Fragment Morale chrétienne n° 12 / 25  – Le papier original est perdu

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : Morale n° 363 p. 179 / C2 : p. 211-212

Éditions de Port-Royal : Chap. XXVIII - Pensées chrestiennes : 1669 et janvier 1670 p. 268  / 1678 n° 63 p. 260-261

Éditions savantes : Faugère I, 227, CLXIV / Havet XXIV.39 / Brunschvicg 472 / Le Guern 343 / Lafuma 362 / Sellier 394

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Bibliographie

 

 

STIKER-MÉTRAL Charles-Olivier, Narcisse contrarié. L’amour propre dans le discours moral en France (1650-1715), Paris, Champion, 2007.

 

 

Éclaircissements

 

La volonté propre ne se satisfera jamais, quand elle aurait pouvoir de tout ce qu’elle veut ; mais on est satisfait dès l’instant qu’on y renonce. Sans elle on ne peut être mal content, par elle on ne peut être content.

 

Le fragment a quelque chose de paradoxal : c’est lorsque l’on renonce à ce que l’on veut que l’on peut être satisfait, et c’est quand on donne libre cours à sa volonté propre, que l’on est nécessairement insatisfait.

La raison de ce paradoxe, c’est que, selon Pascal, même lorsqu’elle a tout pouvoir, la volonté qui rapporte toute chose à soi exige encore plus. Le fragment Souverain bien 2 (Laf. 148, Sel. 181) en indique la source profonde : Tous les hommes recherchent d’être heureux [...] Qu’est-ce donc que nous crie cette avidité et cette impuissance sinon qu’il y a eu autrefois dans l’homme un véritable bonheur, dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide et qu’il essaye inutilement de remplir de tout ce qui l’environne, recherchant des choses absentes les secours qu’il n’obtient pas des présentes, mais qui en sont toutes incapables parce que ce gouffre infini ne peut être rempli que par un objet infini et immuable, c’est-à-dire que par Dieu même.

Content : au sens de satisfait, qui n’a plus de besoins, plutôt que de joyeux. Voir Furetière : qui n’est point chagrin, qui n’a point de besoins, qui ne désire et ne souhaite rien.

La forme malcontent coexiste avec mescontent chez Furetière, Richelet et le Dictionnaire de l’Académie (1694). Chez Richelet seul malcontent ne figure pas parmi les termes définis. Dans l’article Mescontent, le Dictionnaire de l’Académie précise que l’on dit plutôt malcontent du supérieur à l’égard de l’inférieur (Le roi est malcontent de ses services).

Le verbe satisfaire a un sens analogue : est satisfait celui qui n’a rien de plus à désirer que ce qu’il a déjà.

Sans elle..., par elle... : l’expression rappelle la méthode de Pascal dans des expériences comme celle du vide dans le vide. Voir le Récit de la grande expérience de l’équilibre des liqueurs, OC II, éd. J. Mesnard, p. 679.

Volonté propre : il ne faut pas confondre volonté propre et volonté individuelle. La volonté individuelle est celle d’un individu. La volonté propre est celle qui est guidée par l’intérêt propre, ce que Pascal appelle l’amour propre ou le moi. L’édition Brunschvicg renvoie au sens pélagien, au sens de la volonté qui vient de nous, par opposition à la grâce qui vient de Dieu. Dans la doctrine augustinienne, par suite du péché originel, la volonté est dépravée et son développement spontané la fait égoïste et tyrannique.

L’idée du caractère insatiable de la volonté lorsqu’elle est tournée vers la satisfaction de soi a été abordée sous un point de vue un peu différent dans la liasse Divertissement.

Divertissement 4 (Laf. 136, Sel. 168). Divertissement. [...] Et ainsi, quand on leur reproche que ce qu’ils recherchent avec tant d’ardeur ne saurait les satisfaire, s’ils répondaient comme ils devraient le faire. S’ils y pensaient bien, qu’ils ne recherchent en cela qu’une occupation violente et impétueuse qui les détourne de penser à soi et que c’est pour cela qu’ils se proposent un objet attirant qui les charme et les attire avec ardeur, ils laisseraient leurs adversaires sans repartie... [...] mais ils ne répondent pas cela parce qu’ils ne se connaissent pas eux-mêmes. Ils ne savent pas que ce n’est que la chasse et non la prise qu’ils recherchent [...] Ils s’imaginent que s’ils avaient obtenu cette charge, ils se reposeraient ensuite avec plaisir et ne sentent pas la nature insatiable de la cupidité. Ils croient chercher sincèrement le repos et ne cherchent en effet que l’agitation.

