Pensées diverses V – Fragment n° 6 / 7 – Papier original : RO 206-1

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : n° 172 p. 403 v° à 405 v° / C2 : p. 379 à 381

Éditions de Port-Royal :

    Chap. XXIX - Pensées morales : 1669 et janvier 1670 p. 288-289 / 1678 n° 41 p. 286

    Chap. XX - On ne connaît Dieu utilement que par Jésus-Christ : 1669 et janvier 1670 p. 150-153 / 1678 n° 1 p. 148-151

Éditions savantes : Faugère II, 27 ; II, 113, I / Havet VI.33, XXII.2 / Michaut 446 et 447 / Brunschvicg 62 et 242 / Tourneur p. 123-1 / Le Guern 653 / Lafuma 780 et 781 (série XXVII) / Sellier 644

 

 

 

 

 

Dans l’édition de Port-Royal

 

Chap. XXIX - Pensées morales : 1669 et janvier 1670 p. 288-289 / 1678 n° 41 p. 286

       

 

Différences constatées par rapport au manuscrit original

 

Ed. janvier 1670 1

Transcription des Copies (la ponctuation est modernisée)

 

 

 

 

 

 

 

 Le sot projet que Montaigne a eu de se peindre ; et cela non pas en passant et contre ses maximes, comme il arrive à tout le monde de faillir ; mais par ses propres maximes, et par un dessein premier et principal ; car de dire des sottises par hasard et par faiblesse, c’est un mal ordinaire ; mais d’en dire à dessein, c’est ce qui n’est pas supportable, et d’en dire de telles que celles-.

 

Préface de la première partie.

 

Parler de ceux qui ont traité de la connaissance de soi‑même ; des divisions de Charron, qui attristent et ennuient ; de la confusion de Montaigne, qu’il avait bien senti le défaut du droit de méthode, qu’il l’évitait en sautant de sujet en sujet, qu’il cherchait le bon air.

Le sot projet qu’il a de se peindre ! Et cela non pas en passant et contre ses maximes, comme il arrive à tout le monde de faillir, mais par ses propres maximes et par un dessein premier et principal. Car de dire des sottises par hasard et par faiblesse c’est un mal ordinaire, mais d’en dire par dessein c’est ce qui n’est pas supportable, et d’en dire de telles que celleci.

 

 

1 Conventions : rose = glose des éditeurs ; vert = correction des éditeurs ; marron = texte non retenu par les éditeurs.

 

Les Portefeuilles Vallant ont conservé, p. 55, une copie d’un extrait du texte retenu dans l’édition :

 

    dire des sotises par hasard et par foiblesse cest un mal

    ordinaire mais den dire par dessein cest ce qui nest

    pas suportable

 

Commentaire

 

Il est surprenant que les éditeurs aient laissé tomber la partie essentielle de ce début, c’est-à-dire l’opposition de la raideur de Charron et de la souplesse de Montaigne. Ils ont en revanche retenu le reproche que Pascal fait à Montaigne de trop exposer son moi. Le souci moralisateur a peut-être masqué l’intérêt technique du passage.

 

 

 

 

 

Dans l’édition de Port-Royal

 

Chap. XX - On ne connaît Dieu utilement que par Jésus-Christ : 1669 et janvier 1670 p. 150-153 / 1678 n° 1 p. 148-151

       

 

Différences constatées par rapport au manuscrit original

 

Ed. janvier 1670 1

Transcription des Copies (la ponctuation est modernisée)

 

 

 

 

 La plupart de ceux qui entreprennent de prouver la Divinité aux Impies, commencent d’ordinaire par les ouvrages de la nature, et ils y réussissent rarement. Je n’attaque pas la solidité de ces preuves consacrées par l’Écriture sainte : elles sont conformes à la raison ; mais souvent elles ne sont pas assez conformes, et assez proportionnées à la disposition de l’esprit de ceux pour qui elles sont destinées. 2

Car il faut remarquer qu’on n’adresse pas ce discours à ceux qui ont la foi vive dans le cœur, et qui voient incontinent, que tout ce qui est, n’est autre chose que l’ouvrage du Dieu qu’ils adorent. C’est à eux que toute la nature parle pour son auteur, et que les Cieux annoncent la gloire de Dieu. Mais pour ceux en qui cette lumière est éteinte, et dans lesquels on a dessein de la faire revivre ; ces personnes destituées de foi, et de charité, qui ne trouvent que ténèbres et obscurité dans toute la nature ; il semble que ce ne soit pas le moyen de les ramener, que de ne leur donner pour preuves de ce grand et important sujet que le cours de la Lune ou des planètes, ou des raisonnements communs, et contre lesquels ils se sont continuellement roidis. L’endurcissement de leur esprit les a rendus sourds à cette voix de la nature, qui a retenti continuellement à leurs oreilles ; et l’expérience fait voir, que bien loin qu’on les emporte par ce moyen, rien n’est plus capable au contraire de les rebuter, et de leur ôter l’espérance de trouver la vérité, que de prétendre les en convaincre 3 par ces sortes de raisonnements, et de leur dire, qu’ils y doivent voir la vérité à découvert.

