Fragment Soumission et usage de la raison n° 7 / 23  – Papier original : RO 213-3

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : Soumission n° 230 p. 81 v° / C2 : p. 108

Éditions de Port-Royal : Chap. V - Soumission, et usage de la raison : 1669 et janv. 1670 p. 48 / 1678 n° 3 p. 50

Éditions savantes : Faugère II, 348, II / Havet XIII.3 / Brunschvicg 273 / Tourneur p. 229-3 / Le Guern 162 / Lafuma 173 / Sellier 204

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Bibliographie

 

CAMPANELLA Tommaso, Apologia pro Galileo, Apologie de Galilée, éd. Michel Pierre Lerner, Les Belles Lettres, Paris, 2001, p. XXIV.

GUION Béatrice, Pierre Nicole moraliste, Paris, Champion, 2002, p. 200 sq.

LAPORTE Jean, La doctrine de Port-Royal, La morale, II, p. 412.

LO CHIATTO Franco et MARCONI Sergio, Galilée entre le pouvoir et le savoir, Aix-en-Provence, Alinéa, 1988, p  200.

MESNARD Jean, Les Pensées de Pascal, 2e éd., Paris, SEDES-CDU, 1993, p. 102.

MOLIÈRE, Œuvres complètes, I, éd. G. Couton, Pléiade, p. 1174, Lettre sur la comédie de l'Imposteur.

RUSSO François, “Lettre de Galilée à Christine de Lorraine Grande-Duchesse de Toscane (1615)”, Revue d'histoire des sciences, t. XVII, n° 4, oct.-déc. 1964, p. 331-367.

SELLIER Philippe, Pascal et saint Augustin, p. 527 sq.

THIROUIN Laurent, “Pascal et la superstition”, in LOPEZ Denis, MAZOUER Charles et SUIRE Éric, La religion des élites au XVIIe siècle, Biblio 17, 175, Tübingen, Gunter Narr verlag, 2008, p. 237-256.

 

Éclaircissements

 

Si on soumet tout à la raison notre religion n’aura rien de mystérieux et de surnaturel.

 

Pascal tire ici une conséquence paradoxale du fragment Soumission 23 (Laf. 188, Sel. 220) : La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu’il y a une infinité de choses qui la surpassent. Elle n’est que faible si elle ne va jusqu’à connaître cela. Que si les choses naturelles la surpassent, que dira-t‑on des surnaturelles ?

Par un habile renversement du pour au contre, Pascal retourne ici en faveur de la religion chrétienne une objection qui lui est souvent opposée, savoir qu’elle impose des dogmes qui défient le bon sens et la raison.

Il tire ici la conséquence de ce qu’il a montré dans la liasse A P. R., savoir que la vérité sur les contrariétés de la nature humaine, n’est pas à la portée de la raison humaine, sinon elle serait accessible à la philosophie, mais qu’elle doit tirer ses principes d’une instance supérieure à la raison, c’est-à-dire d’une révélation d’origine surnaturelle. Il est donc normal, et même nécessaire que la vérité soit d’ordre religieux, mais surtout qu’elle comporte une part qui demeure incompréhensible à l’homme.

Il faut bien qu’il y ait du mystère dans la religion, faute de quoi ce ne serait qu’une philosophie. La présence du mystère est ce qui fait la différence entre une philosophie ordinaire, entièrement soumise à la raison, et la religion chrétienne. S’il n’y avait pas de surnaturel dans la religion, ce serait une marque infaillible qu’elle est fausse.

Il en résulte que la présence du mystère est une marque nécessaire de la vérité et surtout de l’autorité de la religion.

De sorte que, loin de pouvoir tout se soumettre, la raison doit servir à confirmer cet élément de mystère qui la dépasse : il faut que la véritable religion produise des preuves de son origine transcendante : voir Sellier Philippe, Pascal et saint Augustin, p. 527 sq. En droit, il ne saurait y avoir de soumission sans le plus rigoureux des examens critiques ; mais aussi, pas de soumission sans preuves manifestant la transcendance.

 

Si on choque les principes de la raison notre religion sera absurde et ridicule.

 

Il ne faut pas confondre comique et ridicule. Pascal emploie souvent le mot de ridicule, pour désigner ce qui mérite la risée, et dans le domaine des idées, ce qui atteint l’absurde à un point qui fait perdre toute considération et toute autorité. C’est en ce sens, par exemple, qu’il écrit que les maximes des casuistes sont ridicules, quoiqu’elles soient aussi plus révoltantes que comiques.

