Miracles II  – Fragment n° 9 / 15 – Papier original : RO 455-2

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : n° 192 p. 449 / C2 : p. 247

Éditions de Port-Royal : Chap. XXVIII - Pensées chrestiennes : 1669 et janv. 1670 p. 266 / 1678 n° 57 p. 258-259

Éditions savantes : Faugère II, 223, XIV ; II, 382, XLVI / Havet XXV.148, XXIV.35 / Brunschvicg 893, 806, 665 / Tourneur p. 148 / Le Guern 688 / Lafuma 847 à 849 (série XXXIII, notée XXXII par erreur) / Sellier 430

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Bibliographie

 

 

BORD André, Lumière et ténèbres chez Pascal, Paris, Téqui, 2006.

DELASSAULT Geneviève, Le Maistre de Sacy et son temps, Nizet, Paris, 1957.

DESCOTES Dominique, “Pascal et la lumière”, in BIET Christian et JULLIEN Vincent, Le siècle de la lumière, 1600-1715, Fontenay, ENS-Éditions1997, p. 165-181.

DESCOTES Dominique, L’argumentation chez Pascal, Paris, Presses Universitaires de France, 1993, p. 231-265.

DROZ Édouard, Étude sur le scepticisme de Pascal, Paris, Alcan, 1886.

DUBARLE A., “Pascal et l’interprétation des Écritures”, Les Sciences philosophiques et Théologiques, vol. II, 1941-1942, p. 346-379.

FORCE Pierre, Le problème herméneutique chez Pascal, Paris, Vrin, 1989.

LE GUERN Michel, L’image dans l’œuvre de Pascal, Paris, Klincksieck, 1983.

LHERMET J., Pascal et la Bible, Paris, Vrin, 1931.

MESNARD Jean, “La théorie des figuratifs dans les Pensées de Pascal”, La culture du XVIIe siècle, Paris, Presses Universitaires de France, 1992, p. 426-453.

MESNARD Jean, Les Pensées de Pascal, 2e éd., Paris, SEDES-CDU, 1993.

MOROT-SIR Édouard, La Raison et la Grâce selon Pascal, Presses Universitaires de France, Paris, 1996, p. 104 sq., sur la lumière.

PAVLOVITS Tamás, Le rationalisme de Pascal, Paris, Publications de la Sorbonne, 2007.

SELLIER Philippe, Pascal et saint Augustin, Paris, Colin, 1970.

 

 

Éclaircissements

 

En montrant la vérité, on la fait croire, mais en montrant l’injustice des ministres, on ne la corrige pas. On assure la conscience en montrant la fausseté, on n’assure pas la bourse en montrant l’injustice.

 

GEF XIV, p. 327 propose l’interprétation suivante : « L’enseignement de la vérité est direct, car il suffit à l’esprit d’être éclairé », autrement dit parce qu’il n’est question que de pure théorie. « Mais l’enseignement de la vérité n’est rien s’il s’arrête à l’intelligence », savoir lorsque l’on vient à la pratique : « vous montrez au voleur qu’il est injuste, et vous ne l’empêchez pas de voler ». GEF renvoie à la Provinciale XII, éd. Cognet, Garnier, p. 228 : « Les péchés n’obligent qu’à se confesser selon vos maximes ; la simonie oblige à restituer : et il y a des personnes à qui cela paraîtrait assez différent. Car vous avez bien trouvé des expédients pour rendre la confession douce, au lieu que vous n’en avez point trouvé pour rendre la restitution agréable ».

En revanche, la question du sens auquel doit être pris le mot ministre n’est pas immédiatement claire.

Ministre peut être pris au sens politique : Voir Furetière, Ministre d’État : celui sur qui un prince se repose de l’administration de son État, à qui il commet le soin de ses principales affaires (Furetière). Voir aussi, Bluche François (dir.), Dictionnaire du grand siècle, art. Ministre, p. 1030-1031. Montrer l’injustice des ministres a été le grand projet de la Fronde. Il suffit de relire les Mémoires du cardinal de Retz pour le comprendre...