Ce n’est pas de cette sorte que l’Écriture, qui connaît mieux que nous les choses qui sont de Dieu, en parle. Elle nous dit bien, que la beauté des créatures fait connaître celui qui en est l’auteur ; mais elle ne nous dit pas, qu’elles fassent cet effet dans tout le monde. Elle nous avertit au contraire, que quand elles le font, ce n’est pas par elles-mêmes, mais par la lumière que Dieu répand en même temps dans l’esprit de ceux à qui il se découvre par ce moyen. Quod notum est Dei, manifestum est in illis, Deus enim illis manifestavit (en marge : Rom. 1. 19.). Elle nous dit généralement, que Dieu est un Dieu caché, Vere tu es Deus absconditus 4 ; et que depuis la corruption de la nature, il a laissé les hommes dans un aveuglement dont ils ne peuvent sortir que par Jésus-Christ, hors duquel toute communication avec Dieu nous est ôtée. Nemo novit patrem nisi filius, aut cui volueri filius revelare. (en marge : Matth. 11. 27.)

C’est encore ce que l’Écriture nous marque, lorsqu’elle nous dit en tant d’endroits, que ceux qui cherchent Dieu le trouvent ; car on ne parle point ainsi d’une lumière claire et évidente : on ne la cherche point ; elle se découvre, et se fait voir d’elle-même.

 

 

Préface de la seconde partie.

 

Parler de ceux qui ont traité de cette matière.

J’admire avec quelle hardiesse ces personnes entreprennent de parler de Dieu en adressant leur discours aux impies : leur premier chapitre est de prouver la divinité par les ouvrages de la nature. Je ne m’étonnerais pas de leur entreprise s’ils adressaient leurs discours aux fidèles,

 

 

car il est certain que ceux qui ont la foi vive dedans le cœur voient incontinent que tout ce qui est n’est autre chose que l’ouvrage du Dieu qu’ils adorent. Mais pour ceux en qui cette lumière est éteinte et dans lesquels on a dessein de la faire revivre, ces personnes destituées de foi et de grâce, qui, recherchant de toutes leurs lumières tout ce qu’ils voient dans la nature qui les peut mener à cette connaissance, ne trouvent qu’obscurité et ténèbres. Dire à ceux‑là qu’ils n’ont qu’à voir la moindre des choses qui les environnent et qu’ils y verront Dieu à découvert, et leur donner pour toute preuve de ce grand et important sujet le cours de la lune et des planètes, et prétendre l’avoir achevée sans preuve avec un tel discours c’est leur donner sujet de croire que les preuves de notre religion sont bien faibles, et je vois par raison et par expérience que rien n’est plus propre à leur en faire naître le mépris.

 

 

 

 

Ce n’est pas de cette sorte que l’Écriture, qui connaît mieux les choses qui sont de Dieu, en parle. Elle dit au contraire que Dieu est un Dieu caché et que depuis la corruption de la nature il les a laissés dans un aveuglement dont ils ne peuvent sortir que par Jésus-Christ hors duquel toute communication avec Dieu est ôtée : Nemo novit Patrem, nisi Filius, et cui Filius voluerit revelare.

 

 

 

 

 

 

 

C’est ce que l’Écriture nous marque quand elle dit en tant d’endroits que ceux qui cherchent Dieu le trouvent. Ce n’est point de cette lumière qu’on parle comme le jour en plein midi. On ne dit point que ceux qui cherchent le jour en plein midi ou de l’eau dans la mer en trouveront. Et ainsi il faut bien que l’évidence de Dieu ne soit pas telle dans la nature. Aussi elle nous dit ailleurs : Vere tu es Deus absconditus.

 

 

1 Conventions : rose = glose des éditeurs ; vert = correction des éditeurs ; marron = texte non retenu par les éditeurs.

2 Le texte était plus proche des Copies dans l’édition préoriginale de 1669 : « J’admire avec quelle hardiesse quelques personnes entreprennent de parler de Dieu, en adressant leurs discours aux impies. Leur premier chapitre est de prouver la Divinité par les ouvrages de la nature. Je n’attaque pas la solidité de ces preuves ; mais je doute beaucoup de l’utilité et du fruit qu’on en veut tirer ; et si elles me paroissent assez conformes à la raison, elles ne me paroissent pas assez conformes, et assez proportionnées à la disposition de l’esprit de ceux pour qui elles sont destinées. »

3 La liste des fautes à corriger signale qu’il faut ajouter le mot « seulement ».

4 La référence « Isa. 45. 25. » a été ajoutée dans la marge, dans l’édition de 1678.

 

Commentaire

 

On sent l’intervention de Nicole dans les modifications apportées au texte original. Les réserves prudemment faites sur le fait que les preuves par l’Écriture sont à l’abri de toute contestation, et l’accent mis dans la suite sur les dispositions psychologiques des incrédules répondent bien à sa manière. En revanche, le texte gagne en précision théologique sur des points importants, par exemple sur le fait quelles preuves que les raisons tirées des créatures ne font pas effet par elles-mêmes, mais par une lumière que Dieu répand dans les âmes.

Le dernier paragraphe subit une transformation qui lui ôte beaucoup de sa force.