Voir sur ce sujet Molière, Œuvres complètes, I, éd. G. Couton, Pléiade, p. 1174, Lettre sur la comédie de l'Imposteur. Définition du ridicule : le ridicule est la forme extérieure et sensible que la providence a attachée à tout ce qui est déraisonnable, pour le faire mépriser et fuir. L'indécence repose sur une disconvenance, et le ridicule sur quelque manque de raison. La connaissance de sa supériorité sur un autre est accompagnée de joie ; c'est ce qui fait la force persuasive du ridicule : p. 1179.

Les principes de la raison : Mesnard Jean, Les Pensées de Pascal, 2e éd., Paris, SEDES-CDU, 1993, p. 102, souligne le caractère paradoxal de cette expression, puisque la raison, pour Pascal, ne pose pas les principes.

Pascal fait ici écho à un souci exprimé bien avant lui par saint Augustin.

Laporte Jean, La doctrine de Port-Royal, La morale, II, p. 412. La foi, même divine, ne peut être contraire à la raison ; elle est soumise à la règle d’évidence comme la raison. La foi est d’accord avec la raison. La foi divine n’est pas un assentiment arbitraire et gratuit ; mais adhésion de l’esprit à une certitude qui s’impose.

Thomas d’aquin, Somme contre les gentils, I, chapitre 7, éd. Michon, Paris, Garnier-Flammarion, 1999, p. 154. La vérité de la raison n’est pas contraire à la vérité de la foi chrétienne. Ce qui est naturellement inscrit dans la raison est absolument vrai ; ce qui est tenu par la foi aussi ; or seul le faux est contraire au vrai ; il est impossible que la vérité de la foi soit contraire aux principes que la raison reconnaît naturellement. Référence à saint Augustin, De Genesi ad litteram, Livre II, ch. 18 : « ce que la vérité découvrira ne peut aller à l’encontre des livres saints, soit de l’Ancien, soit du Nouveau Testament. » Voir aussi le texte de saint Augustin du De Genesi ad litteram, l. 1, ch. 19, § 39, Bibliothèque augustinienne, t. 48, p. 136 :

« Turpe est autem nimis et perniciosum ac maxime cavendum, ut christianum de his rebus quasi secundum christianas litteras loquentem ita delirare (quilibet infidelis) audiat, ut, quemadmodum dicitur, toto caelo errare conspiciens risum tenere vix possit. Et non tam molestum est, quod errans homo deridetur, sed quod auctores nostri ab eis, qui foris sunt, talia sensisse creduntur et cum magno eorum exitio, de quorum salute satagimus, tamquam indocti reprehenduntur atque respuuntur. Cum enim quemquam de numero christianorum in ea re quam optime norunt errare, comprehenderint et vanam sententiam suam de nostris libris adserere, quo pacto illis libris credituri sunt de resurrectione mortuorum et de spe vitae aeternae, regnoque caelorum, quando de his rebus, quas jam experiri vel indubitatis numeris percipere potuerunt, fallaciter putaverint esse conscriptos ? » ;

« Or il est extrêmement choquant et dommageable – et c’est une attitude dont il faut se garder à tout prix – qu’il entende un chrétien tenir sur de tels sujets des propos délirants en ayant l’air de s’appuyer sur les Écritures. En le voyant se tromper, comme on dit, de toute la distance du ciel à la terre, l’incroyant pourra difficilement se retenir de rire. Ce qui est fâcheux, ce n’est pas tellement qu’un homme divague prête à rire, mais c’est que, aux yeux des gens qui ne partagent pas notre foi, nos écrivains passent pour avoir professé de telles opinions et, au plus grand dam de ceux dont le salut nous tient à cœur, soient considérés comme des ignares dont il faut critiquer et réfuter les dires. Car lorsque, en des matières qui leur sont parfaitement connues, des incroyants surprennent un chrétien en flagrant délit d’erreur et le voient tenir des propos inconsistants en se réclamant de nos saints Livres, comment pourront-ils croire ce que disent ces Livres de la résurrection des morts, de l’espérance de la vie éternelle et du royaume des cieux, s’ils pensent que ces écrits renferment nombre d’erreurs sur des choses qu’on peut dès maintenant connaître par expérience ou prouver par des raisons indubitables ? »

Les apologistes ont bien compris qu’ils ne pouvaient pas se dispenser de faire voir à leurs lecteurs que la religion ne contredit pas directement les facultés naturelles, et notamment la raison. Voir Boucher Jean, Les triomphes de la religion chrétienne, p. 8, Q. 3, « Par quels arguments particuliers pouvez-vous prouver que votre foi n’est point contraire à la raison naturelle ? »

