Pensées diverses III – Fragment n° 47 / 85 – Le papier original est perdu

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : n° 133 p. 375 v°-377 / C2 : p. 335

Éditions savantes : Faugère II, 388 / Havet XXV.108 / Brunschvicg 61 / Le Guern 588 / Lafuma 694 (série XXV) / Sellier 573

 

 

 

Ordre.

 

J’aurais bien pris ce discours d’ordre comme celui-ci, pour montrer la vanité de toutes sortes de conditions, montrer la vanité des vies communes, et puis la vanité des vies philosophiques, pyrrhoniennes, stoïques. Mais l’ordre n’y serait pas gardé. Je sais un peu ce que c’est, et combien peu de gens l’entendent. Nulle science humaine ne le peut garder. Saint Thomas ne l’a pas gardé. La mathématique le garde, mais elle est inutile en sa profondeur.

 

 

Dans ce fragment, Pascal fait une simulation d’ordre voué à l’échec, en montrant les artifices de présentation qui auraient pu donner à son ouvrage l’apparence d’un ordre (L. Thirouin). La recherche d’un ordre adapté à l’auditoire qu’il recherche commence avec l’exclusion des artifices et des « fausses fenêtres » qui relèvent d’une rhétorique purement formelle.

 

Analyse détaillée...

 

Fragments connexes

 

Misère 14 (Laf. 65, Sel. 99). Diversité.

La théologie est une science, mais en même temps combien est-ce de sciences ? Un homme est un suppôt, mais si on l’anatomise, que sera-ce ? la tête, le cœur, l’estomac, les veines, chaque veine, chaque portion de veine, le sang, chaque humeur du sang ?

Une ville, une campagne, de loin c’est une ville et une campagne, mais à mesure qu’on s’approche, ce sont des maisons, des arbres, des tuiles, des feuilles, des herbes, des fourmis, des jambes de fourmis, à l’infini. Tout cela s’enveloppe sous le nom de campagne.

Preuves de Jésus-Christ 1 (Laf. 298, Sel. 329). On ne prouve pas qu’on doit être aimé en exposant d’ordre les causes de l’amour.

Pensées diverses (Laf. 605, Sel. 502). L’homme est plein de besoins. Il n’aime que ceux qui peuvent les remplir tous. C’est un bon mathématicien dira‑t‑on, mais je n’ai que faire de mathématique ; il me prendrait pour une proposition. C’est un bon guerrier : il me prendrait pour une place assiégée. Il faut donc un honnête homme qui puisse s’accommoder à tous mes besoins généralement.

Pensées diverses (Laf. 683, Sel. 562). Ordre.

Pourquoi prendrai-je plutôt à diviser ma morale en quatre qu’en six ? Pourquoi établirai-je plutôt la vertu en quatre, en deux, en un ? Pourquoi en abstine et sustine plutôt qu’en suivre nature ou faire ses affaires particulières sans injustice comme Platon, ou autre chose ?

Mais voilà, direz-vous, tout renfermé en un mot : oui mais cela est inutile si on ne l’explique. Et quand on vient à l’expliquer, dès qu’on ouvre ce précepte qui contient tous les autres ils en sortent en la première confusion que vous vouliez éviter. Ainsi quand ils sont tous renfermés en un ils y sont cachés et inutiles, comme en un coffre et ne paraissent jamais qu’en leur confusion naturelle. La nature les a tous établis, sans renfermer l’un en l’autre.

Pensées diverses (Laf. 684, Sel. 563). Ordre.

La nature a mis toutes ses vérités en soi-même. Notre art les renferme les unes dans les autres, mais cela n’est pas naturel. Chacune tient sa place.

Pensées diverses (Laf. 687, Sel. 566)J’avais passé longtemps dans l’étude des sciences abstraites et le peu de communication qu’on en peut avoir m’en avait dégoûté. Quand j’ai commencé l’étude de l’homme, j’ai vu que ces sciences abstraites ne sont pas propres à l’homme, et que je m’égarais plus de ma condition en y pénétrant que les autres en l’ignorant. J’ai pardonné aux autres d’y peu savoir, mais j’ai cru trouver au moins bien des compagnons en l’étude de l’homme et que c’est le vrai étude qui lui est propre. J’ai été trompé. Il y en a encore moins qui l’étudient que la géométrie. Ce n’est que manque de savoir étudier cela qu’on cherche le reste. Mais n’est-ce pas que ce n’est pas encore là la science que l’homme doit avoir, et qu’il lui est meilleur de s’ignorer pour être heureux ?

Pensées diverses (Laf. 696, Sel. 575). Qu’on ne dise pas que je n’ai rien dit de nouveau, la disposition des matières est nouvelle. Quand on joue à la paume c’est une même balle dont joue l’un et l’autre, mais l’un la place mieux.

J’aimerais autant qu’on me dît que je me suis servi des mots anciens. Et comme si les mêmes pensées ne formaient pas un autre corps de discours par une disposition différente, aussi bien que les mêmes mots forment d’autres pensées par leur différente disposition.

 

Mots-clés : ConditionDiscoursMathématiqueOrdrePhilosophiePyrrhonismeSaint ThomasScienceStoïcismeVanitéVie.