Fragment Raisons des effets n° 2 / 21 – Papier original :  RO 165-6

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : Raisons des effets n° 108 à 110 p. 31 / C2 : p. 47

Éditions savantes : Faugère II, 134, XVIII / Havet VI.7 et XXV.86 / Michaut 404 et 405 / Brunschvicg 299 et 271 / Tourneur p. 188-2 / Le Guern 76 / Lafuma 81 et 82 / Sellier 116

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Bibliographie

 

 

CARRIER Hubert, Le labyrinthe de l’État. Essai sur le débat politique en France au temps de la Fronde (1648-1653), Paris, Champion, 2004, p. 263 sq.

CHINARD Gilbert, En lisant Pascal, Lille, Giard, Genève, Droz, 1948.

COUSIN Victor, Œuvres, IVe série, Littérature, Blaise Pascal, p. 20.

ERNST Pol, Les Pensées de Pascal. Géologie et stratigraphie, p. 242 sq. et p. 419 .

FERREYROLLES Gérard, Pascal et la raison du politique, Paris, P. U. F., 1984.

FERREYROLLES Gérard, “Itinéraires dans les Pensées. Spécialement, de l’enfance”, in Goyet T. (dir.), L’accès aux Pensées de Pascal, Paris, Klincksieck, 1993, p. 163-181.

HARRINGTON Thomas, Vérité et méthode dans les Pensées de Pascal, p. 40.

LAZZERI Christian, Force et justice dans la politique de Pascal, PUF, Paris, 1993.

MESNARD Jean, “Pascal et la justice à Port-Royal”, Commentaire, 121, printemps 2008, p. 163-173.

PÉCHARMAN Martine, “La justice selon Pascal”, in G. Samama (dir.), La justice, Paris, Ellipses, 2001, p. 113-128.

THIROUIN Laurent, “La république et le nombre : Pascal penseur de la pluralité”, Chroniques de Port-Royal, Port-Royal et la république : 1940-1629 ?, Paris, 2018, p. 217-236.

 

 

Éclaircissements

 

La p (barré)

 

Lettres barrées en tête de fragment. Amorce, sans doute, de la pluralité.

 

Les seules règles universelles sont les lois du pays aux choses ordinaires, et la pluralité aux autres. D’où vient cela ? de la force qui y est.

 

Sur le fait que la seule règle universellement reçue est de suivre les lois de son pays, voir Misère 9 (Laf. 60, Sel. 94) : Certainement s’il la connaissait il n’aurait pas établi cette maxime, la plus générale de toutes celles qui sont parmi les hommes, que chacun suive les mœurs de son pays. L’éclat de la véritable équité aurait assujetti tous les peuples. Mais alors que dans ce fragment, Pascal se tient à la constatation du fait, il ajoute ici la question d’où vient cela ?, qui oriente l’argumentation vers la raison de cet effet.

Les lois du pays aux choses ordinaires : que faut-il entendre par choses ordinaires ? Ordinaire signifie commun, vulgaire. On dit en termes de palais recevoir les parties en procès ordinaire ou simplement recevoir en procès ordinaire, pour dire civiliser une affaire. Civiliser une affaire, c’est rendre civile une matière criminelle, réduire une cause criminelle à une procédure ordinaire et civile. Les lois du pays permettent de régler les conflits dans lesquelles la société entière n’est pas en cause : voir Raisons des effets 5 (Laf. 86, Sel. 120). Veri juris Nous n’en avons plus. Si nous en avions nous ne prendrions pas pour règle de justice de suivre les mœurs de son pays.

Les autres : qu’est-ce que désigne cette expression ? Par contraste avec les affaires ordinaires, ces autres doivent enfermer les affaires qui relèvent de la politique : la règle du plus fort ou de la majorité entre alors en action.

Pluralité : La définition de Furetière, « quantité discrète qui consiste à deux ou à un plus grand nombre », n’enferme pas l’idée que la pluralité forme une majorité. En revanche, le Dictionnaire de l’Académie donne comme première définition : « plus grande quantité, plus grand nombre ». Ex : la pluralité des suffrages, décider quelque chose à la pluralité des voix. Le Dictionnaire précise : « en ce sens il n’a guère d’usage qu’étant joint avec les mots de suffrages, voix, avis, opinions, sentiments et autres semblables ». Le sens de multiplicité ne vient qu’en second. Il faut donc entendre ici par pluralité la majorité, le fait pour un groupe d’être plus nombreux qu’un autre groupe. Voir sur ce point Raisons des effets 7 (Laf. 88, Sel. 122), qui parle des « plus forts en nombre » qui « ne veulent que suivre ». 

