Pensées diverses IV – Fragment n° 8 / 23 – Papier original : RO 253-1

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : n° 158 p. 391 v° / C2 : p. 361

Éditions savantes : Faugère II, 325, XXVII / Havet XXV.177 / Michaut 530 / Brunschvicg 787 / Tourneur p. 116-2 / Le Guern 629 / Lafuma 746 (série XXVI) / Sellier 619

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Bibliographie

 

 

Dictionnaire encyclopédique du Judaïsme, article Flavius Josèphe, Paris, Cerf, 1993, p. 583-584.

HADAS-LEBEL Mireille, Flavius Josèphe. Le Juif de Rome, Paris, Fayard, 1989.

Premiers écrits chrétiens, éd. Pouderon, Salamito et Zarini, Pléiade, Paris, Gallimard, 2016.

SELLIER Philippe, Port-Royal et la littérature, I, Pascal, 2e éd., Paris, Champion, 2010.

SUÉTONE, Vies des douze Césars, éd. Ailloud, Folio, 1975.

 

 

Éclaircissements

 

Sur ce que Josèphe

 

Hadas-Lebel Mireille, Flavius Josèphe. Le Juif de Rome, Paris, Fayard, 1989.

Poznanski Lucien, La chute du temple de Jérusalem, Paris, Complexe, 1991, p. 111 sq. Vie, personnalité et œuvre de Flavius Josèphe.

Dictionnaire encyclopédique du Judaïsme, article Flavius Josèphe, Paris, Cerf, 1993, p. 583-584.

Voir Premiers écrits chrétiens, p. 5, et la notice, p. 1162 sq.

Historien juif, né vers 38, mort vers 100 après Jésus-Christ. De famille aristocratique, il prit part aux guerres contre Rome, et dut se rendre à Vespasien, qui devint son protecteur. À la demande de l’empereur, il composa l’Histoire de la guerre des Juifs et des Antiquités juives.

En fait, Flavius Josèphe a parlé de Jésus-Christ, mais brièvement. Voir Flavius Josèphe, Histoire des Juifs, tr. Arnauld d'Andilly, t. III, liv. XVIII, ch. IV, in Œuvres, 1674, p. 248-249. « En ce même temps était Jésus, qui était un homme sage, si toutefois on doit le considérer simplement comme un homme tant ses œuvres étaient admirables. Il enseignait ceux qui prenaient plaisir à être instruits de la vérité, et il fut suivi non seulement de plusieurs Juifs, mais de plusieurs Gentils. C’était le Christ. Des principaux de notre nation l’ayant accusé devant Pilate il le fit crucifier. Ceux qui l’avaient aimé durant sa vie ne l’abandonnèrent pas après sa mort. Il leur apparut vivant et ressuscité le troisième jour, comme les saints prophètes l’avaient prédit et qu’il ferait plusieurs autres miracles. C’est de lui que les chrétiens que nous voyons encore aujourd’hui ont tiré leur nom. »

 

ni Tacite

 

Tacite, Annales, XV, ch. XLIV, mentionne brièvement le Christ à propos de l’incendie de Rome. « Ergo, abolendo rumori, Nero subdidit reos et quaesitissimis poenis affecti, quos, per falgitia invisos, vulgus Christianos appellabat. Auctor nominis ejus Christus, Tiberio imperitante, per procuratorem Pontium Pilatum supplicio affectus erat ; repressaque in praesens exitiabilis superstitio rursum erumpebat, non modo per Judaeam, originem ejus mali, sed per Urbem etiam, quo cuncta undique atrocia aut pudenda confluunt celebranturque ». Tr. (P. Grimal, Pléiade, p. 775) : « Aussi, pour étouffer ce bruit, Néron supposa des accusés et frappa des peines les plus raffinées les gens, détestés à cause de leurs mœurs criminelles, que la foule appelait « chrétiens ». Celui qui est à l’origine de ce nom est Christ, qui sous le règne de Tibère, avait été condamné à mort par le procurateur Ponce Pilate ; réprimée sur le moment, cette exécrable superstition faisait sa réapparition non seulement en Judée, où se trouvait l’origine de ce fléau, mais aussi à Rome où tout ce qui est, partout, abominable et infâme vient aboutir et se répand ».

