Pensées diverses VI – Fragment n° 1 / 5 – Papier original : RO 103-2

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : n° 174 p. 409-409 v° / C2 : p. 385 à 387

Éditions de Port-Royal :

    Chap. X - Juifs : 1669 et janvier 1670 p. 87 / 1678 n° 15 p. 87

    Chap. XIV - Jésus-Christ : 1669 et janvier 1670 p. 113-114 / 1678 n° 13 p. 113-114

Éditions savantes : Faugère I, 210, CIII ; II, 197, XIX / Havet VI.57, XV.19 et 20 / Michaut 268 et 269 / Brunschvicg 101, 737 (ex 603) / Tourneur p. 125 / Le Guern 655 / Lafuma 792 et 793 (série XXVIII) / Sellier 646

 

(Voir la Pensée n° 15P au verso)

 

 

Je mets en fait que si tous les hommes savaient ce qu’ils disent les uns des autres, il n’y aurait pas quatre amis dans le monde. Cela paraît par les querelles que causent les rapports indiscrets qu’on en fait quelquefois.

 

 

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Dès là je refuse toutes les autres religions.

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Par là je trouve réponse à toutes les objections. Deus absconditus.

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Il est juste qu’un Dieu si pur ne se découvre qu’à ceux dont le cœur est purifié.

Dès là cette religion m’est aimable

et je la trouve déjà assez autorisée par une si divine morale,

mais j’y trouve de plus :

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Je trouve d’effectif que depuis que la mémoire des hommes dure, voici un peuple qui subsiste plus ancien que tout autre peuple. Il est annoncé constamment aux hommes qu’ils sont dans une corruption universelle, mais qu’il viendra un Réparateur.

Que ce n’est pas un homme qui le dit, mais une infinité d’hommes et un peuple entier, prophétisant et fait exprès, durant quatre mille ans. Leurs livres dispersés durant quatre cents ans.

 

Plus je les examine, plus j’y trouve de vérité, ce qui a précédé et ce qui a suivi, plus de prophètes :

un peuple entier le prédit avant sa venue, un peuple entier l’adore après sa venue ;

et cette synagogue qui l’a précédé, et [ce nombre de Juifs] misérables et sans prophètes

qui le suivent et qui, étant tous ennemis, sont d’admirables témoins pour nous de la vérité

de ces prophéties où leur misère et leur aveuglement même est prédit. Enfin eux sans idoles ni roi.

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Le sceptre étant encore entre les mains du premier usurpateur étranger.

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Le bruit de la venue de Jésus-Christ.

 

Je trouve cet enchaînement, cette religion toute divine dans son autorité, dans sa durée, dans sa perpétuité, dans sa morale, dans sa conduite, dans sa doctrine, dans ses effets. Et ainsi je tends les bras à mon libérateur qui, ayant été prédit durant quatre mille ans, est venu souffrir et mourir pour moi sur la terre, dans les temps et dans toutes les circonstances qui en ont été prédites. Et par sa grâce j’attends la mort en paix, dans l’espérance de lui être éternellement uni et je vis cependant avec joie, soit dans les biens qu’il lui plaît de me donner, soit dans les maux qu’il m’envoie pour mon bien et qu’il m’a appris à souffrir par son exemple.

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Les ténèbres des Juifs effroyables et prédites :

Eris palpans in meridie.

Dabitur liber scienti litteras, et dicet : Non possum legere.

 

 

La remarque initiale sur les disputes entre amis est liée aux idées de Pascal sur l’amour propre.

La suite du texte, conformément au programme consistant à voir ce qu’il y a de clair dans tout l’état des Juifs et d’incontestable (Ordre 6 - Laf. 8, Sel. 42), est consacrée aux avantages du peuple juif, dont Pascal propose une présentation plus ample dans le fragment Preuves par les Juifs I (Laf. 451, Sel. 691).

Pascal explique dans De l’esprit géométrique, II, De l’art de persuader, que, pour réaliser une persuasion solide et profonde, on doit tenir compte non seulement des principes de l’esprit, mais ceux du cœur. Il montre que l’histoire du peuple juif le rend à la fois éclairant et aimable.

 

Eris palpans in meridie : « Vous marcherez à tâtons en plein midi ».

Dabitur liber scienti litteras, et dicet : Non possum legere : « On donnera à un homme qui sait lire, en lui disant : Lisez ce livre ; et il répondra : Je ne le puis. »

 

Analyse détaillée...

 

Fragments connexes

 

Ordre 6 (Laf. 8, Sel. 42). Ordre.

Voir ce qu’il y a de clair dans tout l’état des Juifs et d’incontestable.

