Pensées diverses I – Fragment n° 11 / 37 – Papier original : RO 145-1 r° / v°

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : n° 93 p. 335  / C2 : p. 287

Éditions de Port-Royal : Chap. XXXI - Pensées diverses : 1669 et janvier 1670 p. 326 / 1678 n° 8 p. 320

Éditions savantes : Faugère I, 248, VI ; I, 250 note, XII / Havet VII.6 / Brunschvicg 47 et 371  / Tourneur p. 76-3 / Le Guern 478 / Lafuma 555 et 556  (série XXIII) / Sellier 464

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Bibliographie

 

 

CROQUETTE Bernard, Pascal et Montaigne. Étude des réminiscences des Essais dans l’œuvre de Pascal, Genève, Droz, 1974.

REGUIG-NAYA Delphine, Le corps des idées : pensées et poétiques du langage dans l’augustinisme du second Port-Royal, Paris, Champion, 2007.

SUSINI Laurent, L’écriture de Pascal La lumière et le feu. La « vraie éloquence » à l’œuvre dans les Pensées, Paris, Champion, 2008.

 

 

Éclaircissements

 

Il y en a qui parlent bien et qui n’écrivent pas bien. C’est que le lieu, l’assistance les échauffe et tire de leur esprit plus qu’ils n’y trouvent sans cette chaleur.

 

Sans cette chaleur paraît être une addition. Chaleur se dit des passions passagères qui viennent par un prompt mouvement, ou qui sont attribuées à l’âge ou au tempérament (Furetière).

Croquette Bernard, Pascal et Montaigne, p. 56, et p. 134 : Pascal emprunte l’idée à Du parler prompt et tardif, mais il substitue à une série de termes (« l’occasion, la compagnie, le branle même de la voix ») les mots « le lieu, l’assistance », associés dans De la vanité, où Montaigne parle aussi des effets sur l’orateur de la présence d’un public, mais pour soutenir la thèse exactement inverse du premier essai (« le lieu étonne, l’assistance, l’expectation »). B. Croquette renvoie à Montaigne, Essais, I, 10, Du parler prompt ou tardif, éd. Balsamo et alii, Pléiade, p. 62. « En cette condition de nature, de quoi je parle, il y a quant et quant aussi cela, qu’elle demande à être non pas ébranlée et piquée par ces passions fortes, comme la colère de Cassius (car ce mouvement serait trop âpre), elle veut être non pas secouée, mais sollicitée : elle veut être échauffée et réveillée par les occasions étrangères, présentes et fortuites. Si elle va toute seule, elle ne fait que traîner et languir : l’agitation est sa vie et sa grâce. Je ne me tiens pas bien en ma possession et disposition : le hasard y a plus de droit que moi, l’occasion, la compagnie, le branle même de ma voix, tire plus de mon esprit, que je n’y trouve lors que je le sonde et emploie à part moi. Ainsi les paroles en valent mieux que les écrits, s’il y peut avoir choix où il n’y a point de prix. »

B. Croquette mentionne aussi Essais, III, 9, De la vanité, éd. cit., p. 1007. « Lyncestez accusé de conjuration contre Alexandre, le jour qu’il fut mené en la présence de l’armée, suivant la coutume, pour être ouï en ses défenses, avait en sa tête une harangue étudiée, de laquelle tout hésitant et bégayant il prononça quelques paroles. Comme il se troublait de plus en plus, cependant qu’il lutte avec sa mémoire, et qu’il la retâte, le voilà chargé et tué à coups de pique par les soldats qui lui étaient plus voisins, le tenant pour convaincu. Son étonnement et son silence, leur servit de confession. Ayant eu en prison tant de loisir de se préparer, ce n’est à leur avis plus la mémoire qui lui manque : c’est la conscience qui lui bride la langue, et lui ôte la force. Vraiment c’est bien dit. Le lieu étonne, l’assistance, l’expectation, lors même qu’il n’y va que de l’ambition de bien dire. Que peut-on faire, quand c’est une harangue, qui porte la vie en conséquence ? »

Le chevalier de Méré aborde la même question que Pascal, mais il y répond de manière toute différente. Voir Méré, Conversations, V, éd. Boudhors, p. 65 sq. Différence entre parler et écrire.