La force dans ce passage est donc attachée à la majorité : c’est le principe fondateur de la démocratie : le parti le plus nombreux gouverne. L’idée est directement énoncée dans le fragment Raisons des effets 4 (Laf. 85, Sel. 119) : La pluralité est la meilleure voie parce qu’elle est visible et qu’elle a la force pour se faire obéir. Cependant c’est l’avis des moins habiles. Si l’on avait pu l’on aurait mis la force entre les mains de la justice, mais comme la force ne se laisse pas manier comme on veut parce que c’est une qualité palpable, au lieu que la justice est une qualité spirituelle dont on dispose comme on veut. On l’a mise entre les mains de la force et ainsi on appelle juste ce qu’il est force d’observer. Cette majorité n’est pas juste en elle-même, mais elle ne se confond pas avec la violence, qui est une force qui sort de son ordre (voir la conclusion de la XIIe Provinciale) : voir sur ce point le dossier thématique sur la justice, et l’étude de Jean Mesnard, « Pascal et la justice à Port-Royal », Commentaire, 121, printemps 2008, p. 163-173, qui souligne qu’il ne faut pas en l’occurrence interpréter ce fragment dans le sens que la justice serait fondée sur la violence.

L’idée de Pascal est très synthétique, car il n’est pas immédiatement visible que la force de la coutume est de même ordre que la force du grand nombre. Mais Pascal considère que ce sont deux espèces du même genre, qui est la force en général.

 

Et de là vient que les rois, qui ont la force d’ailleurs, ne suivent pas la pluralité de leurs ministres.

 

Thirouin Laurent, “La république et le nombre : Pascal penseur de la pluralité”, Chroniques de Port-Royal, Port-Royal et la république : 1940-1629 ?, Paris, 2018, p. 217-236.

Ministre

 

Cette remarque s’explique de manière concrète par la situation politique de la France à l’époque où Pascal écrit.

Le rang de ministre n’est pas au XVIIe siècle défini aussi rigoureusement et aussi juridiquement qu’aujourd’hui. Voir sur ce point l’article Ministre du Dictionnaire du grand siècle de F. Bluche. On appelle ministres les grands chefs de département, les principaux responsables du gouvernement : chancelier garde des sceaux, surintendant des finances, secrétaires d’État. Le ministre d’État est un membre du Conseil d’en haut, choisi par le roi. Richelieu, chef du conseil, porte le titre de principal ministre à partir de 1629, exerçant le pouvoir absolu par délégation de Louis XIII (qui peut en théorie le lui retirer à tout moment).

Carrier Hubert, Le labyrinthe de l’État. Essai sur le débat politique en France au temps de la Fronde (1648-1653), p. 263 sq. Le ministériat est une nouveauté très critiquée. Ce qu’on reproche surtout au ministère, c’est de pervertir l’institution et le fonctionnement de la monarchie dans le sens de la tyrannie. Cela débouche sur un paradoxe : l’autorité royale ne s’est jamais exercée de manière plus contraignante et pesante que depuis qu’elle n’est plus entre les mains du roi en personne. Voir les notes sur Richelieu et Mazarin, sur les reproches analogues adressés à ces deux ministres. Arnauld d’Andilly, dans son Avis d’État, écrit qu’il faut bannir « de la cour et du conseil le nom et la fonction de premier, ou plutôt unique ministre, vu que c’est un établissement qui conduit à la tyrannie ». Les Princes sont particulièrement convaincus que le ministériat n’appartient pas à la tradition politique du royaume et n’a aucune légitimité. « Que le seul nom de favori vous soit en horreur par le souvenir de tant de maux que ceux qui ont rempli ces places fatales aux monarques et aux monarchies ont causés à votre royaume » : Louis XIV n’oubliera pas cette leçon de la Fronde.

Le roi, qui a la force, n’a pas à se soumettre et ne se soumet pas à l’avis de la majorité dans son conseil. Il faut sans doute compter le chancelier parmi les ministres. Le roi n’a pas à se soumettre à lui non plus.

 

Sans doute l’égalité des biens est juste, mais

 

Il y a un décalage sur le manuscrit. Cela a peut-être été écrit après les lignes qui suivent immédiatement.

La formule a suscité des protestations, par exemple de la part de Victor Cousin, Œuvres, IVe série, Littérature, Blaise Pascal, p. 20 : « Hobbes se serait gardé d’admettre que l’égalité des biens soit juste en elle-même, pour aboutir à cette belle conclusion pratique qu’il faut maintenir tant d’inégalités destituées de tout fondement ».

L’édition des Pensées de P. Sellier au Mercure de France (1976), p. 65, n. 1, renvoie aux Pères : l’ensemble de la terre appartient à la communauté des hommes. La répartition qui s’opère concrètement ne correspond à aucun droit de propriété. Ceux qui en bénéficient ne sont que des gérants, des intendants au service du bien général.

