur renonciation. Si bien que, quelle que soit l’attitude des Juifs, ils confirment la vérité de la prédication de Jésus-Christ. Dans la réalité, seuls quelques Juifs ont suivi le Christ, et la plus grande partie du peuple est demeurée fidèle aux institutions et à la religion de Moïse. Ils ont ainsi accompli les prédictions de leurs prophètes sur leur ingratitude et leur aveuglement.

La conséquence de ce paradoxe, c’est, selon le fragment Prophéties V (Laf. 488, Sel. 734), que tout ce qu’on fait les Juifs contre Jésus-Christ tend malgré eux à prouver sa vérité : Les Juifs en le tuant pour ne le point recevoir pour Messie, lui ont donné la dernière marque du Messie. Et en continuant à le méconnaître ils se sont rendus témoins irréprochables. Et en le tuant et continuant à le renier ils ont accompli les prophéties. C’est un argument construit sur la consequentia mirabilis : le refus de la religion par les Juifs implique qu’elle est vraie ; donc elle est vraie.

Il en résulte ce paradoxe que si les Juifs s’étaient massivement convertis, un argument majeur aurait été ôté aux chrétiens.

Laf. 592, Sel. 492. Si les Juifs eussent été tous convertis par J.-C. nous n’aurions plus que des témoins suspects. Et s’ils avaient été exterminés, nous n’en aurions point du tout.

Cela ne signifie pas pour autant que le christianisme en aurait perdu toute preuve, mais seulement une preuve décisive (étant entendu que d’autres preuves, tout aussi solides, pouvaient se trouver encore pour l’appuyer).

Bossuet Jacques Bénigne, Discours sur l’histoire universelle, Seconde partie, ch. XX, éd. Velat et Champailler, Pléiade, 1961, p. 858, a repris l’idée que l’infidélité des Juifs est un fondement de la foi chrétienne. Leur endurcissement « sert au salut des Gentils, et leur donne cet avantage de trouver en des mains non suspectes les Écritures qui ont prédit Jésus-Christ et ses mystères. Nous voyons entre autres choses, dans ces Écritures, et l’aveuglement et les malheurs des Juifs qui les conservent si soigneusement. Ainsi, nous profitons de leur disgrâce : leur infidélité fait un des fondements de notre foi ; ils nous apprennent à craindre Dieu, et nous sont un spectacle éternel des jugements qu’il exerce sur ses enfants ingrats, afin que nous apprenions à ne nous point glorifier des grâces faites à nos pères ».

Descotes Dominique, “Piège et paradoxe chez Pascal”, in Méthodes chez Pascal, p. 509-520 ; voir p. 513-514, et la discussion p. 520-521.

Cependant, dans le cas présent, l’argument est plus complexe : il vise un autre destinataire. Pascal écrit ici non pas contre les Juifs, mais contre les personnes qui ont peine à croire, autrement dit des incrédules qui ont scrupule à croire parce qu’ils sont retenus par une raison qui leur semble sérieuse, savoir que les Juifs ne croient pas en Jésus-Christ.

Si cela était si clair, dit-on, pourquoi ne croiraient-ils pas ? est une addition qui tend à expliciter le raisonnement des incrédules : c’est une objection de naïf, mais qui ne manque pas de bon sens en apparence : si la vérité du christianisme était si évidente, pourquoi les Juifs, qui sont les récepteurs de la Révélation mosaïque, et qui sont par conséquent les plus proches des chrétiens, n’ont-ils pas saisi cette évidence ?

Pascal insiste sur le fait que leur objection n’est pas nécessairement faite de mauvaise foi : certains de ceux qui l’allèguent voudraient presque que les Juifs se convertissent, pour ne plus avoir cette raison de douter de la vérité de la religion chrétienne. Ce que Pascal soutient, c’est que cette raison n’est pas bonne en réalité, et que s’ils examinaient la question de plus près, ils s’apercevraient que le refus des Juifs de recevoir Jésus-Christ confirme le christianisme au lieu de l’infirmer.

Nous aurions alors un bien plus ample prétexte : les éditeurs de Port-Royal ajoutent une explication : prétexte d’incrédulité et de défiance.

 

Cela est admirable d’avoir rendu les Juifs grands amateurs des choses prédites et grands ennemis de l’accomplissement.

