Fragment Transition n° 5 / 8  – Papier original : RO 63-6

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : Transition n° 259 p. 99 v°-101 / C2 : p. 129

Éditions de Port-Royal : Chapitre XXIII - Grandeur de l’homme : 1669 et janv. 1670 p. 181 / 1678 n° 6 p. 177

Éditions savantes : Faugère II, 84, XII / Havet I.6 / Brunschvicg 347 / Tourneur p. 245-1 / Le Guern 186 / Lafuma 200 / Sellier 231

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Bibliographie

 

 

BJØRNSTAD Hall, “Relire ce qu’on n’a jamais lu. Remarques sur la dignité du roseau pensant”, Chroniques de Port-Royal, 63, Paris, 2013, p. 101-112.

CLAUDEL Paul, Sur le vers français, in Positions et propositions, Œuvres en prose, éd. Petit et Galpérine, Pléiade, Paris, Gallimard, 1965, p. 39.

DELASSAULT Geneviève, Le Maistre de Sacy et son temps, Nizet, Paris, 1957.

ERNST Pol, Approches pascaliennes, Gembloux, Duculot, 1970, p. 262 sq.

LEDUC-FAYETTE Denise, Pascal et le mystère du mal. La clef de Job, Paris, Cerf, 1996, p. 195.

LE GUERN Michel, L’image dans l’œuvre de Pascal, Paris, Klincksieck, 1983.

MESNARD Jean, “Pascal ou la maîtrise de l’esprit”, Bulletin de la Société française de philosophie, n° 3, 2008, p. 1-38.

MESNARD Jean, “Le thème des trois ordres dans l’organisation des Pensées”, in HELLER Lane M. et RICHMOND Ian M. (dir.), Pascal. Thématique des Pensées, p. 42.

MESNARD Jean, “Pascal et la spiritualité des chartreux”, Équinoxe, 6, été 1990, Rinsen Books, p. 5-20.

SEIDENGART Jean, Dieu, l’univers et la sphère infinie. Penser l’infinité cosmologique à l’aube de la science classique, Paris, Albin Michel, 2006, p. 452 sq.

SELLIER Philippe, Port-Royal et la littérature, Pascal, 2e éd., Paris, Champion, 2010.

SERRES Michel, Le système de Leibniz et ses modèles mathématiques, Paris, Presses Universitaires de France, 1968.

 

 

Éclaircissements

H. 3.

 

Sur la lettre H qui se trouve en tête de plusieurs fragments, voir Transition 4 (Laf. 199, Sel. 230).

 

L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant.

 

Sur le roseau pensant, voir Le Guern Michel, L’image dans l’œuvre de Pascal, Paris, Klincksieck, 1983, p. 138-139.

Grandeur 9 (Laf. 113, Sel. 145). Roseau pensant. Ce n’est point de l’espace que je dois chercher ma dignité, mais c’est du règlement de ma pensée. Je n’aurai point d’avantage en possédant des terres. Par l’espace l’univers me comprend et m’engloutit comme un point, par la pensée je le comprends.

Pascal semble avoir inventé lui-même l’image du roseau pensant. L’image qui compare l’homme à un roseau est en revanche par elle-même assez courante.

Roseau : le Dictionnaire de l’Académie indique que, figurément, on dit d’un homme mou et faible qui cède facilement, qui n’a point de fermeté dans ses résolutions que c’est un roseau qui plie à tous vents.

Leduc-Fayette Denise, Pascal et le mystère du mal. La clef de Job, Paris, Cerf, 1996, p. 195. Voir Job, XL, 16.

Mesnard Jean, “Pascal et la spiritualité des chartreux”, Équinoxe, 6, été 1990, Rinsen Books, p. 5-20. Voir p. 14, le rapprochement de ce passage avec le Discours en forme de lettre de Notre Seigneur Jésus-Christ à l’âme dévote, traduit du latin par Lanspergius (Jean Juste, Gerecht de son nom allemand, prieur de la Chartreuse de Juliers, approuvé par Thomas Fortin).

