Textes barrés situés sur les mêmes papiers que Misère n° 9 – Papiers originaux : RO 70-1 et 365 v°     

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : Misère (non numéroté) p. 22 et 23 / C2 : p. 41 et 42

Éditions savantes : Faugère II, 125, III et II, 123, II / Michaut 194 / Brunschvicg 73 / Tourneur p. 182-1 / Le Guern 56 / Maeda III p. 186 / Lafuma 76 / Sellier 111

 

 

 

Mais peut‑être que ce sujet passe la portée de la raison. Examinons donc ses inventions sur les choses de sa force. S’il y a quelque chose où son intérêt propre ait dû la faire appliquer de son plus sérieux, c’est à la recherche de son souverain bien. Voyons donc où ces âmes fortes et clairvoyantes l’ont placé et si elles en sont d’accord.

L’un dit que le souverain bien est en la vertu, l’autre le met en la volupté, l’autre à suivre la nature, l’autre en la vérité, Felix qui potuit rerum cognoscere causas, l’autre à l’ignorance tranquille, l’autre en l’indolence, d’autres à résister aux apparences, l’autre à n’admirer rien, Nihil mirari prope res una quae possit facere et servare beatum, et les braves pyrrhoniens en leur ataraxie, doute et suspension perpétuelle, et d’autres plus sages, qu’on ne le peut trouver, non pas même par souhait. Nous voilà bien payés !

Si faut‑il voir si cette belle philosophie n’a rien acquis de certain par un travail si long et si tendu. Peut‑être qu’au moins l’âme se connaîtra soi‑même. Écoutons les régents du monde sur ce sujet.

Qu’ont‑ils pensé de sa substance ?

395

 

 

Ont‑ils été plus heureux à la loger ?

395

 

 

Qu’ont‑ils trouvé de son origine, de sa durée et de son départ ?

399

 

 

Est‑ce donc que l’âme est encore un sujet trop noble pour ses faibles lumières ? Abaissons‑la donc à la matière. Voyons si elle sait de quoi est fait le propre corps qu’elle anime, et les autres qu’elle contemple et qu’elle remue à son gré.

Qu’en ont‑ils connu, ces grands dogmatistes qui n’ignorent rien ?

 

393

Harum sententiarum.

 

 

Cela suffirait sans doute si la raison était raisonnable. Elle l’est bien assez pour avouer qu’elle n’a pu encore trouver rien de ferme, mais elle ne désespère pas encore d’y arriver. Au contraire elle est aussi ardente que jamais dans cette recherche et s’assure d’avoir en soi les forces nécessaires pour cette conquête.

Il faut donc l’achever, et après avoir examiné ses puissances dans leurs effets, reconnaissons‑les en elles‑mêmes. Voyons si elle a quelques forces et quelques prises capables de saisir la vérité.

 

 

 

Fragment de notes préparatoires à partir de la lecture de l’Apologie de Raymond Sebond de Montaigne (Essais, II, XII). Pascal indique les principaux points d’une argumentation générale relative au souverain bien et à la connaissance de l’âme et des doctrines des philosophes relatives à cette question. Conformément à sa méthode de rédaction habituelle, que l’on retrouve par exemple dans les Écrits sur la grâce, Pascal note des références d’excerpta, pour lesquels il laisse sur son manuscrit des espaces libres.

Les nombres qui apparaissent dans le texte sont des références à l’édition des Essais de Montaigne de 1652, dont Pascal s’est servi.

 

Felix qui potuit rerum cognoscere causas : Tr. : Heureux celui qui peut connaître les causes de la nature.

Nihil mirari prope res una quae possit facere et servare beatum : « Ne s’émouvoir de rien, c’est […] le meilleur moyen, et même presque le seul de trouver et de conserver le bonheur » (tr. F. Richard)

Harum sententiarum : Tr. « de toutes ces opinions... ».

 

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Fragments connexes

 

Souverain bien 1 (Laf. 147, Sel. 180). Souverain bien.

Souverain bien 2 (Laf. 148, Sel. 181). Les uns le cherchent dans l’autorité, les autres dans les curiosités et dans les sciences, les autres dans les voluptés.

Preuves par discours II (Laf. 427, Sel. 681). L'immortalité de l'âme est une chose qui nous importe si fort, qui nous touche si profondément, qu'il faut avoir perdu tout sentiment pour être dans l'indifférence de savoir ce qui en est.

 

Mots-clés : MontaigneRaisonSouverain bienVertuVoluptéNatureIgnorancePhilosophieÂmeDogmatistePyrrhonien.