Ministre : titre de ceux qui servent les églises protestantes, qui seuls ont l’autorité de prêcher et d’administrer les sacrements, et qui prennent la qualité de ministres de la parole de Dieu ou du saint Évangile. Voir aussi Bluche François (dir.), Dictionnaire du grand siècle, art. Pasteur, p. 1161-1162. Voir notamment p. 1162, les noms des ministres les plus réputés au temps de Pascal.

 

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Les miracles et la vérité sont nécessaires à cause qu’il faut convaincre l’homme entier, en corps et en âme.

 

La mise en correspondance entre les miracles et le corps d’une part, et de la vérité avec l’âme d’autre part paraît assez originale. Sur le sens de cette solidarité, voir Mesnard Jean, Les Pensées de Pascal, 2e éd., Paris, 1993, p. 254. Sur la nécessité de faire les gestes de la croyance, voir p. 87. Si le matériel et joint au spirituel, c’est que l’homme doit se rappeler sa bassesse lorsqu’il s’élève jusqu’à Dieu.

Pensée n° 19T (Laf. 936, Sel. 751). Les pénitences extérieures disposent à l’intérieure, comme les humiliations à l’humilité, ainsi les...

Pensée n° 24Aa (Laf. 944, Sel. 767). Il faut que l’extérieur soit joint à l’intérieur pour obtenir de Dieu ; c’est-à-dire que l’on se mette à genoux, prie des lèvres, etc. afin que l’homme orgueilleux qui n’a voulu se soumettre à Dieu soit maintenant soumis à la créature. Attendre de cet extérieur le secours est être superstitieux ; ne vouloir pas le joindre à l’intérieur est être superbe.

Droz Édouard, Étude sur le scepticisme de Pascal, p. 135 sq.

 

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La charité n’est pas un précepte figuratif. Dire que Jésus‑Christ, qui est venu ôter les figures pour mettre la vérité, ne soit venu que mettre la figure de la charité pour ôter la réalité qui était auparavant, cela est horrible.

 

Cette partie du texte à partir de Dire que Jésus-Christ... est une addition qui développe le principe La charité n’est pas un précepte figuratif.

Loi figurative 25 (Laf. 270, Sel. 301). Figures.

Les Juifs avaient vieilli dans ces pensées terrestres : que Dieu aimait leur père Abraham, sa chair et ce qui en sortait, que pour cela il les avait multipliés et distingués de tous les autres peuples sans souffrir qu’ils s’y mêlassent, que quand ils languissaient dans l’Égypte il les en retira avec tous ses grands signes en leur faveur, qu’il les nourrit de la manne dans le désert, qu’il les mena dans une terre bien grasse, qu’il leur donna des rois et un temple bien bâti pour y offrir des bêtes, et par le moyen de l’effusion de leur sang qu’ils seraient purifiés, et qu’il leur devait enfin envoyer le Messie pour les rendre maîtres de tout le monde, et il a prédit le temps de sa venue.

Le monde ayant vieilli dans ces erreurs charnelles. Jésus-Christ est venu dans le temps prédit, mais non pas dans l’éclat attendu, et ainsi ils n’ont pas pensé que ce fût lui. Après sa mort, saint Paul est venu apprendre aux hommes que toutes ces choses étaient arrivées en figure, que le royaume de Dieu ne consistait pas en la chair mais en l’esprit, que les ennemis des hommes n’étaient pas les Babyloniens mais leurs passions, que Dieu ne se plaisait pas aux temples faits de main mais en un cœur pur et humilié, que la circoncision du corps était inutile mais qu’il fallait celle du cœur, que Moïse ne leur avait pas donné le pain du ciel, etc.

