Fragment Morale chrétienne n° 23 / 25  – Papier original : RO 265-5

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : Morale n° 367 p. 181 v° / C2 : p. 215

Éditions de Port-Royal : Chap. XXIX - Pensées morales : 1669 et janvier 1670 p. 276  / 1678 n° 6 p. 270

Éditions savantes : Faugère II, 377, XLV / Havet XXIV.60 / Brunschvicg 475 / Tourneur p. 295-1 / Le Guern 354 / Lafuma 374 / Sellier 406

 

 

 

Si les pieds et les mains avaient une volonté particulière, jamais ils ne seraient dans leur ordre qu’en soumettant cette volonté particulière à la volonté première qui gouverne le corps entier. Hors de là, ils sont dans le désordre et dans le malheur ; mais en ne voulant que le bien du corps, ils font leur propre bien.

 

 

Pascal explicite dans ce fragment le point essentiel de la métaphore du membre et du corps, qui fait que, en haïssant ce qu’il y a en lui-même d’individualisme et d’égoïsme, et en remplissant sa fonction dans le sein du corps, il se fait à lui-même un bien qu’il recherchait par de mauvaises voies. Le paradoxe consiste en ce que le membre cherchait par l’égoïsme, il le trouve en le sacrifiant.

 

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Fragments connexes

 

Morale chrétienne 19 (Laf. 370, Sel. 402). Pour faire que les membres soient heureux il faut qu’ils aient une volonté et qu’ils la conforment au corps.

Morale chrétienne 20 (Laf. 371, Sel. 403). Qu’on s’imagine un corps plein de membres pensants.

Morale chrétienne 21 (Laf. 372, Sel. 404). Être membre est n’avoir de vie, d’être et de mouvement que par l’esprit du corps et pour le corps. Le membre séparé ne voyant plus le corps auquel il appartient n’a plus qu’un être périssant et mourant. Cependant il croit être un tout et ne se voyant point de corps dont il dépende, il croit ne dépendre que de soi et veut se faire centre et corps lui-même. Mais n’ayant point en soi de principe de vie il ne fait que s’égarer et s’étonne dans l’incertitude de son être, sentant bien qu’il n’est pas corps, et cependant ne voyant point qu’il soit membre d’un corps. Enfin quand il vient à se connaître il est comme revenu chez soi et ne s’aime plus que pour le corps. Il plaint ses égarements passés.

Il ne pourrait pas par sa nature aimer une autre chose sinon pour soi-même et pour se l’asservir parce que chaque chose s’aime plus que tout.

Mais en aimant le corps il s’aime soi-même parce qu’il n’a d’être qu’en lui, par lui et pour lui. Qui adhaeret Deo unus spiritus est.

Le corps aime la main, et la main si elle avait une volonté devrait s’aimer de la même sorte que l’âme l’aime ; tout amour qui va au-delà est injuste.

Adhaerens Deo unus spiritus est ;on s’aime parce qu’on est membre de Jésus-Christ ; on aime Jésus-Christ parce qu’il est le corps dont on est membre. Tout est un. L’un est en l’autre comme les trois personnes.

Morale chrétienne 22 (Laf. 373, Sel. 405). Il faut n’aimer que Dieu et ne haïr que soi.

Si le pied avait toujours ignoré qu’il appartînt au corps et qu’il y eût un corps dont il dépendît, s’il n’avait eu que la connaissance et l’amour de soi et qu’il vînt à connaître qu’il appartient à un corps duquel il dépend, quel regret, quelle confusion de sa vie passée, d’avoir été inutile au corps qui lui a influé la vie, qui l’eût anéanti s’il l’eût rejeté et séparé de soi, comme il se séparait de lui. Quelles prières d’y être conservé ! et avec quelle soumission se laisserait-il gouverner à la volonté qui régit le corps, jusqu’à consentir à être retranché s’il le faut ! ou il perdrait sa qualité de membre ; car il faut que tout membre veuille bien périr pour le corps qui est le seul pour qui tout est.

Pensées diverses (Laf. 564, Sel. 471). La vraie et unique vertu est donc de se haïr, car on est haïssable par sa concupiscence, et de chercher un être véritablement aimable pour l’aimer. Mais comme nous ne pouvons aimer ce qui est hors de nous, il faut aimer un être qui soit en nous, et qui ne soit pas nous. Et cela est vrai d’un chacun de tous les hommes. Or il n’y a que l’être universel qui soit tel. Le royaume de Dieu est en nous. Le bien universel est en nous, est nous-même et n’est pas nous.

 

Mots-clés : BienCorpsDésordreGouvernerMainMalheurOrdrePiedSoumissionVolonté.