« Il est toujours avantageux d’être éclairé, dit le Maréchal [Philippe de Clérambault, comte de Palluau], et de connaître le monde, soit qu’on parle, ou qu’on écrive : mais ce qui tient de l’étude est quelquefois mal reçu. Je ne sais s’il faut écrire comme on parle, et parler comme on écrit : beaucoup de gens m’en ont assuré, mais il me semble que cela se pratique autrement.

Il y aurait plus d’apparence, répondit le Chevalier [Méré lui-même], si l’on disait qu’il faut écrire comme on voudrait parler, et parler comme on voudrait écrire. Car on fait rarement l’un et l’autre de la manière qu’on voudrait. Cette question, qui n’est pas à mépriser pout les personnes d’esprit, se peut éclaircir fort aisément.

On écrit des choses qu’on ne prononce jamais, et qui ne sont faites que pour être lues, comme une histoire, ou quelque chose de semblable. Quand on s’en mêle et qu’on y veut réussir, il ne faut pas écrire comme si l’on faisait un conte en conversation : l’histoire est plus noble, et plus sévère ; la conversation est plus libre, et plus négligée. Et comme il y a des choses qui ne veulent qu’être lues, il y en a aussi qui ne sont principalement faites que pour être écoutées, comme les harangues. Si l’on veut juger de leur juste valeur, il faut considérer à quel point elles sont bonnes quand elles sont prononcées, puisque c’est là leur but. Et parce que les lettres ne se prononcent point, car encore qu’on en lise tout haut, ce n’est pas ce qu’on appelle prononcer, on ne les doit pas écrire tout à fait comme on parle. Pour preuve de cela, qui verrait une personne à qui l’on vient d’écrire une lettre, quoiqu’elle fût excellente, on ne lui dirait pas les mêmes choses qu’on lui écrivait, ou pour le moins, on ne les lui disait pas de la même façon. Il est pourtant bon lorsqu’on écrit de s’imaginer en quelque sorte qu’on parle, pour ne rien mettre qui ne soit naturel, et qu’on ne pût dire dans le monde ; et de même quand on parle, de se persuader qu’on écrit, pour ne rien dire qui ne soit noble, et qui n’ait un peu de justesse.

D’où vient, reprit le Maréchal, qu’on dit que des gens parlent bien, mais qu’ils ne savent pas écrire ?

On croit souvent, répondit le Chevalier, que de certaines personnes parlent bien en effet, qui ne parlent pourtant bien qu’en apparence. C’est que leur mine éblouit, ou que le ton de leur voix surprend. Quand on excelle à parler, on pourrait écrire de même : il est vrai que cela demande un peu plus de soin. Il me semble aussi que l’on ne peut savoir bien écrire sans savoir bien parler. Mais il arrive que ceux qui ne s’attachent qu’à bien écrire, ont pour l’ordinaire en parlant une manière languissante et presque éteinte. Ces gens-là cherchent trop le son et l’harmonie. Cette douceur de langage qu’ils affectent, leur fait perdre peu à peu l’usage naturel, qui consiste à donner à tout ce qu’on dit les mouvements qu’on sent dans son cœur. Car on ne parle pas seulement pour faire entendre ses pensées, on parle aussi pour exprimer ses sentiments, et ce sont deux choses bien différentes.

Celui qui ne se trouve ému de rien est aussi peu propre à parler que celui qui ne pense rien. Le cœur a son langage comme l’esprit a le sien, et cette expression du cœur fait bien souvent les plus grands effets. Quand le cœur n’est point agité, quoiqu’on ait bien de l’esprit, on ne touche pas vivement ; et quand on est animé, si l’esprit manque, on ne fait que du bruit, et presque toujours si à contretemps qu’il vaudrait mieux se taire. Il faut donc que le cœur ait des sentiments, et que l’esprit non seulement les conduise, mais encore qu’il en fasse le choix. Car comme il y a des pensées qui sont agréables, et d’autres qui ne le sont point, cette même diversité se trouve dans les mouvements du cœur, les uns sont bien reçus, et les autres sont rebutés. Vous savez beaucoup mieux que moi que pour inspirer la joie ou la tristesse, et tant d’autres sentiments qui gouvernent le monde, et même aux dépens de la raison, ce n’est pas assez de les connaître par expérience, il en faut être touché sur l’heure, du moins comme on l’est des choses, qui se représentent sur les théâtres ».

