Fragment Vanité n° 12 / 38 Papier original : RO 79-2

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : Vanité n° 29 p. 5 v° / C2 : p. 19

Éditions savantes : Faugère II, 41, VIII / Havet VI.43 / Brunschvicg 127 / Tourneur p. 170-2 / Le Guern 22 / Maeda I p. 110 / Lafuma 24 / Sellier 58

_________________________________________________________________________________________

 

 

Bibliographie

 

 

CARRAUD Vincent, Pascal et la philosophie, Paris, P. U. F., 1992, p. 126 sq.

DEVILLAIRS Laurence, “Pascal, une philosophie de l'inquiétude”, dans La Logica delle idee, Mimesis, 2019, p. 127-141.

MAGNARD Pierre, Le vocabulaire de Pascal, Paris, Ellipses, 2001.

MESNARD Jean, Les Pensées de Pascal, 2e éd., p. 197 sq.

SELLIER Philippe, Pascal et saint Augustin, Paris, Colin, 1970, p. 36 sq.

 

 

 Éclaircissements

 

Condition de l’homme.

Inconstance, ennui, inquiétude.

 

Aucun des mots condition, inconstance, ennui et inquiétude n’a chez Pascal le même sens que la langue moderne.

 

Condition

 

Condition désigne la situation qui est faite à l’homme par le rapport de sa nature propre et du milieu dans lequel il se trouve.

Condition, selon le Dictionnaire de l’Académie, signifie la nature, l’état et la qualité d’une chose ou d’une personne. Le mot de condition est moins usité que qualité. Il désigne l’état de l’homme considéré par rapport à sa naissance ; et en ce sens on l’emploie d’ordinaire avec la particule de. Il signifie aussi la profession, l’état dont on est. Homme de condition signifie homme de naissance. Il se dit moins, selon le P. Bouhours, que qualité. L’homme de condition est simplement l’homme de condition noble, celui qui a la condition par excellence, la noblesse. L’homme de qualité est le noble de naissance, celui dont la noblesse est déjà ancienne et illustre.

Condition signifie encore le parti avantageux ou désavantageux que l’on fait à quelqu’un dans une affaire : condition avantageuse, je vous ferai une si bonne condition que... On dit qu’un homme n’est pas de pire condition pour dire qu’il est en droit de prétendre les mêmes choses que lui, d’être traité aussi favorablement que lui.

 

Pascal emploie souvent le mot de condition dans le sens de métier ou de situation professionnelle, avec les exigences qui y sont jointes. Ou, sinon les exigences, les qualités caractéristiques qui y sont jointes, avantages, inconvénients ou devoirs : ce que l’on peut attendre ou posséder par droit de sa nature.

Vanité 22 (Laf. 35, Sel. 69). Talon de soulier. O que cela est bien tourné ! que voilà un habile ouvrier! que ce soldat est hardi ! Voilà la source de nos inclinations et du choix des conditions. Que celui-là boit bien, que celui-là boit peu : voilà ce qui fait les gens sobres et ivrognes, soldats, poltrons, etc.

Vanité 21 (Laf. 33, Sel. 67). Ce qui m’étonne le plus est de voir que tout le monde n’est pas étonné de sa faiblesse. On agit sérieusement et chacun suit sa condition, non pas parce qu’il est bon en effet de la suivre, puisque la mode en est, mais comme si chacun savait certainement où est la raison et la justice. On se trouve déçu à toute heure et par une plaisante humilité on croit que c’est sa faute et non pas celle de l’art qu’on se vante toujours d’avoir [...].

Mais dans le présent fragment, le mot condition ne répond pas nécessairement à l’idée de métier que l’on choisit. Il inclut l’idée de la condition de naissance. La même hésitation se trouve dans le fragment Vanité 13 (Laf. 25, Sel. 59) (voir la remarque sur le mot soldat).

Transition 1 (Laf. 193, Sel. 226). La prévention induisant en erreur. C’est une chose déplorable de voir tous les hommes ne délibérer que des moyens et point de la fin. Chacun songe comment il s’acquittera de sa condition, mais pour le choix de la condition, et de la patrie le sort nous le donne. C’est une chose pitoyable de voir tant de Turcs, d’hérétiques, d’infidèles, suivre le train de leurs pères, par cette seule raison qu’ils ont été prévenus chacun que c’est le meilleur et c’est ce qui détermine chacun à chaque condition de serrurier, soldat, etc.

 

Pascal emploie le mot condition dans un autre sens que qualité : c’est visible par exemple dans le titre de Discours sur la condition des grands. C’est dans ce sens que Pascal emploie le mot, étendu à l’homme en général, et à ce qui répond à sa nature. Il parle dans les mêmes termes que Montaigne quand ce dernier parle de « la forme entière de l’humaine condition ». Voir Magnard Pierre, Le vocabulaire de Pascal, Paris, Ellipses, 2001, p. 9 sq. Le mot est très largement employé par Montaigne pour remplacer le mot nature, et y ajouter la considération des qualités d’un être par rapport à sa destination.