Grotius, De veritate religionis christianae, II, 2, signale les témoignages de Suétone et Tacite. « II. Qu’il y ait eu autrefois en Judée, sous le règne de Tibère, un Jésus appelé le Nazaréen, c’est ce dont on ne doutera pas, si l’on prend garde que les chrétiens, en quelques endroits de la terre qu’ils soient répandus, font et ont toujours fait une profession invariable de le croire ; que tous les Juifs d’aujourd’hui s’accordent dans le même aveu, avec tous ceux d’entre eux qui ont vécu et écrit depuis ce temps-là, et que les auteurs païens mêmes, ennemis communs des uns et des autres, Suétone, par exemple, Tacite, Pline le Jeune, etc. déposent unanimement de ce même fait » (tr. Le Jeune)

 

et les autres historiens

 

Sur les témoignages juifs et païens sur Jésus-Christ, voir Premiers écrits chrétiens, éd. Pouderon, Salamito et Zarini, Pléiade, Paris, Gallimard, 2016, p. 3 sq.

Voir le commentaire p. 10-11, et la notice p. 1166.

Pour saisir l’importance de cette mise en cause des historiens, il faut lire ce que Pascal dit de l’Histoire et de la méthode d’autorité dans la Préface au Traité du vide, OC II, éd. J. Mesnard, p. 778 sq. Ce que Pascal reproche aux historiens qui ont déformé, falsifié ou tu l’histoire du Christ, c’est qu’ils ont porté atteinte au témoignage en quoi consistent les principes de l’histoire. Ils se conduisent ainsi en maîtres d’erreur et de fausseté, d’une manière qui aurait pu être irrémédiable, s’il n’y avait pas eu les évangélistes.

Voir les lettres de Pline le jeune, Lettres, X, Lettre XCVII à Trajan, tr. M. de Sacy, 1809. « On m’a remis entre les mains un mémoire sans nom d’auteur, où l’on accuse d’être chrétiens différentes personnes qui nient de l’être et de l’avoir jamais été. Ils ont en ma présence, et dans les termes que je leur prescrivais, invoqué les dieux, et offert de l’encens et du vin à votre image, que j’avais fait apporter exprès avec les statues de nos divinités ; ils se sont même emportés en imprécations contre Christ. C’est à quoi, dit-on, l’on ne peut jamais forcer ceux qui sont véritablement chrétiens. J’ai donc cru qu’il fallait les absoudre. D’autres, déférés par un dénonciateur, ont d’abord reconnu qu’ils étaient chrétiens, et aussitôt après ils l’ont nié, déclarant que véritablement ils l’avaient été, mais qu’ils ont cessé de l’être, les uns il y avait plus de trois ans, les autres depuis un plus grand nombre d’années, quelques-uns depuis plus de vingt. Tous ces gens-là ont adoré votre image et les statues des dieux. Tous ont chargé Christ de malédictions. Ils assuraient que toute leur erreur ou leur faute avait consisté uniquement en ce que, à un certain jour marqué, ils s’assemblaient avant le lever du soleil, et chantaient entre eux tour à tour des cantiques à l’honneur de Christ, comme s’il eût été Dieu ; qu’ils s’engageaient par serment, non à quelque crime, mais à ne commettre ni vol, ni rapine, ni adultère, à ne point manquer à leur promesse, à ne point nier un dépôt ; qu’après cela ils avaient coutume de se séparer, et ensuite de se rassembler pour manger en commun des mets innocents ; qu’ils avaient cessé de le faire depuis mon édit, par lequel, selon votre ordre, j’avais défendu toutes sortes d’assemblées. Cela m’a fait juger d’autant plus nécessaire d’arracher la vérité, par la force des tourments, à deux filles esclaves, qu’ils disaient être dans le ministère de leur culte ; mais je n’y ai découvert qu’une mauvaise superstition portée à l’excès ; et par cette raison, j’ai tout suspendu pour vous demander vos ordres. » Suivent quelques considérations sur l’importance du problème. Mais ce qui est en cause, c’est la conduite des chrétiens, et non la personne du Christ.

On peut aussi penser, parmi les historiens auxquels pense Pascal, à Suétone. Il l’a probablement noté dans Grotius Hugo, De veritate…, II, II. Voir Annotata. Grotius renvoie à la Vie de Claude, ch. 25, « Ubi Chresto scribitur pro Christo, quia nomen illud Graecis et Latinis notius » : « Comme les Juifs se soulevaient continuellement, à l’instigation d’un certain Chrestos, il les chassa de Rome » (tr. H. Ailloud) ; voir la note des Vies des douze Césars, éd. Ailloud, Folio, p. 478, qui n’exclut pas qu’il s’agisse bien du Christ.

Épictète (qui n’est pas un historien) a parlé des chrétiens, mais non du Christ dans ses Entretiens, IV, VII, 3. Voir Raisons des effets 17 (Laf. 98, Sel. 132).

 

n’ont point parlé de Jésus-Christ.

 

Voir le dossier thématique sur Jésus-Christ, et la liasse Preuves de Jésus-Christ.

La religion du Christ a fait du bruit, mais Jésus est demeuré dans l’obscurité : ce fait aussi demande explication.

