Fragment Morale chrétienne n° 1 / 25  – Papier original : RO 412-2

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : Morale n° 361 p. 177 / C2 : p. 209

Éditions de Port-Royal : Chap. III - Veritable Religion prouvée par les contrarietez : 1669 et janvier 1670 p. 43  / 1678 n° 16 p. 45-46

Éditions savantes : Faugère II, 145, X / Havet XII.13 / Brunschvicg 537 / Tourneur p. 290-1 / Le Guern 332 / Lafuma 351 / Sellier 383

 

 

 

Le christianisme est étrange : il ordonne à l’homme de reconnaître qu’il est vil et même abominable, et lui ordonne de vouloir être semblable à Dieu. Sans un tel contrepoids cette élévation le rendrait horriblement vain, ou cet abaissement le rendrait horriblement abject.

 

 

Ce fragment, qui prolonge des thèmes qui ont été développés dans la liasse Contrariétés, donne un bon exemple de la manière dont Pascal parvient à retourner une objection en argument en faveur du christianisme. Il paraît faire coexister une objection et sa solution. Le christianisme est étrange parce qu’il semble enfermer une contradiction : il paraît absurde de commander à un être abject de se rendre semblable à Dieu. C’est apparemment une raison de ne pas y croire. Mais Pascal répond ici que cette contradiction apparente doit être assumée, parce que l’on se trouve dans une de ces situations où tout ce qui est incompréhensible ne laisse pas d’être (A P. R. 2 - Laf. 149, Sel. 182) : chacune de ces injonctions, séparée de l’autre, conduit à des extrémités également horribles, c’est-à-dire insupportables, excès d’orgueil ou excès d’avilissement. Le caractère « étrange » et paradoxal du christianisme est donc un argument en sa faveur plutôt qu’une raison contre.

Ce fragment est inséparable des deux suivants, Morale chrétienne 2 (Laf. 352, Sel. 384) et Morale chrétienne 3 (Laf. 353, Sel. 385).

 

Analyse détaillée...

Fragments connexes

 

Contrariétés 1 (Laf. 119, Sel. 151). Contrariétés.

Après avoir montré la bassesse et la grandeur de l’homme. Que l’homme maintenant s’estime son prix. Qu’il s’aime, car il y a en lui une nature capable de bien ; mais qu’il n’aime pas pour cela les bassesses qui y sont. Qu’il se méprise, parce que cette capacité est vide ; mais qu’il ne méprise pas pour cela cette capacité naturelle. Qu’il se haïsse, qu’il s’aime : il a en lui la capacité de connaître la vérité et d’être heureux ; mais il n’a point de vérité, ou constante, ou satisfaisante. Je voudrais donc porter l’homme à désirer d’en trouver, à être prêt et dégagé de passions, pour la suivre où il la trouvera, sachant combien sa connaissance s’est obscurcie par les passions ; je voudrais bien qu’il haït en soi la concupiscence qui se détermine d’elle‑même, afin qu’elle ne l’aveuglât point pour faire son choix et qu’elle ne l’arrêtât point quand il aura choisi.

Contrariétés 3 (Laf. 121, Sel. 153). Il est dangereux de trop faire voir à l’homme combien il est égal aux bêtes, sans lui montrer sa grandeur. Et il est encore dangereux de lui trop faire voir sa grandeur sans sa bassesse. Il est encore plus dangereux de lui laisser ignorer l’un et l’autre, mais il est très avantageux de lui représenter l’un et l’autre.

Contrariétés 4 (Laf. 121, Sel. 154). Il ne faut pas que l’homme croie qu’il est égal aux bêtes, ni aux anges, ni qu’il ignore l’un et l’autre, mais qu’il sache l’un et l’autre.

Contrariétés 14 (Laf. 131, Sel. 164). Quelle chimère est-ce donc que l’homme ? quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradictions, quel prodige ? Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d’incertitude et d’erreur, gloire et rebut de l’univers.

Morale chrétienne 2 (Laf. 352, Sel. 384). La misère persuade le désespoir. L’orgueil persuade la présomption.

Morale chrétienne 3 (Laf. 353, Sel. 385). Non pas un abaissement qui nous rende incapables du bien ni une sainteté exempte de mal.

Morale chrétienne 4 (Laf. 354, Sel. 386)Il n’y a point de doctrine plus propre à l’homme que celle-là qui l’instruit de sa double capacité de recevoir et de perdre la grâce à cause du double péril où il est toujours exposé de désespoir ou d’orgueil.

Dossier de travail (Laf. 398, Sel. 17). Les philosophes ne prescrivaient point des sentiments proportionnés aux deux états.

Ils inspiraient des mouvements de grandeur pure et ce n’est pas l’état de l’homme.

Ils inspiraient des mouvements de bassesse pure et ce n’est pas l’état de l’homme.

Il faut des mouvements de bassesse, non de nature, mais de pénitence non pour y demeurer mais pour aller à la grandeur. Il faut des mouvements de grandeur, non de mérite mais de grâce et après avoir passé par la bassesse.

Pensées diverses (Laf. 629, Sel. 522). Cette duplicité de l’homme est si visible qu’il y en a qui ont pensé que nous avions deux âmes. Un sujet simple leur paraissant incapable de telles et si soudaines variétés, d’une présomption démesurée à un horrible abattement de cœur.

 

Pensée n° 19T recto (Laf. 919, Sel. 751). Le mystère de Jésus. Je vois mon abîme d’orgueil, de curiosité, de concupiscence. Il n’y a nul rapport de moi à Dieu, ni à J.-C. juste. Mais il a été fait péché pour moi. Tous vos fléaux sont tombés sur lui. Il est plus abominable que moi, et loin de m’abhorrer il se tient honoré que j’aille à lui et le secoure. Mais il s’est guéri lui-même et me guérira à plus forte raison. » Et plus bas : « Ne te compare point aux autres, mais à moi. Si tu ne m’y trouves pas dans ceux où tu te compares tu te compares à un abominable. Si tu m’y trouves, compare-t-y ; mais qu’y compareras-tu ? sera-ce toi ou moi dans toi ? si c’est toi c’est un abominable, si c’est moi tu compares moi à moi. Or je suis Dieu en tout.

 

Mots-clés : AbaissementAbominableChristianismeContrepoidsDieuÉlévationÉtrangeHommeHorribleOrdonnerSemblableVanité.