Carraud Vincent, Pascal et la philosophie, p. 126 sq. État, nature, condition. La condition désigne la manière dont Dieu a créé l’homme, c’est-à-dire la situation, la manière d’être.

Dans le fragment Laf. 434, Sel. 686, on trouve une addition de Périer sur la condition des hommes.

Il semble que le titre du roman d’André Malraux, La condition humaine, soit une référence à Pascal. Voir Malraux André, Œuvres complètes, I, Pléiade, p. 1307. Il y a une certaine ironie en ce que l’édition Brunschvicg ait fait prendre pour un trait de Pascal ce qui n’est qu’une glose.

Grandeur 13 (Laf. 117, Sel. 149). Car qui se trouve malheureux de n’être pas roi sinon un roi dépossédé. Trouvait-on Paul Émile malheureux de n’être pas consul ? au contraire tout le monde trouvait qu’il était heureux de l’avoir été, parce que sa condition n’était pas de l’être toujours. Mais on trouvait Persée si malheureux de n’être plus roi, parce que sa condition était de l’être toujours qu’on trouvait étrange de ce qu’il supportait la vie.

Contrariétés 14 (Laf. 131, Sel. 164). La nature confond les pyrrhoniens et la raison confond les dogmatiques. Que deviendrez-vous donc, ô homme qui cherchez quelle est votre véritable condition par votre raison naturelle, vous ne pouvez fuir une de ces sectes ni subsister dans aucune.

Preuves par discours II (Laf. 429, Sel. 682). Voilà ce que je vois et ce qui me trouble. Je regarde de toutes parts, et je ne vois partout qu’obscurité. La nature ne m’offre rien qui ne soit matière de doute et d’inquiétude. Si je n’y voyais rien qui marquât une Divinité, je me déterminerais à la négative ; si je voyais partout les marques d’un Créateur, je reposerais en paix dans la foi. Mais, voyant trop pour nier et trop peu pour m’assurer, je suis dans un état à plaindre, et où j’ai souhaité cent fois que, si un Dieu la soutient, elle le marquât sans équivoque ; et que, si les marques qu’elle en donne sont trompeuses, elle les supprimât tout à fait ; qu’elle dît tout ou rien, afin que je visse quel parti je dois suivre. Au lieu qu’en l’état où je suis, ignorant ce que je suis et ce que je dois faire, je ne connais ni ma condition, ni mon devoir. Mon cœur tend tout entier à connaître où est le vrai bien, pour le suivre ; rien ne me serait trop cher pour l’éternité. Je porte envie à ceux que je vois dans la foi vivre avec tant de négligence, et qui usent si mal d’un don duquel il me semble que je ferais un usage si différent.

 

Le mot signifie aussi la situation d’un homme par rapport à d’autres, ou dans un contexte donné.

Provinciale XII, 1. « Dans cette différence de nos conditions, je ne dois pas être peu retenu, quand d’autres considérations ne m’y engageraient pas. Cependant vous me traitez comme un imposteur insigne, et ainsi vous me forcez à repartir : mais vous savez que cela ne se peut faire sans exposer de nouveau, et même sans découvrir plus à fond les points de votre morale ; en quoi je doute que vous soyez bons politiques. La guerre se fait chez vous et à vos dépens [...] »

Dans L’usage du triangle arithmétique pour les partis, Pascal emploie le mot condition dans le contexte suivant : « Si un des joueurs se trouve en telle condition que, quoi qu’il arrive, une certaine somme lui doit appartenir en cas de perte et de gain, sans que le hasard la lui puisse ôter, il n’en doit faire aucun parti, mais la prendre entière comme assurée, parce que, le parti devant être proportionné au hasard, puisqu’il n’y a nul hasard de perdre, il doit tout retirer sans parti. 

Le second est celui-ci. Si deux joueurs se trouvent en telle condition que, si l’un gagne, il lui appartiendra une certaine somme, et s’il perd, elle appartiendra à l’autre ; si le jeu est de pur hasard, et qu’il y ait autant de hasards pour l’un que pour l’autre, et par conséquent non plus de raison de gagner pour l’un que pour l’autre, s’ils veulent se séparer sans jouer, et prendre ce qui leur appartient légitimement, le parti est qu’ils séparent la somme qui est au hasard par la moitié, et que chacun prenne la sienne. » Dans ce cas, il s’agit pratiquement de la notion de score relatif.

 

Inconstance

 

Vanité 5 (Laf. 17, Sel. 51). Inconstance et bizarrerie.

Y. Maeda renvoie à Misère 2 (Laf. 54, Sel. 87), Misère 3 (Laf. 55, Sel. 88) et Misère 22 (Laf. 73, Sel.107) qui contient à peu près une définition du terme par la cause.