Preuves de Jésus-Christ 3 (Laf. 300, Sel. 331). Jésus-Christ dans une obscurité (selon ce que le monde appelle obscurité), telle que les historiens n’écrivant que les importantes choses des états l’ont à peine aperçu.

Le présent fragment explique l’expression « à peine ».

Fondement 3 (Laf. 225, Sel. 258). Comme Jésus-Christ est demeuré inconnu parmi les hommes, ainsi sa vérité demeure parmi les opinions communes sans différence à l’extérieur. Ainsi l’Eucharistie parmi le pain commun.

Cette obscurité selon le monde était précisément le contraire de ce que les Juifs attendaient de leur Messie.

Elle n’est cependant réelle que dans le sens du monde, car dans un sens spirituel, il en va tout au contraire. Voir le fragment Preuves de Jésus-Christ 11 (Laf. 308, Sel. 339). Jésus-Christ sans biens, et sans aucune production au dehors de science, est dans son ordre de sainteté. Il n’a point donné d’inventions. Il n’a point régné, mais il a été humble, patient, saint, saint, saint à Dieu, terrible aux démons, sans aucun  péché. Ô qu’il est venu en grande pompe et en une prodigieuse magnificence aux yeux du cœur et qui voient la sagesse. [...] Il est bien ridicule de  se scandaliser de la bassesse de Jésus-Christ, comme si cette bassesse était de l’ordre de sa du même ordre duquel est la grandeur qu’il venait faire paraître. Qu’on considère cette grandeur-là dans sa vie, dans sa passion, dans son obscurité, dans sa mort, dans l’élection des siens, dans leur abandonnement, dans sa secrète résurrection et dans le reste. On la verra si grande qu’on n’aura pas sujet de se scandaliser d’une bassesse qui n’y est pas.

En fait, pour qui sait considérer le fond du problème, le Christ est venu en grand éclat.

Prophéties VII (Laf. 499, Sel. 736). Quel homme eut jamais plus d’éclat ? Le peuple juif tout entier le prédit avant sa venue. Le peuple gentil l’adore après sa venue. Ces deux peuples gentil et juif le regardent comme leur centre. Et cependant quel homme jouit jamais moins de cet éclat. De trente-trois ans il en vit trente sans paraître. Dans trois ans il passe pour un imposteur. Les prêtres et les principaux le rejettent. Ses amis et ses plus proches le méprisent, enfin il meurt trahi par un des siens, renié par l’autre et abandonné par tous. Quelle part a-t-il donc à cet éclat ? Jamais homme n’a eu tant d’éclat, jamais homme n’a eu plus d’ignominie. Tout cet éclat n’a servi qu’à nous pour nous le rendre reconnaissable, et il n’en a rien eu pour lui.

L’obscurité et même l’avilissement par lesquels est passé le Christ étaient nécessaires pour l’établissement de sa gloire.

Loi figurative 9 (Laf. 253, Sel. 285). Figures. Jésus-Christ leur ouvrit l’esprit pour entendre les Écritures. Deux grandes ouvertures sont celles-là : 1. Toutes choses leur arrivaient en figures. Vere Israelita, Vere liberi, Vrai pain du ciel. 2. Un Dieu humilié jusqu’à la croix. Il a fallu que le Christ ait souffert pour entrer en sa gloire, qu’il vaincrait la mort par sa mort. Deux avènements.

C’est un aspect du Dieu caché. Voir Sellier Philippe, “Jésus-Christ chez Pascal”, in Port-Royal et la littérature, I, Pascal, 2e éd., Paris, Champion, 2010, p. 506 sq.

Selon ce que le monde appelle obscurité : cette formule fait le lien avec le fragment Preuves de Jésus-Christ 11 : le monde pense l’obscurité dans la perspective de l’ordre de la chair.

 

Tant s’en faut que cela fasse contre, qu’au contraire cela fait pour.

 

Exemple de raisonnement par renversement du pour au contre (mais qui n’est pas dialectique).

Laf. 747, Sel. 620. Sur ce que la religion chrétienne n’est pas unique. Tant s’en faut que ce soit une raison qui fasse croire qu’elle n’est pas la véritable, qu’au contraire c’est ce qui fait voir qu’elle l’est.

 

Car il est certain que Jésus-Christ a été, et que sa religion a fait grand bruit, et que ces gens‑là ne l’ignoraient pas,

 

Preuves de Jésus-Christ 3 (Laf. 300, Sel. 331). Jésus-Christ dans une obscurité (selon ce que le monde appelle obscurité), telle que les historiens n’écrivant que les importantes choses des états l’ont à peine aperçu.

Le présent fragment explique l’expression « à peine ».