Mais Dieu n’ayant pas voulu découvrir ces choses à ce peuple qui en était indigne et ayant voulu néanmoins les produire afin qu’elles fussent crues, il en a prédit le temps clairement et les a quelquefois exprimées clairement, mais abondamment en figures, afin que ceux qui aimaient les choses figurantes s’y arrêtassent (je ne dis pas bien) et que ceux qui aimaient les figurées les y vissent.

Tout ce qui ne va point à la charité est figure.

L’unique objet de l’Écriture est la charité.

Tout ce qui ne va point à l’unique bien en est la figure. Car puisqu’il n’y a qu’un but tout ce qui n’y va point en mots propres est figure.

Dieu diversifie ainsi cet unique précepte de charité pour satisfaire notre curiosité qui recherche la diversité, par cette diversité qui nous mène toujours à notre unique nécessaire. Car une seule chose est nécessaire et nous aimons la diversité, et Dieu satisfait à l’un et à l’autre par ces diversités qui mènent à ce seul nécessaire.

Mais les Juifs ont trop aimé les choses figurantes [...] qu’ils ont méconnu la réalité quand elle est venue dans le temps et en la manière prédite. Par exemple, les rabbins prennent pour figure les mamelles de l’épouse et tout ce qui n’exprime pas l’unique but qu’ils ont des biens temporels. Et les chrétiens prennent même l’Eucharistie pour figure de la gloire où ils tendent.

Sellier Philippe, Pascal et saint Augustin, p. 409. Pascal s’oppose aux exégèses qui risquent de ridiculiser l’Écriture. Il trouve que même saint Augustin s’est livré à des spéculations numériques aventureuses. Voir Recueil de choses diverses, f° 199 v°, cité in OC I, p. 893, § 16. « M. Pascal a écrit sur le dos de sa Bible : Toutes les fausses beautés que nous trouvons dans saint Augustin ont des admirateurs et en grand nombre. »

L’édition Sellier-Ferreyrolles indique que l’objet de l’indignation de Pascal est la manière dont les casuistes dispensent les fidèles d’aimer Dieu.

En fait, il faut plutôt associer ce passage à l’intention formulée par Pascal dans le fragment Loi figurative 10 (Laf. 254, Sel. 286) : Parler contre les trop grands figuratifs. Comme on sait, la démarche de l’interprétation des figures bibliques commence avec une idée de signe, adoptée sur un mot (par exemple le mot royaume), pour passer à une idée de chose spirituelle représentée par le terme figuratif (le royaume de Dieu). Cette opération est justifiée, soutient Pascal, par les contradictions qui émaillent les Écritures, qui sont destinées à éveiller l’esprit du lecteur. Mais les « trop grands figuratifs » ont le tort, ce premier mouvement accompli, de le réitérer sans autre justification que leur amour des figures ; et ce processus est virtuellement infini. Si après avoir trouvé à quelque figure une signification cachée, l’exégète saisi par une nouvelle idée de signe, cherche à nouveau un sens caché derrière celui qu’il a découvert, plus rien ne l’empêchera de poursuivre indéfiniment par réitération constante de cette idée de signe. C’est principalement le propre des Juifs et plus précisément des kabbalistes.

Pascal souligne expressément ce que cette recherche désordonnée des figures a eu de funeste aux Juifs ; ils n’ont plus été capables de discerner ce qu’était réellement Jésus-Christ, qui était le Messie annoncé par les figures.

Loi figurative 25 (Laf. 270, Sel. 301). Les Juifs ont tant aimé les choses figurantes et les ont si bien attendues qu’ils ont méconnu la réalité quand elle est venue dans le temps et en la manière prédite.

D’autre part, le présent passage souligne en plus ce que cette intempérance interprétative a de contraire à la charité : elle revient à substituer des fins charnelles à la fin spirituelle.

Ce qui impliquerait que le Nouveau Testament est susceptible d’un dépassement ultérieur, comme l’Ancien, autrement dit ôter toute valeur au Nouveau Testament et à la Révélation du Christ.