Voir a contrario, la définition de la constance, chez les stoïciens, et chez Descartes, Traité des passions, article 153. En quoi consiste la générosité. « Ainsi je crois que la vraie générosité, qui fait qu’un homme s’estime au plus haut point qu’il se peut légitimement estimer, consiste seulement partie en ce qu’il connaît qu’il n’y a rien qui véritablement lui appartienne que cette libre disposition de ses volontés, ni pourquoi il doive être loué ou blâmé sinon pour ce qu’il en use bien ou mal, et partie en ce qu’il sent en soi-même une ferme et constante résolution d’en bien user, c’est-à-dire de ne manquer jamais de volonté pour entreprendre et exécuter toutes les choses qu’il jugera être les meilleures. Ce qui est suivre parfaitement la vertu. »

La Rochefoucauld, Maximes, 175, éd. Truchet, p. 175. Constance et inconstance. Voir aussi Réflexions diverses, XVIII, De l’inconstance, éd. Truchet, p. 222-223.

 

Ennui

 

Ennui est le titre d’une liasse.

Furetière, Dictionnaire, « Ennui ». Chagrin, fâcherie que donne quelque discours, ou quelque accident déplaisant, ou trop long. 

Vanité 23 (Laf. 36, Sel. 70). Qui ne voit pas la vanité du monde est bien vain lui-même. Aussi qui ne la voit, excepté de jeunes gens qui sont tous dans le bruit, dans le divertissement et dans la pensée de l’avenir.

Mais ôtez leur divertissement vous les verrez se sécher d’ennui. Ils sentent alors leur néant sans le connaître, car c’est bien être malheureux que d’être dans une tristesse insupportable, aussitôt qu’on est réduit à se considérer, et à n’en être point diverti.

Ennui 3 (Laf. 79, Sel. 114). L’ennui qu’on a de quitter les occupations où l’on s’est attaché. Un homme vit avec plaisir en son ménage, qu’il voie une femme qui lui plaise, qu’il joue 5 ou 6 jours avec plaisir, le voilà misérable s’il retourne à sa première occupation. Rien n’est plus ordinaire que cela.

Divertissement 4 (Laf. 136, Sel. 168), qui concerne le divertissement.

Dossier de travail (Laf. 414, Sel. 33)Misère. La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement. Et cependant c’est la plus grande de nos misères. Car c’est cela qui nous empêche principalement de songer à nous et qui nous fait perdre insensiblement. Sans cela nous serions dans l’ennui, et cet ennui nous pousserait à chercher un moyen plus solide d’en sortir, mais le divertissement nous amuse et nous fait arriver insensiblement à la mort.

Laf. 622, Sel. 515. Ennui. Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent il sortira du fond de son âme, l’ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir.

Pensée n° 23 Z (Laf. 941, Sel. 766). On ne s’ennuie point de manger, et dormir, tous les jours, car la faim renaît et le sommeil, sans cela on s’en ennuierait. Ainsi sans la faim des choses spirituelles on s’en ennuie ; faim de la justice, béatitude 8e.

Gouhier Henri, Blaise Pascal. Conversion et apologétique, p. 43. Termes connexes du terme ennui : abandon, insuffisance, dépendance, impuissance, vide. Modes de cette affectivité fondamentale : ennui, noirceur, tristesse, chagrin, dépit, désespoir.

 

Inquiétude, inquiet

 

Laf. 637, Sel. 529. Éteindre le flambeau de la sédition : trop luxuriant. L’inquiétude de son génie : trop de deux mots hardis.

Preuves par les Juifs VI (Laf. 477, Sel. 712). L’orgueil contrepèse et emporte toutes les misères. Voilà un étrange monstre, et un égarement bien visible. Le voilà tombé de sa place, il la cherche avec inquiétude. C’est ce que tous les hommes font. Voyons qui l’aura trouvée.

Preuves par discours II (Laf. 432, Sel. 662). Texte barré : Le beau sujet de se réjouir et de se vanter la tête levée en cette sorte : donc réjouissons-nous, vivons sans crainte et sans inquiétude, et attendons la mort puisque cela est incertain et nous verrons alors ce qu’il arrivera de nous. Je n’en vois pas la conséquence.

Noter que ce mot a fait l’objet de la part de Pascal d’une réflexion d’ordre rhétorique : c’est à ses yeux un mot hardi.

L’opposition au mot repos tend à étendre le sens d’inquiétude. Le repos est une réalité physique à laquelle Pascal s’est particulièrement intéressé dans ses travaux d’hydrostatique, notamment dans son Traité de l’équilibre des liqueurs.

Sellier Philippe, Pascal et saint Augustin, p. 36 sq. Hantise du repos chez les deux auteurs.

Devillairs Laurence, “Pascal, une philosophie de l'inquiétude”, dans La Logica delle idee, Mimesis, 2019, p. 127-141. L’inquiétude est-elle du même ordre que l’inconstance et l’ennui ? Contrairement à la vanité, qui reste invisible à elle-même, l’inquiétude a une fonction de dévoilement : p. 132. Le problème de l’inquiétude n'est pas celui du certain et de l’incertain, mais celui de la puissance et de l’impuissance. S’inquiéter n’est pas douter. L’inquiétude au contraire est une entreprise menée contre le confort du scepticisme, qui croit pouvoir se satisfaire de l’affirmation de l’inconstance des apparences et de l’indiscernabilité du vrai et du faux : p. 135.