Ils ont un instinct secret qui les porte à chercher le divertissement et l’occupation au dehors, qui vient du ressentiment de leurs misères continuelles. Et ils ont un autre instinct secret qui reste de la grandeur de notre première nature, qui leur fait connaître que le bonheur n’est en effet que dans le repos et non pas dans le tumulte. Et de ces deux instincts contraires il se forme en eux un projet confus qui se cache à leur vue dans le fond de leur âme qui les porte à tendre au repos par l’agitation et à se figurer toujours que la satisfaction qu’ils n’ont point leur arrivera si en surmontant quelques difficultés qu’ils envisagent ils peuvent s’ouvrir par là la porte au repos.

Pascal a approfondi le problème du caractère insatiable de la volonté humaine dans la liasse Souverain bien. Ce caractère tient à une disproportion entre les biens qu’elle recherche, qui sont toujours finis, et la volonté elle-même, qui n’a, dans la création originelle, été faite que pour l’infini.

Voir Souverain bien 2 (Laf. 148, Sel. 181). Tous les hommes recherchent d’être heureux. Cela est sans exception, quelques différents moyens qu’ils y emploient ils tendent tous à ce but. Ce qui fait que les uns vont à la guerre et que les autres n’y vont pas est ce même désir qui est dans tous les deux accompagné de différentes vues. La volonté [ne] fait jamais la moindre démarche que vers cet objet, c’est le motif de toutes les actions de tous les hommes jusqu’à ceux qui vont se pendre.

Et cependant depuis un si grand nombre d’années jamais personne, sans la foi, n’est arrivé à ce point où tous visent continuellement. Tous se plaignent, princes, sujets, nobles, roturiers, vieux, jeunes, forts, faibles, savants, ignorants, sains, malades, de tous pays, de tous les temps, de tous âges, et de toutes conditions.

Une épreuve si longue, si continuelle et si uniforme devrait bien nous convaincre de notre impuissance d’arriver au bien par nos efforts. Mais l’exemple nous instruit peu. Il n’est jamais si parfaitement semblable qu’il n’y ait quelque délicate différence et c’est de là que nous attendons que notre attente ne sera pas déçue en cette occasion comme en l’autre, et ainsi le présent ne nous satisfaisant jamais, l’expérience nous pipe, et de malheur en malheur nous mène jusqu’à la mort qui en est un comble éternel.

Qu’est-ce donc que nous crie cette avidité et cette impuissance sinon qu’il y a eu autrefois dans l’homme un véritable bonheur, dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide et qu’il essaye inutilement de remplir de tout ce qui l’environne, recherchant des choses absentes les secours qu’il n’obtient pas des présentes, mais qui en sont toutes incapables parce que ce gouffre infini ne peut être rempli que par un objet infini et immuable, c’est-à-dire que par Dieu même.

Lui seul est son véritable bien. Et depuis qu’il l’a quitté c’est une chose étrange qu’il n’y a rien dans la nature qui n’ait été capable de lui en tenir la place, astres, ciel, terre, éléments, plantes, choux, poireaux, animaux, insectes, veaux, serpents, fièvre, peste, guerre, famine, vices, adultère, inceste. Et depuis qu’il a perdu le vrai bien tout également peut lui paraître tel jusqu’à sa destruction propre, quoique si contraire à Dieu, à la raison et à la nature tout ensemble.

Saint Augustin, De vera religione, Œuvres, VIII, Bibliothèque augustinienne, p. 491, n. 8. L’homme cherche à porter à l’infini toute image sensible, pour remplacer l’infinité positive de Dieu. Le péché comme appétit d’un objet infini qui cherche à se satisfaire dans une jouissance partielle. Le pécheur contrefait le sage. Poursuite d’un faux infini ; la recherche de Dieu se manifeste jusque dans le désordre de nos fautes.

