Pensées diverses III – Fragment n° 62 / 85 – Papier original : RO 429-5

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : n° 139 p. 379 v° / C2 : p. 339 v°

Éditions de Port-Royal : Chap. XXXI - Pensées diverses : 1669 et janvier 1670 p. 341 / 1678 n° 43 p. 336

Éditions savantes : Faugère I, 249, VIII / Havet VII.30 / Brunschvicg 24 / Tourneur p. 107-3 / Le Guern 603 / Lafuma 710 (série XXV) / Sellier 588

 

 

 

Langage.

 

Il ne faut point détourner l’esprit ailleurs sinon pour le délasser, mais dans le temps où cela est à propos : le délasser quand il le faut et non autrement. Car qui délasse hors de propos il lasse, et qui lasse hors de propos délasse, car on quitte tout là. Tant la malice de la concupiscence se plaît à faire tout le contraire de ce qu’on veut obtenir de nous sans nous donner du plaisir, qui est la monnaie pour laquelle nous donnons tout ce qu’on veut.

 

 

Pascal pose ici le problème qu’il a abordé dans L’art de persuader et dans plusieurs fragments des Pensées : comment peut-on déterminer le moment auquel il faut varier le style pour parvenir à plaire aux auditeurs ? Chacun s’accorde sur la nécessité de varier les tours et les expressions, mais le moment opportun pour le faire est difficile à déterminer, non seulement parce que les individus diffèrent les uns des autres, mais parce que en chaque individu, la concupiscence entraîne dans de mauvais sens. C’est l’art de bien varier que, comme l’avait compris Voltaire, Pascal avait parfaitement trouvé dans les Provinciales (Lettres philosophiques, éd. R. Naves, Garnier, 1964, p. 278).

 

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Fragments connexes

 

Vanité 9 (Laf. 21, Sel. 55). Si on est trop jeune on ne juge pas bien, trop vieil de même.

Si on n’y songe pas assez, si on y songe trop on s’entête et on s’en coiffe.

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Si on considère son ouvrage incontinent après l’avoir fait, on en est encore tout prévenu, si trop longtemps après, on n’y entre plus.

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Ainsi les tableaux vus de trop loin et de trop près. Et il n’y a qu’un point indivisible qui soit le véritable lieu. Les autres sont trop près, trop loin, trop haut ou trop bas. La perspective l’assigne dans l’art de la peinture. Mais dans la vérité et dans la morale, qui l’assignera ?

Misère 2 (Laf. 54, Sel. 87). Inconstance.

Les choses ont diverses qualités et l’âme diverses inclinations, car rien n’est simple de ce qui s’offre à l’âme, et l’âme ne s’offre jamais simple à aucun sujet. De là vient qu’on pleure et qu’on rit d’une même chose.

Misère 3 (Laf. 55, Sel. 88). Inconstance.

On croit toucher des orgues ordinaires en touchant l’homme. Ce sont des orgues à la vérité, mais bizarres, changeantes, variables. Ceux qui ne savent toucher que les ordinaires ne feraient pas d’accords sur celles-là. Il faut savoir où sont les ...

Misère 14 (Laf. 65, Sel. 99). Diversité.

Pensées diverses (Laf. 558, Sel. 465). La diversité est si ample que tous les tons de voix, tous les marchers, toussers, mouchers, éternuements [sont différents]. On distingue des fruits les raisins, et entre ceux-là les muscats, et puis Condrieu, et puis Desargues, et puis cette ente. Est-ce tout ? En a-t-elle jamais produit deux grappes pareilles ? et une grappe a-t-elle deux grains pareils ? etc.

Je n’ai jamais jugé d’une même chose exactement de même, je ne puis juger d’un ouvrage en le faisant. Il faut que je fasse comme les peintres et que je m’en éloigne, mais non pas trop. De combien donc ? Devinez.

 

Mots-clés : ConcupiscenceDélasserEspritLangageMaliceMonnaiePlaisir.