C’est pourquoi Pascal a pris bien soin, dans la liasse Loi figurative, de régler l’interprétation des figures par des principes clairs et rigoureux.

On trouve dans la note de Wendrock sur la Xe Provinciale, un développement voisin contre les équivoques du p. Antoine Sirmond sur l’amour de Dieu. Reprochant à ce jésuite de prétendre que le mot amour peut être pris dans un sens métaphorique, Nicole écrit, Les Provinciales (...) avec les notes de Wendrock, t. II, Provinciale X, Note troisième ou Dissertation théologique sur le commandement d’aimer Dieu, Section seconde, Réfutation des distinctions captieuses du p. Sirmond, § 1, éd. de 1700, p. 96 :

« Cette prétention est d’autant plus absurde, qu’il n’y a rien où les figures aient moins lieu que dans le précepte de la charité. C’est pourquoi s. Augustin voulant donner des règles pour discerner dans l’Écriture sainte ce que l’on doit entendre dans le sens propre et naturel, et ce qui se doit expliquer dans un sens figuré, il établit d’abord comme un principe qu’on doit suivre dans cette matière : Que tout ce qui rend à établir la charité ne peut être entendu dans un sens figuré. On observera, dit-il [de Doct. Christ. l. 3. c. 9], cette règle dans les expressions figurées. « On examinera avec attention les différents sens que peut avoir le passage où elles se rencontrent, jusqu’à ce qu’on en ait trouvé un qui se rapporte au règne de la charité. Mais si le passage qu’on examine a naturellement ce sens, on ne doit pas croire qu’il y ait aucune expression figurée.

Après cela n’est-ce pas vouloir s’aveugler soi-même, que de chercher des métaphores et des figurés dans un précepte, qui selon saint Augustin, est tellement éloigné de toute métaphore, que l’on est obligé de croire qu’il n’y en a point dans un passage dès qu’à la lettre il s’entend de la charité. »

Lhermet J., Pascal et la Bible, Paris, Vrin, 1931, p. 401 sq. Si c’est une exagération d’être antifiguriste et esclave du sens littéral, c’en est une autre d’être figuriste au point de ne voir partout que des figures dans la Bible. Il faut marquer les limites du sens mystique, et tenir un juste milieu entre deux extrêmes de l’absence d’interprétation et de l’excès d’interprétation. Pascal s’oppose donc à ceux qui inventent des figures tirées par les cheveux (Fausseté 15 (Laf. 217, Sel. 250)), ceux qu’il appelle les trop grands figuratifs.

Delassault Geneviève, Lemaistre de Sacy et son temps, p. 192. Selon Sacy, les Juifs étaient obligés par la loi de double amour des hommes et de Dieu. C’est pourquoi les préceptes qui se rapportaient à la charité n’avaient pas de figures : ne pas oublier Dieu (Deutéronome, VIII, 12-17, p. 97) ; le craindre et l’aimer  (X, 12, p. 120 ; 14-15, p. 1211) ; ne pas pratiquer l’idolâtrie (XIII, 6-9, p. 163) ; aimer le prochain, remettre les dettes à la septième année (XV, 1, p. 183) ; travailler pour qu’il n’y ait pas de pauvres (ibid., 4, p. 185) ; ramener à son frère le bœuf ou la brebis égarés (XXII, 1, p. 268). Ces préceptes n’ont pas été abolis par la loi nouvelle, ils concernaient les chrétiens comme les Juifs.

Havet, éd. des Pensées, II, 1866, p. 136, propose une interprétation discutable : Pascal, écrit-il, attaque ici la doctrine d’après laquelle le sacrement suffisait pour remettre le péché, sans la charité ou l’amour de Dieu, doctrine qu’on attribuait aux jésuites (voir Provinciale X). Mais il n’apporte rien qui confirme cette explication.

Sur ce problème, on peut se reporter aux études suivantes :

Descotes Dominique, L’argumentation chez Pascal, p. 231-265.