Méré ne paraît pas avoir saisi l’effet que l’assistance peut susciter sur l’orateur. Il ne paraît pas avoir pressenti le paradoxe dont Pascal propose ici la cause : en principe, c’est l’orateur qui échauffe son public et fait naître en lui idées et sentiments ; alors que les théoriciens de la rhétorique insistent toujours sur l’effet que le ton, les expressions du visage nées des sentiments de l’orateur produisent sur l’assistance, Pascal souligne l’effet inverse : c’est la présence du public qui échauffe l’orateur, lui fait trouver plus de choses dans son propre esprit qu’il n’en trouve quand il est calme. L’inspiration provient non pas des capacités propres ni du génie de l’orateur, mais de ses auditeurs. Ce n’est pas l’orateur qui influence le public, c’est le public qui féconde et inspire l’orateur.

Reguig-Naya Delphine, Le corps des idées : pensées et poétiques du langage dans l’augustinisme du second Port-Royal, p. 221 sq., sur l’opposition entre écrire et parler selon Port-Royal. La Grammaire et la Logique accordent plus de finesse et de nuance qu’à l’expression orale : p. 226 sq. Arnauld et Nicole louent dans l’écriture sa force de mise à distance de l’expression, l’effort d’intellectualisation qu’elle exige de la part du lecteur dans une position moins passive que celle du simple auditeur : p. 237. De son côté, Nicole reproche à l’expression orale d’être marquée par un dynamisme de la signification qui se déploie de manière désordonnée, qui favorise deux erreurs, le défaut d’attention et la précipitation : p. 240-241. Cette valorisation de l’écrit s’inscrit dans une perspective concentrée sur la formation de l’esprit et la pédagogie : p. 265. L’oral ajoute aux mots beaucoup plus de significations accessoires que l’écrit : p. 269.

Voir a contrario les idées du P. Lamy sur l’art de parler : p. 242 sq. ; le ton de la parole, les gestes, l’air du visage de l’orateur soutiennent ses paroles, de sorte qu’on entend ce qu’il conçoit, alors qu’un texte écrit est mort, faute de ces secours. Voir Lamy Bernard, La rhétorique ou l’art de parler, éd. C. Noille-Clauzade, Paris, Champion, 1998.

Sur la « problématique pascalienne de l’énonciation », voir Reguig-Naya Delphine, Le corps des idées : Pascal ne marque pas de hiérarchie éthique ou épistémologique entre bien parler et bien écrire.

Sur Pascal et le « bien parler », voir Susini Laurent, L’écriture de Pascal La lumière et le feu. La « vraie éloquence » à l’œuvre dans les Pensées, p. 249 sq. Voir aussi p. 527 sq., sur l’échauffement et la mise en discours des passions dans l’éloquence.

Pascal n’ignore pas l’effet qui passe de l’orateur à l’auditeur : voir Vanité 31 (Laf. 44, Sel. 78). Le ton de voix impose aux plus sages et change un discours et un poème de force. En fait, Pascal envisage une action plus complexe : la présence de plaideurs qui l’ont grassement payé fait trouver à un avocat plus juste la cause qu’il plaide, et lui inspire de nouveaux arguments, et un geste hardi, mais cette actio agit à son tour sur l’esprit des juges dupés par cette apparence.

 

Quand j’étais petit je serrais mon livre et parce qu’il m’arrivait quelquefois de… en croyant l’avoir serré je me défiais... (Texte barré verticalement)

 

Serrer : enfermer, mettre à couvert, en lieu sûr. Serrer ses hardes, son argent dans sa chambre, dans son coffre fort (Furetière).

Pour rendre le texte intelligible, Faugère, éd. des Pensées, I, p. 250, propose d’ajouter « me tromper » entre de et en croyant.

Il est difficile de dire s’il y a là une confidence rétrospective de Pascal, et si c’est le cas, à quelles circonstances elle renvoie. Rien dans la Vie de Pascal ne paraît répondre à cette note. GEF XII, p. XLVII y voit pourtant un « souvenir d’enfance ». GEF XIII, p. 283, n’hésite pas à remarquer en note que « ce souvenir d’enfance ne laisse pas d’être intéressant parce qu’il nous indique à quel point était naturel chez Pascal l’esprit de défiance et de scrupule qui devait l’amener au jansénisme, et que le jansénisme ne pouvait encore que développer ».

