Pensées diverses VIII – Fragment n° 2 / 6 – Papier original : RO 205

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : n° 188 p. 425 v° à 427 v° / C2 : p. 399 (copie de Pierre Guerrier)

Éditions de Port-Royal :

     Chap. I - Contre l’Indifférence des Athées : 1669 et janv. 1670 p. 8 et 13  / 1678 n° 1 p. 7 et 12

     Chap. XXVIII - Pensées Chrestiennes : 1669 et janv. 1670 p. 271 / 1678 n° 71 p. 264

Éditions savantes : Faugère II, 20 / Havet XXV.134 et 135, XXIV.45 et 8 bis / Brunschvicg 194 bis / Tourneur p. 313 / Le Guern 403 / Lafuma 432 (série XXX) / Sellier 662

 

Avertissement : nous présentons les textes barrés verticalement par Pascal sur un fond bleuté plus foncé.

 

 

On doit avoir pitié des uns et des autres, mais on doit avoir pour les uns une pitié qui naît de tendresse, et pour les autres une pitié qui naît de mépris.

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Il faut bien être dans la religion qu’ils méprisent pour ne les pas mépriser.

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Cela n’est point du bon air.

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Cela montre qu’il n’y a rien à leur dire, non par mépris mais parce qu’ils n’ont pas le sens commun. Il faut que Dieu les touche.

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Les gens de cette sorte sont académistes, écoliers, et c’est le plus méchant caractère d’hommes que je connaisse.

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Vous me convertirez.

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Je ne prends point cela par bigoterie, mais par la manière dont le cœur de l’homme est fait, non par un zèle de dévotion et de détachement, mais par un principe purement humain et par un mouvement d’intérêt et d’amour‑propre.

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Il est sans doute qu’il n’y a point de bien sans la connaissance de Dieu, qu’à mesure qu’on en approche on est heureux et que le dernier bonheur est de le connaître avec certitude, qu’à mesure qu’on s’en éloigne on est malheureux et que le dernier malheur serait la certitude du contraire.

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C’est donc un malheur que de douter, mais c’est un devoir indispensable de chercher dans le doute, et ainsi celui qui doute et qui ne cherche pas est tout ensemble malheureux et injuste ; que s’il est avec cela gai et présomptueux, je n’ai point de terme pour qualifier une si extravagante créature.

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Cependant il est certain que l’homme est si dénaturé

qu’il y a dans son cœur une semence de joie en cela.

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Est‑ce une chose à dire avec joie ?

C’est une chose qu’on doit donc dire tristement.

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Le beau sujet de se réjouir et de se vanter la tête levée en cette sorte... : Donc réjouissons-nous, vivons sans crainte et sans inquiétude, et attendons la mort puisque cela est incertain, et nous verrons alors ce qu’il arrivera de nous. Je n’en vois pas la conséquence.

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N’est‑ce pas assez qu’il se fasse des miracles en un lieu

et que la providence paraisse sur un peuple ?

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Le bon air va à n’avoir point de complaisance,

et la bonne piété à avoir complaisance pour les autres.

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Est‑ce courage à un homme mourant d’aller, dans la faiblesse et dans l’agonie, affronter un Dieu tout-puissant et éternel ?

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 Que je serais heureux si j’étais en cet état, qu’on eût pitié de ma sottise et qu’on eût la bonté de m’en tirer malgré moi !

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N’en être pas fâché et ne pas aimer, cela accuse tant de faiblesse d’esprit et tant de malice dans la volonté.

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Quel sujet de joie de ne plus attendre que des misères sans ressource ! Quelle consolation dans le désespoir de tout consolateur !

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Mais ceux‑là mêmes qui semblent les plus opposés à la gloire de la religion, nous en ferons le premier argument qu’il y a quelque chose de surnaturel. [Ils] n’y seront pas inutiles pour les autres. Car un aveuglement de cette sorte n’est pas une chose naturelle. Et si leur folie les rend si contraires à leur propre bien, elle servira à en garantir les autres par l’horreur d’un exemple si déplorable et d’une folie si digne de compassion.

Est‑ce qu’ils sont si fermes qu’ils soient insensibles à tout ce qui les touche ?

Éprouvons‑les dans la perte des biens ou de l’honneur. Quoi ! c’est un enchantement.

 

 

Cette suite de notes, pour la plupart barrées verticalement, a certainement servi à composer et à étoffer le fragment Preuves par discours II (Laf. 427, Sel. 681). Le grand nombre de mots-clés témoigne cependant que malgré la brièveté des notes, on y voit se concentrer les thèmes majeurs du protreptique pascalien.

 

Analyse détaillée...

 

Fragments connexes

 

Vanité 33 (Laf. 47, Sel. 80). Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours, ou nous rappelons le passé pour l’arrêter comme trop prompt, si imprudents que nous errons dans les temps qui ne sont point nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient, et si vains que nous songeons à ceux qui ne sont rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. C’est que le présent d’ordinaire nous blesse. Nous le cachons à notre vue parce qu’il nous afflige, et s’il nous est agréable nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l’avenir, et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance pour un temps où nous n’avons aucune assurance d’arriver.

Que chacun examine ses pensées. Il les trouvera toutes occupées au passé ou à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent, et si nous y pensons ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin. Le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heureux il est inévitable que nous ne le soyons jamais.

Grandeur 5 (Laf. 109, Sel. 141). Cela suffit pour embrouiller au moins la matière, non que cela éteigne absolument la clarté naturelle qui nous assure de ces choses. Les académiciens auraient gagé, mais cela la ternit et trouble les dogmatistes, à la gloire de la cabale pyrrhonienne qui consiste à cette ambiguïté ambiguë, et dans une certaine obscurité douteuse dont nos doutes ne peuvent ôter toute la clarté, ni nos lumières naturelles en chasser toutes les ténèbres.

