Pensées diverses IV – Fragment n° 2 / 23 – Papier original : RO 412-3

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : n° 152 p. 385 / C2 : p. 347

Éditions savantes : Faugère I, 261, XLIII / Havet XXV.117 / Michaut 660 / Brunschvicg 196 et 38 / Tourneur p. 111-4 / Le Guern 623 / Lafuma 731 et 732 (série XXVI) / Sellier 613

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Bibliographie

 

 

CHARLES-DAUBERT Françoise, Les libertins érudits en France au XVIIe siècle, Paris, Presses Universitaires de France, 1998.

MESNARD Jean, Pascal, Coll. Les écrivains devant Dieu, Paris, Desclée de Brouwer, 1965.

MESNARD Jean, Les Pensées de Pascal, 2e éd., Paris, SEDES-CDU, 1993.

MESNARD Jean, Pascal et les Roannez, Paris, Desclée de Brouwer, 1965.

PINTARD René, “Pascal et les libertins”, in Pascal présent, Clermont-Ferrand, De Bussac, 1963, p. 105-130.

STIKER-MÉTRAL Charles-Olivier, Narcisse contrarié. L’amour propre dans le discours moral en France (1650-1715), Paris Champion, 2007.

 

 

Éclaircissements

 

Les gens manquent de cœur.

 

Les éditeurs transcrivent en général ces gens. C’est un fait que l’expression les gens, qui est aujourd’hui courante, n’est guère dans le style de Pascal, et même du XVIIe siècle. Le manuscrit impose l’article les ; mais comme le repassage à l’encre ne peut être attribué qu’avec prudence à Pascal, l’hésitation des éditeurs s’explique.

Pascal pense sans doute aux esprits forts qu’il évoque dans le fragment Preuves par discours II (Laf. 427, Sel. 681).

Voir le dossier thématique sur le mot Cœur et la bibliographie qui s’y trouve. Le mot s’oppose ici, d’une certaine manière, à l’amour propre, et ne doit pas être pris au sens dépréciateur du cœur corrompu. Cœur a ici le sens donné par Furetière : « se dit particulièrement de la faculté de l’âme qui ressent de l’affection, de l’amitié, de l’amour, de la tendresse ».

 

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On n’en ferait pas son ami.

 

Laf. 610, Sel. 503. Je hais également le bouffon et l’enflé. On ne ferait son ami de l’un ni l’autre.

C’est ce que Pascal écrit des incrédules insouciants dans le grand fragment Preuves par discours II (Laf. 427, Sel. 681). Qui souhaiterait d’avoir pour ami un homme qui discourt de cette manière ? qui le choisirait entre les autres pour lui communiquer ses affaires ? qui aurait recours à lui dans ses afflictions ? et enfin à quel usage de la vie on le pourrait destiner ?

Laf. 606, Sel. 502. Un vrai ami est une chose si avantageuse même pour les plus grands seigneurs, afin qu’il dise du bien d’eux et qu’il les soutienne en leur absence même, qu’ils doivent tout faire pour en avoir. Mais qu’ils choisissent bien, car s’ils font tous leurs efforts pour des sots, cela leur sera inutile quelque bien qu’ils disent d’eux. Et même ils n’en diront pas de bien s’ils se trouvent les plus faibles, car ils n’ont pas d’autorité et ainsi ils en médiront par compagnie.

Le livre de Jean Mesnard Pascal et les Roannez montre de manière émouvante le prix que Pascal attachait à la véritable amitié.

 

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Poète et non honnête homme.

 

Voir le dossier thématique sur l’honnête homme.

Selon la note de Lafuma, qui fait état de la lecture de Tourneur, on lit porter le nom honnête homme. La correction imposerait plutôt le nom d’honnête homme. Cette lecture ne semble donc pas recevable. Elle pourrait se recommander de certains fragments, dans lesquels Pascal parle des poètes, et en général des personnes qui font parade d’une « enseigne », ou d’une spécialité : il emploie alors les termes de « nom », ou parle de « baptiser ».