Dans le royaume de Dieu, ce sont des biens, savoir les grâces, qui font la grandeur ; transposé dans le monde, ce sont les biens au sens financier. Le fragment sur les trois ordres donne aux riches une place dominante.

 

ne pouvant faire qu’il soit force d’obéir à la justice, on a fait qu’il soit juste d’obéir à la force. Ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force, afin que la justice et la force fussent ensemble

 

Le fragment Raisons des effets 20 (Laf. 103, Sel. 135), explique plus en détail ce raisonnement.

La référence à la fin de la XIIe Provinciale dans le fragment Raisons des effets 4 (Laf. 85, Sel. 119) (De là) Vient le droit de l’épée, car l’épée donne un véritable droit. Autrement on verrait la violence d’un côté et la justice de l’autre. Fin de la 12 provinciale. permet de comprendre le présent fragment : quand la justice est d’un côté et la violence de l’autre, on aboutit à une situation de guerre et de persécution. Ce serait donc un état de guerre et d’oppression permanent, que les princes veulent éviter : ils doivent donc faire que la justice et la force fussent ensemble. Le mécanisme qui conduit à justifier la force est expliqué dans le fragment Raisons des effets 20.

C’est donc par contresens que V. Cousin écrit, dans Œuvres, IVe série, Littérature, Blaise Pascal, p. 20, que la politique de Pascal, « c’est la politique de l’esclavage » ; pour Pascal comme pour Hobbes, « le droit, c’est la force. Mais Hobbes a sur Pascal l’avantage d’une rigueur parfaite ». Le texte interdit un pareil contresens, car l’expression On a justifié la force est expliquée par celle qui précède : on a fait qu’il soit juste d’obéir à la force. Cela ne signifie pas que toute force est juste, quelle qu’elle soit, mais qu’il est juste de se soumettre au pouvoir en place. Pascal ne dit pas qu’il est juste d’obéir à la violence : la soumission postule que le pouvoir en question n’est pas tyrannique, c’est-à-dire qu’il a pour fin, non d’écraser le peuple et de la réduire en esclavage, mais de faire régner la paix.

 

et que la paix fût, qui est le souverain bien.

 

Raisons des effets 13 (Laf. 94, Sel. 128). Opinions du peuple saines. Le plus grand des maux est les guerres civiles.

Kawamata Koji, “Les soulèvements populaires et Pascal”, in Ferreyrolles Gérard (dir.), Justice et force. Politiques au temps de Pascal, Paris, Klincksieck, 1996, p. 237-244.

 

La sagesse nous envoie à l’enfance.

 

Les copies mettent une majuscule à Sagesse, qui n’est pas évidente sur l’original. Mais il y a sans doute là référence à l’Ecclésiaste, IV, 13, qui est censé être de Salomon, qui répond à la même idée : voir Ecclésiaste : « Melior est puer pauper et sapiens, rege sens et stulto, qui nescit praevidere in posterum ». Tr. : Un enfant pauvre mais qui est sage vaut mieux qu’un roi vieux et insensé qui ne saurait prévoir pour l’avenir.

 

Nisi efficiamini sicut parvuli.

 

Matthieu, 18, 3 sq. « Si vous n’êtes convertis et faits comme les petits enfants »… La formule prend son sens dans le contexte du problème de l’égalité et de la hiérarchie, à propos des biens. Le texte exact est : « Nisi converti fueritis et efficiamini sicut parvuli » Efficiamini est un passif, qui signifie devenir. C’est la réponse à la question posée par les disciples de Jésus, qui est le plus grand ?, Jésus fait venir un enfant et prononce ces paroles.... La solution du monde, c’est le renvoi à la force. Par cette citation, Pascal propose une autre solution à la question de l’égalité, mais dans le royaume des cieux : il ne faut pas chercher la force, mais suivre la maxime de l’Évangile : se faire faible et enfant. C’est en cela que l’enfance est sage. Il faut rapprocher ce passage du fragment Preuves de Jésus-Christ 11 (Laf. 308, Sel. 339) : à l’inverse de ce monde, dans le royaume de Dieu, qui est l’ordre de la sagesse, la grandeur dépend de l’humilité et de la ressemblance à l’enfance.

Ferreyrolles Gérard, « Itinéraires dans les Pensées. Spécialement, de l’enfance », in Goyet T. (dir.), L’accès aux Pensées de Pascal, Paris, Klincksieck, 1993, p. 163-181.

Voir Raisons des effets 9 (Laf. 90, Sel. 124), qui montre par la coïncidence des habiles et des parfaits chrétiens avec le peuple que la sagesse nous envoie à l’enfance. Nisi efficiamini sicut parvuli.