Dans le premier chapitre de son livre Blaise Pascal et sa sœur Jacqueline, François Mauriac n’hésite pas à s’engager dans cette sorte d’interprétation, et à écrire que ce « seul souvenir d’enfance qui subsiste » dans le manuscrit des Pensées, permet de voir en Pascal un « écolier troublé de scrupules absurdes », et imagine ce qu’aurait tiré d’un tel fragment un Freud pour lequel « ce serait un jeu de montrer que toute la destinée de Pascal tient dans cette puérile défiance ». Mais il y a plus de Mauriac que de Pascal dans cette remarque. Qualifier Pascal d’écolier a du reste quelque chose d’étrange, puisque toute son éducation s’est faite sous la direction de son père..

Cette défiance de soi naît de l’inexpérience de la jeunesse. Pascal fait état d’une défiance de soi-même née de l’expérience de l’adulte dans le fragment Laf. 520, Sel. 453. J’ai passé longtemps de ma vie en croyant qu’il y avait une justice et en cela je ne me trompais pas, car il y en a selon que Dieu nous l’a voulu révéler, mais je ne le prenais pas ainsi et c’est en quoi je me trompais, car je croyais que notre justice était essentiellement juste, et que j’avais de quoi la connaître et en juger, mais je me suis trouvé tant de fois en faute de jugement droit, qu’enfin je suis entré en défiance de moi et puis des autres. (texte barré verticalement)

Une autre forme de défiance envers soi-même apparaît dans un fragment qui exprime la méfiance qu’il faut conserver à l’égard des maximes de morale des casuistes : voir le fragment Laf. 956, Sel. 791 : Je me défie de cette doctrine car elle m’est trop douce, vu la malignité qu’on dit qui est en moi.

La défiance de soi permet d’éviter le vice de témérité : c’est ce que Pascal souligne dans le fragment de dix-neuvième Provinciale qu’il n’a pas achevée, pour présenter les dispositions des disciples de saint Augustin sur lesquels pèse la menace de l’obligation de la signature du Formulaire ; voir Les Provinciales, éd. L. Cognet, Paris, Garnier, 1983, p. 382 : « Je les ai vus, non pas dans une générosité philosophique, ou dans cette fermeté irrespectueuse qui fait suivre impérieusement ce qu’on croit être de son devoir ; non aussi dans cette lâcheté molle et timide qui empêche, ou de voir la vérité, ou de la suivre, mais dans une piété douce et solide, pleins de défiance d’eux-mêmes, de respect pour les puissances de l’Église, d’amour pour la paix, de tendresse et de zèle pour la vérité, de désir de la connaître et de la défendre, de crainte pour leur infirmité, de regret d’être mis dans ces épreuves, et d’espérance néanmoins que Dieu daignera les y soutenir par sa lumière et par sa force, et que la grâce de Jésus-Christ qu’ils soutiennent et pour laquelle ils souffrent, sera elle-même leur lumière et leur force. » La suite souligne que l’esprit de méfiance de soi prémunit contre la révolte et l’hérésie, qui sont toujours inspirées par l’orgueil et l’amour propre.

Si tel est bien le sens de cette note, il faudrait y voir une sorte de modèle réduit de la méfiance que l’on peut avoir de soi-même quand on connaît sa propre faiblesse, proche du symbole de l’usurpation universelle que Pascal trouvait dans les disputes entre les enfants dans le fragment Misère 13 (Laf. 64, Sel. 98). Mien, tien. Ce chien est à moi, disaient ces pauvres enfants. C’est là ma place au soleil. Voilà le commencement et l’image de l’usurpation de toute la terre. Mais aucun contexte n’autorise à pousser l’interprétation aussi loin.

Sur l’enfance en général, telle qu’elle se présente dans les Pensées, voir l’article de Gérard Ferreyrolles, “Itinéraires dans les Pensées. Spécialement de l’enfance”, in T. Goyet (éd.), L’accès aux Pensées de Pascal, Paris, Klincksieck, 1993, p. 163-181. Le présent fragment n’y est cependant pas mentionné.