 

Admirable : remarquable, extraordinaire, qui peut causer de l’étonnement. Pascal signale ici un effet paradoxal et surprenant, qui demande qu’on en cherche la raison. Voir Raisons des effets.

Amateur : qui aime quelque chose ; il ne se dit point de l’amitié ni des personnes. Il est amateur de l’étude, le peuple est amateur de nouveautés. Le mot ne doit pas être pris au sens moderne. Il ne comporte ici aucune notion de compétence. Pascal l’entend par opposition à ennemi, qui a aussi un sens particulier dans ce contexte. Les deux mots expriment une certaine relation à une fin, que l’on aime ou que l’on rejette.

Grands amateurs des choses prédites : allusion à l’attachement des Juifs à l’Écriture et aux prophéties qu’elle contient.

Grands ennemis de l’accomplissement : l’accomplissement des prophéties dans la personne de Jésus, que les Juifs ont refusé de voir.

Ces formules résument le développement que Pascal propose dans le fragment Loi figurative 25 (Laf. 270, Sel. 301) : Les Juifs avaient vieilli dans ces pensées terrestres : que Dieu aimait leur père Abraham, sa chair et ce qui en sortait, que pour cela il les avait multipliés et distingués de tous les autres peuples sans souffrir qu’ils s’y mêlassent, que quand ils languissaient dans l’Égypte il les en retira avec tous ses grands signes en leur faveur, qu’il les nourrit de la manne dans le désert, qu’il les mena dans une terre bien grasse, qu’il leur donna des rois et un temple bien bâti pour y offrir des bêtes, et, par le moyen de l’effusion de leur sang qu’ils seraient purifiés, et qu’il leur devait enfin envoyer le Messie pour les rendre maîtres de tout le monde, et il a prédit le temps de sa venue.

Le monde ayant vieilli dans ces erreurs charnelles, J.-C. est venu dans le temps prédit, mais non pas dans l’éclat attendu, et ainsi ils n’ont pas pensé que ce fût lui. Après sa mort saint Paul est venu apprendre aux hommes que toutes ces choses étaient arrivées en figures, que le royaume de Dieu ne consistait pas en la chair, mais en l’esprit, que les ennemis des hommes n’étaient pas les Babyloniens, mais leurs passions, que Dieu ne se plaisait pas aux temples faits de main, mais en un cœur pur et humilié, que la circoncision du corps était inutile, mais qu’il fallait celle du cœur, que Moïse ne leur avait pas donné le pain du ciel, etc.

Mais Dieu n’ayant pas voulu découvrir ces choses à ce peuple qui en était indigne et ayant voulu néanmoins les produire afin qu’elles fussent crues, il en a prédit le temps clairement et les a quelquefois exprimées clairement mais abondamment en figures afin que ceux qui aimaient les choses figurantes s’y arrêtassent (je ne dis pas bien) et que ceux qui aimaient les figurées les y vissent.

Sellier Philippe, Pascal et saint Augustin, p. 488 sq., sur le soin dont le peuple juif entoure ses livres sacrés, dans lesquels Moïse déclare son aveuglement et son ingratitude envers Dieu.

Ce paradoxe est directement lié à la doctrine selon laquelle le peuple juif est composé de témoins irréprochables. Voir Mesnard Jean, Les Pensées de Pascal, 2e éd., p. 261 et p. 303.

Laf. 593, Sel. 493. Les Juifs le refusent mais non pas tous ; les saints le reçoivent et non les charnels, et tant s’en faut que cela soit contre sa gloire que c’est le dernier trait qui l’achève. Comme la raison qu’ils en ont et la seule qui se trouve dans tous leurs écrits, dans le Talmud et dans les rabbins, n’est que parce que J.-C. n’a pas dompté les nations en main armée. Gladium tuum potentissime. N’ont-ils que cela à dire ? J.-C. a été tué, disent-ils, il a succombé et il n’a pas dompté les païens par sa force. Il ne nous a pas donné leurs dépouilles. Il ne donne point de richesses, n’ont-ils que cela à dire ? C’est en cela qu’il m’est aimable. Je ne voudrais pas celui qu’ils se figurent. Il est visible que ce n’est que le vice qui leur a empêché de le recevoir et par ce refus ils sont des témoins sans reproche, et qui plus est par là ils accomplissent les prophéties.