A P. R. 2 (Laf. 149, Sel. 182). Je n’entends pas que vous soumettiez votre créance à moi sans raison, et ne prétends point vous assujettir avec tyrannie. Je ne prétends point aussi vous rendre raison de toutes choses. Et pour accorder ces contrariétés j’entends vous faire voir clairement par des preuves convaincantes des marques divines en moi qui vous convainquent de ce que je suis et m’attirer autorité par des merveilles et des preuves que vous ne puissiez refuser et qu’ensuite vous croyiez les choses que je vous enseigne quand vous n’y trouverez autre sujet de les refuser, sinon que vous ne pouvez par vous-même connaître si elles sont ou non.

Prophéties 15 (Laf. 335, Sel. 368). La plus grande des preuves de Jésus-Christ sont les prophéties. Cest aussi à quoi Dieu a le plus pourvu, car lévénement qui les a remplies est un miracle subsistant depuis la naissance de lÉglise jusques à la fin. Aussi Dieu a suscité des prophètes durant mille six cents ans et pendant quatre cents ans après il a dispersé toutes ces prophéties avec tous les Juifs qui les portaient dans tous les lieux du monde. Voilà quelle a été la préparation à la naissance de Jésus-Christ dont lÉvangile devant être cru de tout le monde, il a fallu non seulement quil y ait eu des prophéties pour le faire croire mais que ces prophéties fussent par tout le monde pour le faire embrasser par tout le monde.

Preuves par discours III (Laf. 436, Sel. 688). Antiquité des Juifs.

Preuves par les Juifs I (Laf. 451, Sel. 691). Avantages du peuple juif.

Dans cette recherche le peuple juif attire d’abord mon attention par quantité de choses admirables et singulières qui y paraissent.

Je vois d’abord que c’est un peuple tout composé de frères, et au lieu que tous les autres sont formés de l’assemblage d’une infinité de familles, celui-ci quoique si étrangement abondant est tout sorti d’un seul homme, et étant ainsi tous une même chair et membres les uns des autres, composent un puissant état d’une seule famille, cela est unique.

Cette famille ou ce peuple est le plus ancien qui soit en la connaissance des hommes, ce qui me semble lui attirer une vénération particulière. Et principalement dans la recherche que nous faisons, puisque si Dieu s’est de tout temps communiqué aux hommes, c’est à ceux-ci qu’il faut recourir pour en savoir la tradition.

Ce peuple n’est pas seulement considérable par son antiquité mais il est encore singulier en sa durée, qui a toujours continué depuis son origine jusqu’à maintenant, car au lieu que les peuples de Grèce et d’Italie, de Lacédémone, d’Athènes, de Rome et les autres qui sont venus si longtemps après soient péris il y a si longtemps, ceux-ci subsistent toujours et malgré les entreprises des tant de puissants rois qui ont cent fois essayé de les faire périr, comme leurs historiens le témoignent, et comme il est aisé de le juger par l’ordre naturel des choses pendant un si long espace d’années. Ils ont toujours été conservés néanmoins, et cette conservation a été prédite. Et s’étendant depuis les premiers temps jusques aux derniers, leur histoire enferme dans sa durée, celle de toutes nos histoires.

La loi par laquelle ce peuple est gouverné est tout ensemble, la plus ancienne loi du monde, la plus parfaite et la seule qui ait toujours été gardée sans interruption dans un État. C’est ce que Josèphe montre admirablement contre Apion, et Philon juif, en divers lieux où ils font voir qu’elle est si ancienne que le nom même de loi n’a été connu des plus anciens que plus de mille ans après, en sorte que Homère qui a écrit l’histoire de tant d’États ne s’en est jamais servi. Et il est aisé de juger de sa perfection par la simple lecture, où l’on voit qu’on a pourvu à toutes choses, avec tant de sagesse, tant d’équité et tant de jugement que les plus anciens législateurs grecs et romains en ayant eu quelque lumière en ont emprunté leurs principales lois, ce qui paraît par celle qu’ils appellent des douze Tables, et par les autres preuves que Josèphe en donne.

Mais cette loi est en même temps la plus sévère et la plus rigoureuse de toutes en ce qui regarde le culte de leur religion obligeant ce peuple pour le retenir dans son devoir, à mille observations particulières et pénibles sur peine de la vie, de sorte que c’est une chose bien étonnante, qu’elle se soit toujours conservée constamment durant tant de siècles, par un peuple rebelle et impatient comme celui-ci pendant que tous les autres États ont changé de temps en temps leurs lois quoique tout autrement faciles.