L’inquiétude devant le risque de faire tomber la religion dans le ridicule est souvent exprimée dans les textes de Pascal. Voir Laf. 781, Sel. 644 : J’admire avec quelle hardiesse ces personnes entreprennent de parler de Dieu. En adressant leurs discours aux impies leur premier chapitre est de prouver la divinité par les ouvrages de la nature. Je ne m’étonnerais pas de leur entreprise s’ils adressaient leurs discours aux fidèles, car il est certain qui ont la foi vive dedans le cœur voient incontinent que tout ce qui est n’est autre chose que l’ouvrage du Dieu qu’ils adorent, mais pour ceux en qui cette lumière est éteinte et dans lesquels on a dessein de la faire revivre, ces personnes destituées de foi et de grâce, qui recherchant de toute leur lumière tout ce qu’ils voient dans la nature qui les peut mener à cette connaissance ne trouvent qu’obscurité et ténèbres, dire à ceux‑là qu’ils n’ont qu’à voir la moindre des choses qui les environnent et qu’ils y verront Dieu à découvert et leur donner pour toute preuve de ce grand et important sujet le cours de la lune et des planètes et prétendre avoir achevé sans  preuve avec un tel discours c’est leur donner sujet de croire que les preuves de notre religion sont bien faibles et je vois par raison et par expérience que rien n’est plus propre à leur en faire naître le mépris. Ce n’est pas de cette sorte que l’Écriture qui connaît mieux les choses qui sont de Dieu en parle.

Provinciale XVIII, § 30 :

« Concluons donc de là que, quelque proposition qu’on nous présente à examiner, il en faut d’abord reconnaître la nature, pour voir auquel de ces trois principes nous devons nous en rapporter. S’il s’agit d’une chose surnaturelle, nous n’en jugerons ni par les sens, ni par la raison, mais par l’Écriture et par les décisions de l’Église. S’il s’agit d’une proposition non révélée et proportionnée à la raison naturelle, elle en sera le premier juge. Et s’il s’agit enfin d’un point de fait, nous en croirons les sens, auxquels il appartient naturellement d’en connaître.

31. Cette règle est si générale que, selon saint Augustin et saint Thomas, quand l’Écriture même nous présente quelque passage, dont le premier sens littéral se trouve contraire à ce que les sens ou la raison reconnaissent avec certitude, il ne faut pas entreprendre de les désavouer en cette rencontre pour les soumettre à l’autorité de ce sens apparent de l’Écriture ; mais il faut interpréter l’Écriture, et y chercher un autre sens qui s’accorde avec cette vérité sensible ; parce que la parole de Dieu étant infaillible dans les faits mêmes, et le rapport des sens et de la raison agissant dans leur étendue étant certain aussi, il faut que ces deux vérités s’accordent ; et comme l’Écriture  se peut interpréter en différentes manières, au lieu que le rapport des sens est unique, on doit, en ces matières, prendre pour la véritable interprétation de l’Écriture celle qui convient au rapport fidèle des sens. Il faut, dit saint Thomas, I p., q. 68, a. I, observer deux choses, selon saint Augustin : l’une, que l’Écriture  a toujours un sens véritable ; l’autre que, comme elle peut recevoir plusieurs sens, quand on en trouve un que la raison convainc certainement de fausseté, il ne faut pas s’obstiner à dire que c’en soit le sens naturel, mais en chercher un autre qui s’y accorde.

32. C’est ce qu’il explique par l’exemple du passage de la Genèse, où il est écrit que Dieu créa deux grands luminaires, le soleil et la lune, et aussi les étoiles ; par où l’Écriture  semble dire que la lune est plus grande que toutes les étoiles : mais parce qu’il est constant, par des démonstrations indubitables, que cela est faux, on ne doit pas, dit ce saint, s’opiniâtrer à défendre ce sens littéral, mais il faut en chercher un autre conforme à cette vérité de fait ; comme en disant : Que le mot de grand luminaire ne marque que la grandeur de la lumière de la lune à notre égard, et non pas la grandeur de son corps en lui-même.