Sellier Philippe, Port-Royal et la littérature, Pascal, 2e éd., Paris, Champion, 2010, p. 394-395. Renvoi à Belleforest, traduction du livre de Louis de Grenade, Traité de l’oraison, méditation du lundi soir : « Aie la moindre opinion de toi que faire se pourra, pensant que tu n’es qu’un roseau qui se tourne à tous vents sans poids, vertu, fermeté, stabilité et sans avoir aucun être durable. » P. Sellier renvoie aussi à Lemaistre de Sacy, traducteur du Poème de saint Prosper Contre les ingrats : « Nous croyons que tout homme est un faible roseau » : p. 228.

Delassault Geneviève, Le Maistre de Sacy et son temps, Nizet, Paris, 1957, p. 188. Dans son commentaire sur Isaïe, XX, 5, Sacy écrit : « Que l’homme rougisse donc d’espérer en l’homme et de s’appuyer sur un roseau si fragile » ; mais il ne se limite pas à souligner la faiblesse du roseau, il montre comment il devient puissant lorsqu’il est entre les mains de Dieu. « Il est vrai qu’ils ne sont d’eux-mêmes que des roseaux, qui sont agités par le moindre vent. Mais si un roseau n’est que faiblesse dans la main d’un homme, il devient plus ferme qu’une colonne dans la main de Dieu », Sagesse, III, 1. Le roseau est aussi pour Sacy l’image de l’esprit humain : « c’est un roseau que le vent agite. Mais ce roseau deviendra une colonne, lorsque Jésus-Christ le tiendra dans sa main », I Cor., X, 11.

En revanche, la métaphore du roseau pensant paraît être propre à Pascal. Cette plante paradoxale s’oppose implicitement à l’arbre qui ne se connaît pas misérable du fragment Grandeur 10 (Laf. 114, Sel. 146). Voir dans l’étude de M. Le Guern, L’image dans l’œuvre de Pascal, p. 134 sq., l’étude des images végétales chez Pascal.

 

 Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser ; une vapeur, une goutte d’eau suffit pour le tuer. Mais quand l’univers l’écraserait,

 

Vapeur : parties subtiles d’un corps humide, qu’une chaleur médiocre élève et ne peut dissiper. Les nuages, les brouillards se forment des vapeurs qui s’élèvent de la terre. C’est aussi une humeur subtile qui s’élève des parties basses des animaux, et qui occupe et blesse leur cerveau (Furetière).

Montaigne, Essais, Apologie de Raymond Sebond, II, 12, éd. Balsamo et alii, Pléiade, p. 499.

« C’est toujours l’homme faible, calamiteux et misérable. Ce n’est qu’une fourmilière émue et échaufée,

It nigrum campis agmen,

un souffle de vent contraire, le croassement d’un vol de corbeaux, le faux pas d’un cheval, le passage fortuit d’un aigle ; un songe, une voix, un signe, une brouée matinière, suffisent à le renverser et porter en terre. »

Quand l’univers l’écraserait… : traduction concrète et dramatique de ce que Pascal a dit en termes abstraits dans Grandeur 9 (Laf. 113, Sel. 145), qui oppose déjà la manière dont l’espace engloutit l’homme à la manière dont l’homme comprend l’espace : Roseau pensant. Ce n’est point de l’espace que je dois chercher ma dignité, mais c’est du règlement de ma pensée. Je n’aurai point d’avantage en possédant des terres. Par l’espace l’univers me comprend et m’engloutit comme un point, par la pensée je le comprends. Ici s’ajoute l’idée de la destruction de l’homme par le monde matériel, et de la mort.

L’idée qu’une cause infime peut entraîner la destruction de l’homme se trouve dans le fragment Laf. 750, Sel. 622. Cromwell allait ravager toute la chrétienté ; la famille royale était perdue, et la sienne à jamais puissante sans un petit grain de sable qui se mit dans son uretère. Rome même allait trembler sous lui. Mais ce gravier s’étant mis là, il est mort, sa famille abaissée, tout en paix, et le roi rétabli. Pascal ajoute dans ce fragment un écho de l’effet Cléopâtre, qui fait découler d’une cause purement individuelle d’énormes conséquences à l’échelle historique.