Grandeur 6 (Laf. 110, Sel 142). Ceux à qui Dieu a donné la religion par sentiment du cœur sont bien heureux et bien légitimement persuadés, mais ceux qui ne l’ont pas, nous ne pouvons la donner que par raisonnement en attendant que Dieu la leur donne par sentiment de cœur, sans quoi la foi n’est qu’humaine et inutile pour le salut.

Divertissement 4 (Laf. 136, Sel. 168). Ou l’on pense aux misères qu’on a ou à celles qui nous menacent. Et quand on se verrait même assez à l’abri de toutes parts l’ennui de son autorité privée ne laisserait pas de sortir du fond du cœur où il a des racines naturelles, et de remplir l’esprit de son venin.

Commencement 12 (Laf. 162, Sel. 194). Commencer par plaindre les incrédules, ils sont assez malheureux par leur condition. Il ne les faudrait injurier qu’au cas que cela servît, mais cela leur nuit.

Commencement 13 (Laf. 163, Sel. 195). Un homme dans un cachot, ne sachant si son arrêt est donné, n’ayant plus qu’une heure pour l’apprendre, cette heure suffisant s’il sait qu’il est donné pour le faire révoquer. Il est contre nature qu’il emploie cette heure là, non à s’informer si l’arrêt est donné, mais à jouer au piquet.

Ainsi il est surnaturel que l’homme etc. C’est un appesantissement de la main de Dieu.

Ainsi non seulement le zèle de ceux qui le cherchent prouve Dieu, mais l’aveuglement de ceux qui ne le cherchent pas.

Loi figurative 24 (Laf. 269, Sel. 300). Il y en a qui voient bien qu’il n’y a pas d’autre ennemi de l’homme que la concupiscence qui les détourne de Dieu, et non pas des [iniquités], ni d’autre bien que Dieu, et non pas une terre grasse. Ceux qui croient que le bien de l’homme est en sa chair et le mal en ce qui le détourne des plaisirs des sens, qu’il[s] s’en soûle[nt] et qu’il[s] y meure[nt].

Rabbinage 2 (Laf. 278, Sel. 309). Sur le mot de la Genèse 8, la composition du cœur de l’homme est mauvaise dès son enfance.

R. Moïse Haddarschan : Ce mauvais levain est mis dans l’homme dès l’heure où il est formé.

Massechet Succa : ce mauvais levain a sept noms dans l’Écriture. Il est appelé mal, prépuce, immonde, ennemi, scandale, cœur de pierre, aquilon : tout cela signifie la malignité qui est cachée et empreinte dans le cœur de l’homme.

[...]

Midrasch Tillim dit la même chose, et que Dieu délivrera la bonne nature de l’homme de la mauvaise.

Dossier de travail (Laf. 383, Sel. 2). D’être insensible à mépriser les choses intéressantes, et devenir insensible au point qui nous intéresse le plus.

Preuves par discours II (Laf. 427, Sel. 681).

Preuves par discours II (Laf. 431, Sel. 683). Ainsi, les deux preuves de la corruption et de la Rédemption se tirent des impies, qui vivent dans l’indifférence de la religion, et des Juifs, qui en sont les ennemis irréconciliables.

Preuves par discours II (Laf. 432 série IV, Sel. 684).

Prophéties VII (Laf. 492, Sel. 736). La sincérité des Juifs.

[...]

Sincères contre leur honneur et mourant pour cela. Cela n’a point d’exemple dans le monde ni sa racine dans la nature.

Pensées diverses (Laf. 551, Sel. 461). L’imagination grossit les petits objets jusqu’à en remplir notre âme par une estimation fantasque, et par une insolence téméraire elle amoindrit les grandes jusqu’à sa mesure, comme en parlant de Dieu.

Pensées diverses (Laf. 618, Sel. 511). S’il y a un Dieu il ne faut aimer que lui et non les créatures passagères. Le raisonnement des impies dans la Sagesse n’est fondé que sur ce qu’il n’y a point de Dieu. Cela posé, dit‑il, jouissons donc des créatures. C’est le pis‑aller. Mais s’il y avait un Dieu à aimer il n’aurait pas conclu cela mais bien le contraire. Et c’est la conclusion des sages : il y a un Dieu, ne jouissons donc pas des créatures.

Pensées diverses (Laf. 657, Sel. 541). Plaindre les malheureux n’est pas contre la concupiscence. Au contraire, on est bien aise d’avoir à rendre ce témoignage d’amitié et à s’attirer la réputation de tendresse sans rien donner.

 

Mémorial (Laf. 913, Sel. 742). Certitude, certitude, sentiment, joie, paix.

Pensée n° 6F (Le mystère de Jésus) (Laf. 919, Sel. 749). Jésus au milieu de ce délaissement universel et de ses amis choisis pour veiller avec lui, les trouvant dormant, s’en fâche à cause du péril où ils exposent non lui mais eux‑mêmes, et les avertit de leur propre salut et de leur bien avec une tendresse cordiale pour eux pendant leur ingratitude. Et les avertit que l’esprit est prompt et la chair infirme.

Pensée n° 15P (Laf. 931, Sel. 759). J’essaye d’être juste, véritable, sincère et fidèle à tous les hommes et j’ai une tendresse de cœur pour ceux à qui Dieu m’a uni plus étroitement.

Amour propre (Laf. 978, Sel. 743). L’homme n’est donc que déguisement, que mensonge et hypocrisie, et en soi-même et à l’égard des autres. Il ne veut donc pas qu’on lui dise la vérité. Il évite de la dire aux autres ; et toutes ces dispositions, si éloignées de la justice et de la raison, ont une racine naturelle dans son cœur.

 

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