Le livre qui contient cette loi la première de toutes, est lui-même le plus ancien livre du monde, ceux d’Homère, d’Hésiode et les autres n’étant que six ou sept cents ans depuis.

Preuves par les Juifs IV (Laf. 454, Sel. 694). Je vois la religion chrétienne fondée sur une religion précédente, où voici ce que je trouve d’effectif.

Je ne parle point ici des miracles de Moïse, de Jésus-Christ et des apôtres, parce qu’ils ne paraissent pas d’abord convaincants et que je ne veux que mettre ici en évidence tous les fondements de cette religion chrétienne qui sont indubitables, et qui ne peuvent être mis en doute par quelque personne que ce soit.

Il est certain que nous voyons en plusieurs endroits du monde, un peuple particulier séparé de tous les autres peuples du monde qui s’appelle le peuple juif.

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Je vois donc des faiseurs de religions en plusieurs endroits du monde et dans tous les temps, mais ils n’ont ni la morale qui peut me plaire, ni les preuves qui peuvent m’arrêter, et qu’ainsi j’aurais refusé également, et la religion de Mahomet et celle de la Chine et celle des anciens Romains et celle des Egyptiens par cette seule raison que l’une n’ayant point plus de marques de vérité que l’autre, ni rien qui me déterminât nécessairement. La raison ne peut pencher plutôt vers l’une que vers l’autre.

Mais en considérant ainsi cette inconstante et bizarre variété de mœurs et de créances dans les divers temps je trouve en un coin du monde, un peuple particulier séparé de tous les autres peuples de la terre, le plus ancien de tous et dont les histoires, précèdent de plusieurs siècles les plus anciennes que nous ayons.

Je trouve donc ce peuple grand et nombreux sorti d’un seul homme, qui adore un seul Dieu, et qui se conduit par une loi qu’ils disent tenir de sa main ils soutiennent qu’ils sont les seuls du monde auxquels Dieu a révélé ses mystères. Que tous les hommes sont corrompus et dans la disgrâce de Dieu, qu’ils sont tous abandonnés à leurs sens et à leur propre esprit. Et que de là viennent les étranges égarements et les changements continuels qui arrivent entre eux et de religions et de coutumes. Au lieu qu’ils demeurent inébranlables dans leur conduite, mais que Dieu ne laissera point éternellement les autres peuples dans ces ténèbres, qu’il viendra un libérateur, pour tous, qu’ils sont au monde pour l’annoncer aux hommes, qu’ils sont formés exprès pour être les avant-coureurs et les hérauts de ce grand avènement, et pour appeler tous les peuples à s’unir à eux dans l’attente de ce libérateur.

La rencontre de ce peuple m’étonne, et me semble digne de l’attention.

Je considère cette loi qu’ils se vantent de tenir de Dieu et je la trouve admirable. C’est la première loi de toutes et de telle sorte qu’avant même que le mot de loi fût en usage parmi les Grecs, il y avait près de mille ans qu’ils l’avaient reçue et observée sans interruption. Ainsi je trouve étrange que la première loi du monde se rencontre aussi la plus parfaite en sorte que les plus grands législateurs en ont emprunté les leurs comme il paraît par la loi des douze Tables d’Athènes qui fut ensuite prise par les Romains et comme il serait aisé de le montrer, si Josèphe et d’autres n’avaient assez traité cette matière.

Preuves par les Juifs V (Laf. 456, Sel. 696). Ceci est effectif :

Pendant que tous les philosophes se séparent en différentes sectes il se trouve en un coin du monde des gens qui sont les plus anciens du monde, déclarant que tout le monde est dans l’erreur, que Dieu leur a révélé la vérité, qu’elle sera toujours sur la terre. En effet toutes les autres sectes cessent ; celle-là dure toujours et depuis quatre mille ans ils déclarent qu’ils tiennent de leurs ancêtres que l’homme est déchu de la communication avec Dieu dans un entier éloignement de Dieu, mais qu’il a promis de les racheter que cette doctrine serait toujours sur la terre, que leur loi a double sens.

Que durant mille six cents ans ils ont eu des gens qu’ils ont crus prophètes qui ont prédit le temps et la manière.

Que quatre cents ans après ils ont été épars partout, parce que Jésus-Christ devait être annoncé partout.

Prophéties I (Laf. 483, Sel. 718). Genèse, 49.

[...]

Le sceptre ne sera point ôté de Juda, ni le législateur d’entre ses pieds, jusqu’à ce que Scilo vienne, et les nations s’assembleront à lui pour lui obéir.