Laf. 587, Sel. 486. On ne passe point dans le monde pour se connaître en vers si l’on n’a mis l’enseigne de poète, de mathématicien, etc. Mais les gens universels ne veulent point d’enseigne et ne mettent guère de différence entre le métier de poète et celui de brodeur.

Les gens universels ne sont appelés ni poètes, ni géomètres, etc. Mais ils sont tout cela et jugent de tous ceux-là. On ne les devine point, ils parleront de ce qu’on parlait quand ils sont entrés. On ne s’aperçoit point en eux d’une qualité plutôt que d’une autre, hors de la nécessité de la mettre en usage, mais alors on s’en souvient. Car il est également de ce caractère qu’on ne dise point d’eux qu’ils parlent bien quand il n’est point question du langage et qu’on dise d’eux qu’ils parlent bien quand il en est question.

C’est donc une fausse louange qu’on donne à un homme quand on dit de lui lorsqu’il entre qu’il est fort habile en poésie et c’est une mauvaise marque quand on n’a pas recours à un homme quand il s’agit de juger de quelques vers.

Laf. 647, Sel. 532. Honnête homme. Il faut qu’on n’en puisse [dire] ni il est mathématicien, ni prédicateur, ni éloquent mais il est honnête homme. Cette qualité universelle me plaît seule. Quand en voyant un homme on se souvient de son livre, c’est mauvais signe. Je voudrais qu’on ne s’aperçût d’aucune qualité que par la rencontre et l’occasion d’en user, ne quid nimis, de peur qu’une qualité ne l’emporte et ne fasse baptiser ; qu’on ne songe point qu’il parle bien, sinon quand il s’agit de bien parler, mais qu’on y songe alors.

On dirait que Pascal pense ici au cas d’une personne qui se piquerait d’honnêteté, sans être réellement honnête homme.

En revanche, la lecture Poète et non honnête homme peut s’appuyer sur d’autres textes.

On retrouve la même formule dans le fragment Laf. 611, Sel. 503. La règle est l’honnêteté. Poète et non honnête homme.

La ressemblance entre les poètes et les mathématiciens est du reste bien soulignée dans les fragments suivants, qui marquent aussi le rapport de ces réflexions avec le choix des amis : voir

Laf. 605-606, Sel. 502. L’homme est plein de besoins. Il n’aime que ceux qui peuvent les remplir tous. C’est un bon mathématicien dira-t-on, mais je n’ai que faire de mathématique ; il me prendrait pour une proposition. C’est un bon guerrier : il me prendrait pour une place assiégée. Il faut donc un honnête homme qui puisse s’accommoder à tous mes besoins généralement. 

Un vrai ami est une chose si avantageuse même pour les plus grands seigneurs, afin qu’il dise du bien d’eux et qu’il les soutienne en leur absence même, qu’ils doivent tout faire pour en avoir. Mais qu’ils choisissent bien, car s’ils font tous leurs efforts pour des sots, cela leur sera inutile quelque bien qu’ils disent d’eux. Et même ils n’en diront pas de bien s’ils se trouvent les plus faibles, car ils n’ont pas d’autorité et ainsi ils en médiront par compagnie.

Certains propos attribués à Pascal vont dans le même sens.

Vigneul-Marville, Mélanges de littérature et d’histoire, II, Rouen, 1700, p. 203 ; repris in OC I, éd. J. Mesnard, p. 832. « M. Pascal disait de ces auteurs qui, parlant de leurs ouvrages, disent : mon livre, mon commentaire, mon histoire, etc., qu’ils sentent leurs bourgeois qui ont pignon sur rue, et toujours un chez moi à la bouche. Ils feraient mieux, ajoutait cet excellent homme, de dire : notre livre, notre commentaire, notre histoire, etc., vu que d’ordinaire il y a plus en cela du bien d’autrui que du leur ».

Bossut en a fait un fragment, in Pascal, Œuvres, t. 2, La Haye, 1779, p. 534.

La Logique de Port-Royal, III, XIX § VI, (éd. de 1664), éd. D. Descotes, Paris, Champion, 2014, p. 461, développe des idées qui vont dans le même sens.