Comme c’est souvent le cas, Pascal pose le problème à partir d’un effet, c’est-à-dire d’une disproportion ou d’une incohérence qui exige explication. Dans le cas présent, il consiste à demander pourquoi des historiens qui ont eu connaissance de faits notoires et indiscutables les ont passés sous silence.

 

Car il est certain que Jésus-Christ a été, et que sa religion a fait grand bruit, et que ces gens‑là ne l’ignoraient pas, et qu’ainsi il est visible qu’ils ne l’ont celé qu’à dessein, ou bien qu’ils en ont parlé et qu’on l’a ou supprimé ou changé.

 

Hypothèse d’une falsification des faits par les historiens, ou d’une censure de la part de ceux qui les ont édités. Peut-être le caractère polémique de cette idée explique-t-il la suppression du texte dans l’édition de Port-Royal. Mais l’idée des falsifications volontaires n’est pas originale. Voir Baillet Adrien, Discours sur l’histoire de la vie des saints, in Les vies des saints, t. 1, éd. de 1739, Paris, Genneau, p. III sq.

« La vérité ne fut jamais attaquée avec tant de fureur que depuis Jésus-Christ et ses disciples : car enfin, l’on n’a point vu tant de falsifications dans l’histoire de l’ancien testament, dans les vies des patriarches et des prophètes, que dans l’histoire de l’Évangile ou dans les vies des apôtres et des martyrs. C’est à Jésus-Christ qu’on en a voulu principalement, parce qu’il s’est dit la vérité et qu’il l’est. L’histoire de sa vie écrite par saint Matthieu fut altérée par les Ébionites et les Nazaréens. D’autres essayèrent d’en donner de nouvelles où la vérité se trouve presque partout offensée. On prétend que ce qui obligea saint Luc à écrire son Évangile, qui fit effectivement tomber tous ces essais ces fausses histoires de la vie de Jésus-Christ. Mais l’imposture se releva depuis avec plus de hardiesse qu’auparavant, et l’Église primitive pensa être inondée de faux évangiles débités sous les noms de divers apôtres. Il fallut que saint Jean, l’unique des apôtres qui était resté sur la terre, mît une digue à ce torrent, et que confirmant les trois évangiles véritables, auxquels il se contenta de suppléer ce que leurs auteurs avaient omis, il en écrivît un quatrième contre les Ébionites, les Cérinthiens et les autres hérétiques, qui ne regardaient Jésus-Christ que comme une simple créature ».

Baillet fournit en marge des références de falsifications. Il parle plutôt des hérétiques qui inventent des faux évangiles que des historiens qui occultent des faits de la vie du Christ.

Preuves de Jésus-Christ 3 (Laf. 300, Sel. 331). Jésus-Christ dans une obscurité (selon ce que le monde appelle obscurité), telle que les historiens n’écrivant que les importantes choses des états l’ont à peine aperçu.

Pascal propose une autre explication dans le fragment Preuves de Jésus-Christ 3. Les historiens ne voient que ce qui importe dans la politique, qui relève de l’ordre des corps. Cette interprétation suppose que l’esprit de ces historiens est en quelque façon charnel, mais pas nécessairement qu’ils aient voulu cacher ou falsifier l’histoire du Christ.

Loi figurative 25 (Laf. 270, Sel. 301). Les Juifs avaient vieilli dans ces pensées terrestres : que Dieu aimait leur père Abraham, sa chair et ce qui en sortait, que pour cela il les avait multipliés et distingués de tous les autres peuples sans souffrir qu’ils s’y mêlassent, que quand ils languissaient dans l’Égypte il les en retira avec tous ses grands signes en leur faveur, qu’il les nourrit de la manne dans le désert, qu’il les mena dans une terre bien grasse, qu’il leur donna des rois et un temple bien bâti pour y offrir des bêtes, et, par le moyen de l’effusion de leur sang qu’ils seraient purifiés, et qu’il leur devait enfin envoyer le Messie pour les rendre maîtres de tout le monde, et il a prédit le temps de sa venue. Le monde ayant vieilli dans ces erreurs charnelles. Jésus-Christ est venu dans le temps prédit, mais non pas dans l’éclat attendu, et ainsi ils n’ont pas pensé que ce fût lui. Après sa mort saint Paul est venu apprendre aux hommes que toutes ces choses étaient arrivées en figure, que le royaume de Dieu ne consistait pas en la chair, mais en l’esprit, que les ennemis des hommes n’étaient pas leurs Babyloniens, mais leurs passions, que Dieu ne se plaisait pas aux temples faits de main, mais en un cœur pur et humilié, que la circoncision du corps était inutile, mais qu’il fallait celle du cœur, que Moïse ne leur avait pas donné le pain du ciel, etc.