Prophéties II (Laf. 484, Sel. 719). Ce même Jacob, disposant de cette terre future comme s’il en eût été maître, en donne une portion à Joseph plus qu’aux autres. Je vous donne, dit-il, une part plus qu’à vos frères. Et bénissant ses deux enfants Éphraïm et Manassé que Joseph lui avait présentés, l’aîné Manassé à sa droite et le jeune Éphraïm à sa gauche, il met ses bras en croix et, posant la main droite sur la tête d’Éphraïm et la gauche sur Manassé, il les bénit en sorte. Et sur ce que Joseph lui représente qu’il préfère le jeune, il lui répond avec une fermeté admirable, « je le sais bien mon fils, je le sais bien, mais Éphraïm croîtra tout autrement que Manassé », ce qui a été en effet si véritable dans la suite, qu’étant seul presque aussi abondant que dix lignées entières qui composaient tout un royaume, elles ont été ordinairement appelées du seul nom d’Éphraïm. Ce même Joseph en mourant recommande à ses enfants d’emporter ses os avec eux quand ils iront en cette terre où ils ne furent que deux cents ans après.

Prophéties V (Laf. 488, Sel. 734). Les Juifs en le tuant pour ne le point recevoir pour Messie, lui ont donné la dernière marque du Messie.

Et en continuant à le méconnaître ils se sont rendus témoins irréprochables.

Et en le tuant et continuant à le renier ils ont accompli les prophéties.

Prophéties VIII (Laf. 502, Sel. 738). Il fallait que pour donner foi au Messie il y eût eu des prophéties précédentes, et qu’elles fussent portées par des gens non suspects et d’une diligence et fidélité et d’un zèle extraordinaire et connu de toute la terre.

Pour faire réussir tout cela, Dieu a choisi ce peuple charnel auquel il a mis en dépôt les prophéties qui prédisent le Messie comme libérateur et dispensateur des biens charnels que ce peuple aimait.

Et ainsi il a eu une ardeur extraordinaire pour ses prophètes et a porté à la vue de tout le monde ces livres qui prédisent leur Messie, assurant toutes les nations qu’il devait venir, et en la manière prédite dans les livres qu’ils tenaient ouverts à tout le monde. Et ainsi ce peuple, déçu par l’avènement ignominieux et pauvre du Messie, ont été ses plus cruels ennemis. De sorte que voilà le peuple du monde le moins suspect de nous favoriser et le plus exact et zélé qui se puisse dire pour sa loi et pour ses prophètes qui les porte incorrompus.

Pensées diverses (Laf. 606, Sel. 502). Un vrai ami est une chose si avantageuse même pour les plus grands seigneurs, afin qu’il dise du bien d’eux et qu’il les soutienne en leur absence. Même qu’ils doivent tout faire pour en avoir, mais qu’ils choisissent bien, car s’ils font tous leurs efforts pour des sots, cela leur sera inutile quelque bien qu’ils disent d’eux. Et même ils n’en diront pas de bien s’ils se trouvent les plus faibles, car ils n’ont pas d’autorité et ainsi ils en médiront par compagnie.

 

Pensée n° 8H-19T recto (Laf. 919, Sel. 751). Console-toi. Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais trouvé. Je pensais à toi dans mon agonie ; j’ai versé telles gouttes de sang pour toi.

Amour propre (Laf. 978, Sel. 743). Chaque degré de bonne fortune qui nous élève dans le monde nous éloigne davantage de la vérité, parce qu’on appréhende plus de blesser ceux dont l’affection est plus utile et l’aversion plus dangereuse. Un prince sera la fable de toute l’Europe, et lui seul n’en saura rien. Je ne m’en étonne pas : dire la vérité est utile à celui à qui on la dit, mais désavantageux à ceux qui la disent, parce qu’ils se font haïr. Or ceux qui vivent avec les princes aiment mieux leurs intérêts que celui du prince qu’ils servent ; et ainsi ils n’ont garde de lui procurer un avantage en se nuisant à eux-mêmes.

Ce malheur est sans doute plus grand et plus ordinaire dans les plus grandes fortunes ; mais les moindres n’en sont pas exemptes, parce qu’il y a toujours quelque intérêt à se faire aimer des hommes. Ainsi la vie humaine n’est qu’une illusion perpétuelle ; on ne fait que s’entre-tromper et s’entre-flatter. Personne ne parle de nous en notre présence comme il en parle en notre absence. L’union qui est entre les hommes n’est fondée que sur cette mutuelle tromperie ; et peu d’amitiés subsisteraient, si chacun savait ce que son ami dit de lui lorsqu’il n’y est pas, quoiqu’il en parle alors sincèrement et sans passion.

 

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