 

l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, puisqu’il sait qu’il meurt et l’avantage que l’univers a sur lui. L’univers n’en sait rien.

 

Le sens n’est pas le même, selon que l’on place un point ou une virgule après meurt, et après sur lui.

Voltaire, Lettres philosophiques, additions de 1742, n° LX, éd. O. Ferret et A. McKenna, p. 245, conteste le mot noble, qui, selon lui, n’a pas de signification dans ce contexte. « Que veut dire ce mot noble ? Il est bien vrai que ma pensée est autre chose, par exemple, que le globe du soleil ; mais est-il bien prouvé qu’un animal, parce qu’il a quelques pensées, est plus noble que le soleil qui anime tout ce que nous connaissons de la nature ? Est-ce à l’homme d’en décider ? Il est juge et partie. On dit qu’un ouvrage est supérieur à un autre, quand il a coûté plus de peine à l’ouvrier et qu’il est d’un usage plus utile ; mais en a-t-il moins coûté au Créateur de faire le soleil que de pétrir un petit animal haut d’environ cinq pieds, qui raisonne bien ou mal ? Qui est le plus utile au monde, ou de cet animal ou de l’astre qui éclaire tant de globes ? Et en quoi quelques idées reçues dans un cerveau sont-elles préférables à l’univers matériel ? »

Pascal s’arrête ici à l’idée que la conscience que l’homme peut avoir de sa nature mortelle fait sa supériorité sur l’univers matériel dépourvu de conscience. Le fragment suivant apporte à cette idée une assise plus profonde : c’est la pensée qui fait la dignité de l’homme et sa supériorité sur l’univers matériel.

Avantage : ce qui fait préférer quelque chose à une autre, ce qui la met au-dessus. Il y a des avantages naturels, d’autres qui sont acquis, la beauté, ma force du corps, la naissance sont des avantages de la nature ; un aîné a l’avantage de la naissance et du bien (Furetière). Le mot est pris ici au sens d’une supériorité de force lorsqu’il s’agit de la matière.

C’est le fait d’avoir conscience de sa nature mortelle qui est le signe de la dignité de l’homme, et qui manifeste son avantage à l’égard de la nature brute de l’univers. C’est ce que confirme le fragment Grandeur 10 (Laf. 114, Sel. 146) : La grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connaît misérable ; un arbre ne se connaît pas misérable. C’est donc être misérable que de se connaître misérable, mais c’est être grand que de connaître qu’on est misérable.

Le mot noblesse est expliqué dans le fragment suivant par le terme dignité. Cette noblesse que l’homme possède sur le monde matériel sera un thème majeur du fragment sur les trois ordres, Preuves de Jésus-Christ 11 (Laf. 308, Sel. 339).

Bjørnstad Hall, “Relire ce qu’on n’a jamais lu. Remarques sur la dignité du roseau pensant”, Chroniques de Port-Royal, 63, p. 101-112. Problème de l’humanisme et de l’anti-humanisme enfermé dans la figure du roseau pensant.

 

Pour approfondir…

 

 Style

 

Claudel Paul, Sur le vers français, in Positions et propositions, Œuvres en prose, éd. Petit et Galpérine, Pléiade, Paris, Gallimard, 1965, p. 39.

« Supposons que Pascal ait écrit :

L’homme n’est qu’un roseau, mais c’est un roseau pensant,

la voix ne trouve aucun appui sûr et l’esprit demeure dans un suspens pénible, mais il a écrit :

L’homme n’est qu’un roseau, LE PLUS FAIBLE DE LA NATURE, mais c’est un roseau pensant – et la phrase vibre tout entière avec une ampleur magnifique. »

Le XIXe siècle a généralement interprété ce fragment en fonction de la personne de Pascal ; voir Pensées, éd. Havet, I, Delagrave 1866, p. 24. « Ce fragment, où respire tout l’orgueil que peut donner à la pensée la conscience qu’elle a d’elle-même, c’est le cri de l’âme de Pascal, toujours malade, mais sachant qu’il meurt, et fier de cette force d’esprit, qu’il appliquait à pénétrer le secret de sa chétive existence ».