Stiker-Métral Charles-Olivier, Narcisse contrarié. L’amour propre dans le discours moral en France (1650-1715), Paris Champion, 2007, p. 159. Souverain bien renvoie à Divertissement et Philosophes : elle rend raison du divertissement et de l’échec du stoïcisme. Pascal reprend ici les développements de la lettre sur la mort de son père (1651) sur le vide du cœur, en dramatisant la rhétorique. Il joue sur une dialectique entre le fini et l’infini : la capacité infinie du cœur de l’homme, qui l’apparente à un gouffre infini, est la marque de sa destination surnaturelle. Le divertissement reçoit une généalogie semblable. Voir p. 164. La perte du seul objet infini capable de satisfaire la capacité du cœur de l’homme, marque de sa destination surnaturelle, entraîne une substitution de la multiplicité infinie des objets au Dieu perdu. L’infini quantitatif prend la place de l’infini qualitatif réel. Le désir du souverain bien, « instinct secret qui reste de la grandeur de notre première nature », indique la nécessité pour l’homme d’aimer un être infini.

J. Mesnard, OC III, p. 599. Théorie de la délectation. La volonté est toujours guidée par le plaisir.

Domat Jean, Traité des lois, ch. I, p. V-VI. « De tous les objets qui s’offrent à l’homme dans tout l’univers, en y comprenant l’homme lui-même, il ne trouvera rien qui soit digne d’être sa fin. Car en lui-même, loin d’y trouver sa félicité, il n’y verra que les semences des misères et de la mort ; et autour de lui, si nous parcourons tout cet univers, nous trouverons que rien ne peut y tenir lieu de fin ni à notre esprit, ni à notre cœur… » Développement qui concorde avec celui de Pascal.

L’insatiabilité de l’homme est un lieu commun chez les auteurs religieux : voir Sirmond Antoine, De immortalitate animae demonstratio physica et aristotelica, sec. Pars, cap. II, Ratio secunda, excellentia nostra et praestantia animantium reliquarum, Paris, Soly, 1635, p. 53 sq. ; Démonstration de l’immortalité de l’âme, tirée des principes de la nature, Seconde partie, Raison seconde, Chapitre II, L’avantage de l’homme au-dessus de la bête, Paris, Soly, 1637, p. 37 sq. « Que si [...] il s’est jamais trouvé homme qui eût toutes choses à souhait, et qui ait pu dire qu’il ne désirait rien, non pas même pour l’avenir, ç’aura été sans doute un de ceux qui se sont efforcés de mesurer leurs desseins à la portée des animaux, et qui ne doivent pas être comptés pour ce qu’ils ont été en effet, mais bien pour ce qu’ils ont voulu paraître. Jamais, dis-je, il ne fut homme raisonnable sur terre, qui n’eût occasion de dire que toujours il lui restait du vide entre ses désirs, et en sa capacité. Pour celle-ci, je n’en veux point d’autre preuve, que celle qu’on pût prendre d’une quantité de belles connaissances, dont la recherche journalière et infructueuse, nous donne assez à entendre que nous en sommes capables, puisque la nature nous les fait souhaiter, mais que cette capacité ne trouvera jamais son comble qu’en l’autre vie, puisque nous y avons déjà employé une grande partie de nos jours, sans y rien avancer ».

M. Le Guern, in Pascal, Œuvres complètes, II, Pléiade, cite La théologie affective de Louis Bail, Ie partie, 1654, p. 239 : « Et comme les biens créés et périssables de ce monde ne peuvent remplir toute la place des biens divins, de là vient l’insatiabilité des désirs de l’homme et de ses concupiscences. Vous diriez qu’il y a un certain gouffre et abîme en l’homme, que Dieu remplissait auparavant, et que les bien de ce monde ne peuvent remplir ».

Sans elle on ne peut être malcontent : c’est l’idée nouvelle qu’apporte ce fragment par rapport à ce qui a été dit dans les liasses qui précèdent Morale chrétienne. Elle a été esquissée dans le fragment Morale chrétienne 7 (Laf. 357, Sel. 389) : Nul n’est heureux comme un vrai chrétien, ni raisonnable, ni vertueux, ni aimable.

Dans Morale chrétienne, Pascal ne cherche plus seulement à montrer que les hommes cherchent le divertissement pour ne pas voir leur misère ; il montre comment l’aspiration au bonheur peut être satisfaite par l’adhésion au corps mystique. La perspective est différente.

Le fragment Morale chrétienne 19 (Laf. 370, Sel. 402) précise que le bonheur vient lorsque chacun agit comme membre du corps (entendre le corps mystique).