Dubarle A., “Pascal et l’interprétation des Écritures”, Les Sciences philosophiques et théologiques, vol. II, 1941-1942, p. 346-379.

Force Pierre, Le problème herméneutique chez Pascal, 1989.

Mesnard Jean, “La théorie des figuratifs dans les Pensées de Pascal”, in La culture du XVIIe siècle, p. 426-484.

Pavlovits Tamás, Le rationalisme de Pascal, Paris, Publications de la Sorbonne, 2007, p. 250 sq. La figuration.

Pascal est de ce point de vue opposé à la méthode de saint Augustin, qui admet sans difficulté qu’une figure puisse être prise en plusieurs sens différents.

Saint Augustin, La doctrine chrétienne, De doctrina christiana, éd. M. Moreau, I. Bochet et G. Madec, Œuvres de saint Augustin, 11/2, Paris, Institut d’Études augustiniennes, 1997.

Bochet Isabelle, « Le firmament de l’Écriture ». L’herméneutique augustinienne, Paris, Institut d’études augustiniennes, 2004.

 

Si la lumière est ténèbres, que seront les ténèbres ?

 

Matthieu VI, 22-23. « Lucerna corporis tui est oculus tuus. Si oculus tuus fuerit simplex : totum corpus tuum lucidum erit. 23. Si autem oculus tuus fuerit nequam : totum corpus tuum tenebrosum erit. Si ergo lumen, quod in te est, tenebra sunt, ipsae tenebrae quanta erunt ? ».

Tr. de Port-Royal : « Votre œil est la lampe de votre corps. Si votre œil est simple, tout votre corps sera lumineux. 23. Mais si votre œil est mauvais, tout votre corps sera ténébreux. Si donc la lumière qui est en vous n’est que ténèbres, combien seront grandes les ténèbres mêmes ? ». Luc XI, 34 donne le même texte.

Commentaire de Port-Royal : « C’est ici une comparaison sensible dont le Fils de Dieu se sert pour représenter l’état déplorable d’une âme devenue esclave de sa propre cupidité. Et c’est de même que s’il leur disait : Si vous ne concevez pas encore ce que je viens de vous déclarer, jugez-en par ce qui se passe dans le corps. Votre œil est à l’égard de votre corps comme une lampe qui l’éclaire, et qui fait que tous ses membres sont en état de s’acquitter sûrement de leurs fonctions. Si cet œil est simple, c’est-à-dire s’il est pur et sain, n’étant point troublé par le mélange d’aucunes méchantes humeurs, tout votre corps sera éclairé ; c’est-à-dire, que votre œil servira de lumière à tous les membres de votre corps. Mais s’il est mauvais, c’est-à-dire, impur et défectueux, et qu’il ne puisse plus voir, tout votre corps sera dans les ténèbres, et exposé à mille chutes. Si donc la lumière qui est en vous, c’est-à-dire si cet œil qui doit être en vous comme votre lampe et votre lumière, est obscurci et est devenu ténébreux, combien seront grandes les ténèbres mêmes, c’est-à-dire, combien à plus forte raison tout le reste de votre corps, qui n’est que ténèbres par lui-même, sera-t-il dans l’obscurité, et en danger de se blesser, ayant perdu toute sa lumière ?

