Fragment Morale chrétienne n° 6 / 25  – Papier original : RO 146-3

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : Morale n° 361 p. 177-177 v° / C2 : p. 210

Éditions de Port-Royal : Chap. XXVIII - Pensées chrestiennes : 1669 et janvier 1670 p. 267-268  / 1678

n° 62 p. 260

Éditions savantes : Faugère I, 214, CXIX / Havet XXIV.38 / Brunschvicg 539 / Tourneur p. 291-1 / Le Guern 337 / Lafuma 356 / Sellier 388

 

 

 

Quelle différence entre un soldat et un chartreux quant à l’obéissance ? Car ils sont également obéissants et dépendants, et dans des exercices également pénibles ; mais le soldat espère toujours devenir maître et ne le devient jamais, car les capitaines et princes mêmes sont toujours esclaves et dépendants, mais il l’espère toujours, et travaille toujours à y venir, au lieu que le chartreux fait vœu de n’être jamais que dépendant. Ainsi ils ne diffèrent pas dans la servitude perpétuelle, que tous deux ont toujours, mais dans l’espérance que l’un a toujours et l’autre jamais.

 

 

La présence dans la liasse Morale chrétienne de cette intéressante comparaison entre l’obéissance du soldat (qui relève de l’ordre des corps) et celle du chartreux (qui relève de l’ordre de la charité) s’explique par le fait qu’elle aborde un point de la morale humaine : il existe une obéissance inspirée par l’ambition, l’égoïsme et la concupiscence, qui a le défaut de n’être jamais satisfaite, et une obéissance qui ne ramène pas tout à soi, et se contente dans la soumission à Dieu.

 

Analyse détaillée...

 

Image extraite de l’Imago primi saeculi de la Compagnie de Jésus.

 

 

Fragments connexes

 

Vanité 22 (Laf. 35, Sel. 69). Talon de soulier.

Ô que cela est bien tourné ! Que voilà un habile ouvrier ! Que ce soldat est hardi ! Voilà la source de nos inclinations et du choix des conditions. Que celui-là boit bien ! Que celuilà boit peu ! Voilà ce qui fait les gens sobres et ivrognes, soldats, poltrons, etc.

Transition 1 (Laf. 193, Sel. 226). La prévention induisant en erreur.

C’est une chose déplorable de voir tous les hommes ne délibérer que des moyens et point de la fin. Chacun songe comment il s’acquittera de sa condition, mais pour le choix de la condition et de la patrie, le sort nous le donne.

C’est une chose pitoyable de voir tant de Turcs, d’hérétiques, d’infidèles, suivre le train de leurs pères, par cette seule raison qu’ils ont été prévenus chacun que c’est le meilleur et c’est ce qui détermine chacun à chaque condition de serrurier, soldat, etc.

Pensées diverses (Laf. 627, Sel. 520). La vanité est si ancrée dans le cœur de l’homme qu’un soldat, un goujat, un cuisinier, un crocheteur se vante et veut avoir ses admirateurs et les philosophes mêmes en veulent, et ceux qui écrivent contre veulent avoir la gloire d’avoir bien écrit, et ceux qui les lisent veulent avoir la gloire de les avoir lus, et moi qui écris ceci ai peut-être cette envie, et peut-être que ceux qui le liront...

Pensées diverses (Laf. 634, Sel. 527). La chose la plus importante à toute la vie est le choix du métier, le hasard en dispose. La coutume fait les maçons, soldats, couvreurs. C’est un excellent couvreur, dit-on, et en parlant des soldats : ils sont bien fous, dit-on, et les autres au contraire : il n’y a rien de grand que la guerre, le reste des hommes sont des coquins. À force d’ouïr louer en l’enfance ces métiers et mépriser tous les autres on choisit. Car naturellement on aime la vertu et on hait la folie ; ces mots mêmes décideront ; on ne pèche qu’en l’application. Tant est grande la force de la coutume que de ceux que la nature n’a fait qu’hommes on fait toutes les conditions des hommes. Car des pays sont tout de maçons, d’autres tout de soldats, etc. Sans doute que la nature n’est pas si uniforme ; c’est la coutume qui fait donc cela, car elle contraint la nature, et quelquefois la nature la surmonte et retient l’homme dans son instinct malgré toute coutume bonne ou mauvaise.

Pensées diverses (Laf. 794, Sel. 647). C’est une plaisante chose à considérer de ce qu’il y a des gens dans le monde qui ayant renoncé à toutes les lois de Dieu, de la nature, s’en sont fait eux-mêmes auxquelles ils obéissent exactement comme par exemple les soldats de Mahomet, etc., les voleurs, les hérétiques, etc., et ainsi les logiciens. Il semble que leur licence doive être sans aucunes bornes, ni barrières voyant qu’ils en ont franchi tant de si justes et de si saintes.

Pensées diverses (Laf. 821, Sel. 661). C’est donc la coutume qui nous en persuade. C’est elle qui fait tant de chrétiens, c’est elle qui fait les Turcs, les païens, les métiers, les soldats, etc. Il y a la foi reçue dans le baptême de plus aux chrétiens qu’aux païens.

 

Mots-clés : CapitaineChartreuxDépendanceDifférenceEsclaveEspérerMaîtreObéissancePrinceServitudeSoldatVœu.