33. Que si on voulait en user autrement, ce ne serait pas rendre l’Écriture  vénérable, mais ce serait au contraire l’exposer au mépris des infidèles ; parce, comme dit saint Augustin, que, quand ils auraient connu que nous croyons dans l’Écriture  des choses qu’ils savent certainement a être fausses, ils se riraient de notre crédulité dans les autres choses qui sont plus cachées, comme la résurrection des morts et la vie éternelle. Et ainsi, ajoute saint Thomas, ce serait leur rendre notre religion méprisable, et même leur enfermer l’entrée. »

Le même argument, avec la référence à saint Augustin, se trouve dans la Lettre à Christine de Lorraine de Galilée (1615) : voir, Russo François, "Lettre de Galilée à Christine de Lorraine Grande-Duchesse de Toscane (1615)", Revue d'histoire des sciences, t. XVII, n° 4, oct.-déc. 1964, p. 337 ; et p. 347, l’idée qu’on compromet l’Écriture en laissant des auteurs ignares et superficiels parsemer leurs écrits de citations mal interprétées ; voir p. 359 : « leurs vaines imaginations porteraient atteinte à la majorité et à la dignité des saintes lettres » ; saint Augustin se soucie de ne pas donner à rire aux incrédules ; voir Lo Chiatto Franco et Marconi Sergio, Galilée entre le pouvoir et le savoir, Aix-en-Provence, Alinéa, 1988, p. 200. Galilée cite un passage de saint Augustin qui souligne à quel point sont nuisibles les téméraires présomptueux qui portent préjudice aux Écritures : p. 201.

Le même raisonnement est développé dans Campanella Tommaso, De sensu rerum, Secundum assertum, p. 4-5, qui cite saint Augustin d’abord, et saint Thomas ensuite. Voir également Campanella Tommaso, Apologia pro Galileo, Apologie de Galilée, éd. M.-P. Lerner, p. XXIV. Campanella attire l’attention du cardinal Bellarmin sur les conséquences néfastes qu’aurait, pour le rayonnement de la foi catholique auprès des réformés, une condamnation de la ratio philosophandi de Galilée. Il importe de préserver l’Écriture de la derisio : p. CIV. Certains théologiens, et même des saints, ont exposé le texte sacré au ridicule en invoquant son autorité pour soutenir des doctrines qui se sont ensuite révélées fausses. Il y a même péril pour la foi à suivre aveuglément les enseignements d’Aristote : p. CXII. Les catholiques ne peuvent commettre l’erreur de réfuter la doctrine de Galilée, selon Campanella, sans déclencher l’irrision des Allemands qui tiennent pour le système de Copernic, sans du même coup compromettre les chances de la reconquête par Rome des terres passées à la Réforme : p. CXXI. « L’insupportable, ce n’est pas tant qu’il voie un homme se tromper, mais c’est que des gens qui sont hors de l’Église croient que nos auteurs chrétiens ont professé de semblables idées et que pour cette raison ils les critiquent comme des ignorants, pour la grande perte de ceux dont le salut nous préoccupe » : p. 72. « Pour ces raisons, si Galilée finit par triompher, ce n’est pas à une mince dérision que nos théologiens exposeront le foi romaine, auprès des hérétiques, alors qu’aujourd’hui tout le monde a adopté avidement sa théorie et le télescope, en Allemagne, en France, en Angleterre, en Pologne, au Danemark, en Suède, etc. » : p. 78.

Le P. Mersenne a consacré sa Vérité des sciences, 1625, à montrer qu’un « philosophe chrétien » est beaucoup plus capable de mesurer la juste portée de la raison, et de tenir l’équilibre entre savoir rationnel et foi que les sceptiques et pyrrhoniens.

De ce double argument apagogique, découlent les conséquences suivantes :

La véritable religion doit se tenir sur cet étroit entre-deux de comporter une part de mystère, sans pour autant choquer la raison. Pascal en revient une fois de plus à la maxime que lui avait inculquée son père, selon Périer Gilberte, Vie de Pascal, 1re version, § 23, OC I, éd. J. Mesnard, p. 578. « Il m’a dit plusieurs fois qu’il joignait cette obligation à toutes les autres qu’il avait à mon père, qui, ayant lui-même un très grand respect pour la religion, le lui avait inspiré dès l’enfance, lui donnant pour maxime que tout ce qui est l’objet de la foi ne saurait l’être de la raison, et beaucoup moins y être soumis ». Mais il en tire des conséquences d’une plus vaste portée.

Guion Béatrice, Pierre Nicole moraliste, Paris, Champion, 2002, p. 200 sq.

Thirouin Laurent, “Pascal et la superstition”, in Lopez Denis, Mazouer Charles et Suire Éric, La religion des élites au XVIIe siècle, Biblio 17, 175, Tübingen, Gunter Narr verlag, 2008, p. 237-256.