Voilà ce qui se passe à l’égard du corps. Et voici l’induction que Jésus-Christ en veut tirer pour ce qui regarde l’âme. Comme dans le corps, dit saint Chrysostome, lorsque la lumière des yeux est éteinte, les autres membres sont privés du plus grand secours qu’ils avaient pour agir, de même la lumière de l’âme étant obscurcie, on se trouve nécessairement engagé dans une infinité de maux. Ainsi puisque notre plus grand soin à l’égard du corps, est d’en conserver les yeux, que notre principal soin pour l’âme soit aussi d’en conserver la lumière. Que si nous obscurcissons une fois ce qui doit répandre ma lumière dans tout le reste, ne serons-nous pas dans un entier aveuglement ? Comme celui qui arrête la source, sèche le ruisseau ; aussi celui qui ôte à l’âme sa lumière, obscurcit toute la conduite de sa vie. Lorsque la lampe s’éteint, lorsque le pilote se noie, quelle espérance reste-t-il aux autres ? Il est donc visible que celui dont le cœur est obscurci par la passion de l’avarice, dont le Fils de Dieu vient de parler, ou par quelque autre cupidité, ne peut produire que des œuvres de ténèbres, conforme au mouvement de son cœur, puisque c’est du cœur, soit ténébreux, soit éclairé, comme de la source, qui naissent, selon Jésus-Christ [Marc, 7, 20], toutes les pensées de l’homme, bonnes ou mauvaises. Ainsi nous devons apprendre de ces paroles du Sauveur, que toutes nos œuvres, comme dit saint Augustin [Aug. de serm. Dom. In monte, lib. 2. c. 13, n. 45], sont pures et agréables aux yeux de Dieu, lorssqu’elles se font avec un cœur simple, c’est-à-dire, dans la vue de la charité. Car il entend par cet œil dont parle ici Jésus-Christ, l’intention avec laquelle nous agissons, qui étant pure et droite, et ne tendant qu’à ce qui doit être sa fin, rend bonnes toutes nos œuvres qui y sont conformes ».

Le caractère laborieux de ce commentaire (avec la répétition de l’expression c’est-à-dire) permet de bien comprendre, par contraste avec le texte scripturaire, la différence qui existe entre l’origine d’une image ou d’une figure et une véritable source. Dans le cas qui nous occupe, il est clair que la force de la figure de Pascal tient au fait qu’elle supprime tout l’appareil optique de Matthieu, et l’image du corps qui devient ténébreux ou lumineux. Son caractère quasi abstrait la rend d’autant plus saisissante qu’il impose l’idée d’une obscurité ambiante (et non pas intérieure) qui est pour ainsi dire portée à la puissance deux. Il la rend aussi susceptible d’applications nombreuses, alors que le commentaire la restreint à une analogie qui ne donne même pas le sentiment d’être exacte.

On peut se demander si une lumière incertaine n’est pas encore pire que l’obscurité complète.

Pensée n° 12M (Laf. 926, Sel. 755). Je puis bien aimer l’obscurité totale, mais si Dieu m’engage dans un état à demi obscur, ce peu d’obscurité qui y est me déplaît, et parce que je n’y vois pas le mérite d’une entière obscurité il ne me plaît pas. C’est un défaut et une marque que je me fais une idole de l’obscurité séparée de l’ordre de Dieu. Or il ne faut adorer qu’en son ordre.

Sur ce qu’écrit Pascal sur la lumière en général, voir

Le Guern Michel, L’image dans l’œuvre de Pascal, p. 157 sq. Lumière et obscurité chez Pascal. Sur l’opposition entre la lumière et les ténèbres, voir p. 164 sq.

Descotes Dominique, “Pascal et la lumière”, in Biet Christian et Jullien Vincent, Le siècle de la lumière, 1600-1715, p. 165-181.

Saint Augustin, La cité de Dieu, XI, Bibliothèque augustinienne, p. 139.

Le n° 136 de la revue XVIIe siècle, juillet-septembre 1982, est consacré à Matière et lumière au XVIIe siècle.

Bord André, Lumière et ténèbres chez Pascal, Paris, Téqui, 2006.

Morot-Sir Édouard, La Raison et la Grâce selon Pascal, Presses Universitaires de France, Paris, 1996, p. 104 sq., sur la lumière.

La lumière comparée à l’action de la grâce : voir la première Provinciale, éd. Cognet, Garnier, p. 15 sq., et dans les Écrits sur la grâce, le Discours sur la possibilité des commandements, OC III, éd. J. Mesnard, p. 734-735.