Dossier thématique : Aristote

 

Les lecteurs qui abordent Aristote peuvent commencer par l’article que Pierre Aubenque lui a consacré dans le Dictionnaire des philosophes publié par l’Encyclopaedia Universalis, Paris, Albin Michel, 1998, p. 79-111.

Sur l’aristotélisme et Aristote au XVIIe siècle, voir la synthèse de Gérard Escat dans Bluche François (dir.), Dictionnaire du grand siècle, art. Aristote, Paris, Fayard, 1990, p. 103-105. Pour l’époque de Pascal, Aristote est à la fois un modèle et un repoussoir : les modes de pensée de l’aristotélisme, par la tradition scolastique, continuent de marquer profondément les modes de pensée. Mais un nombre croissant de thèses aristotéliciennes font l’objet de réfutations ou tout simplement de rejet, parce qu’elles sont incompatibles avec les nouveaux développements de la science.

Sur le rapport entre Aristote et Pascal, voir Michon Hélène, “Aristote et Pascal”, Courrier du Centre International Blaise Pascal, 24, Clermont-Ferrand, 2002, p. 8-25, qui montre qu’il existe chez Pascal un « aristotélisme caché », qui « réutilise les notions aristotéliciennes d’ordre, de hiérarchie et de juste milieu ».

De fait, l’attitude de Pascal à l’égard d’Aristote est loin de se réduire à une hostilité sans nuance. L’image même qu’il en donne dans les Pensées n’est pas celle d’un docte enfoncé dans des théories dépourvues de tout rapport à la réalité, mais plutôt d’un honnête homme avant la date : voir le fragment Pensées diverses (Laf. 533, Sel. 457). On ne s’imagine Platon et Aristote qu’avec de grandes robes de pédants. C’étaient des gens honnêtes et comme les autres, riant avec leurs amis. Et quand ils se sont divertis à faire leurs lois et leurs politiques ils l’ont fait en se jouant. C’était la partie la moins philosophe et la moins sérieuse de leur vie ; la plus philosophe était de vivre simplement et tranquillement. S’ils ont écrit de politique c’était comme pour régler un hôpital de fous. Et s’ils ont fait semblant d’en parler comme d’une grande chose c’est qu’ils savaient que les fous à qui ils parlaient pensaient être rois et empereurs. Ils entrent dans leurs principes pour modérer leur folie au moins mal qu’il se peut.

Pour ce qui est des doctrines d’Aristote en revanche, Pascal applique le principe qu’il a formulé dans la Préface au traité du vide : « on peut aujourd’hui prendre d’autres sentiments et de nouvelles opinions sans mépris et sans ingratitude » et « sans les contredire, [...] assurer le contraire de ce qu’ils disaient » (OC II, éd. J. Mesnard, p. 781 et 784).

Pascal passe pour anti-aristotélicien, en raison des déclarations qu’il a faites dans la Conclusion des Traités de l’équilibre des liqueurs et de la pesanteur de la masse de l’air, OC II, éd. J. Mesnard, p. 1101.

« Que tous les disciples d’Aristote assemblent tout ce qu’il y a de fort dans les écrits de leur maître, et de ses commentateurs, pour rendre raison de ces choses par l’horreur du vide, s’ils le peuvent ; sinon qu’ils reconnaissent que les expériences sont les véritables maîtres qu’il faut suivre dans la physique ; que celle qui a été faite sur les montagnes a renversé cette créance universelle du monde, que la nature abhorre le vide, et ouvert cette connaissance qui ne saurait plus jamais périr, que la nature n’a aucune horreur pour le vide qu’elle ne fait aucune chose pour l’éviter, et que la pesanteur de l’air est la véritable cause de tous les effets qu’on avait jusqu’ici attribués à cette cause imaginaire ».

On notera cependant que ce discours ne touche qu’une thèse de physique particulière, et vise plutôt les commentateurs d’Aristote qu’Aristote lui-même, notamment en raison de leur mépris de l’expérience, qui doit pourtant, selon Pascal, donner ses principes à la physique.

Le livre de Heath Thomas, Mathematics in Aristotle, Bristol, Thoemmes Press, 1998, fournit une sélection de textes philosophiques et scientifiques commentés qui permettent d’effectuer d’utiles comparaisons avec certaines positions de Pascal.

Sur la logique d’Aristote, l’ouvrage de Blanché Robert, La logique et son histoire d’Aristote à Russell, Paris, Colin, 1970, demeure un outil indispensable ; voir p. 25 sq. La théorie pascalienne de la définition nominale que l’on trouve dans l’opuscule sur L’esprit géométrique et dans les lettres au P. Noël et à Le Pailleur est nettement marquée par la logique d’Aristote.

OC III, éd. J. Mesnard, p. 377 sq., replace Pascal dans la tradition aristotélicienne, notamment pour la théorie de la définition et de la démonstration.

Pascal exprime dans De l’esprit géométrique, II, De l’art de persuader, § 30, OC III, p. 428, son peu de goût pour la syllogistique aristotélicienne, telle qu’elle s’est développée dans la scolastique tardive : « Ce n’est pas barbara et baralipton qui forment le raisonnement. Il ne faut pas guinder l’esprit ; les manières tendues et pénibles le remplissent d’une sotte présomption par une élévation étrangère et par une enflure vaine et ridicule au lieu d’une nourriture solide et vigoureuse. »

Mais sur la nature des principes, des axiomes (notions communes), sur les définitions, sur le fait que les définitions nominales exigent d’être suivies de démonstrations d’existence, les parentés avec Euclide et Aristote sont patentes. J. Mesnard montre toutefois que Pascal a modifié les thèses d’Aristote dans un sens personnel et original, notamment pour ce qui concerne le rapport des définitions et les propositions (notamment celles que la Logique de Port-Royal appellera définitions de choses).

Il y a aussi lieu d’examiner de manière approfondie ce que doivent les conceptions de Pascal sur les indivisibles aux idées d’Aristote. L’opuscule Sur les lignes indivisibles n’est pas d’Aristote lui-même ; il peut être de Théophraste ou d’un disciple d’Aristote. Cependant la doctrine des indivisibles, telle qu’elle est présentée dans les Lettres de A. Dettonville, ainsi que les considérations de L’esprit géométrique sur les indivisibles, portent aussi la marque d’Aristote.

Le seul texte dans lequel Pascal aborde directement les idées d’Aristote est la Provinciale IV, § 29-33, éd. Cognet, Garnier, p. 67-70, à propos caractère volontaire des actions des justes.

Le narrateur rapporte que le jésuite moliniste avec lequel il est en conférence, gêné par les objections qu’on lui présente, invoque un passage du P. Bauny qui mentionne les thèses d’Aristote :

« Le bon Père se trouvant aussi empêché de soutenir son opinion au regard des justes qu’au regard des pécheurs, ne perdit pas pourtant courage. Et après avoir un peu rêvé : Je m’en vas bien vous convaincre, nous dit-il. Et reprenant son P. Bauny à l’endroit même qu’il nous avait montré : Voyez, voyez la raison sur laquelle il établit sa pensée. Je savais bien qu’il ne manquerait pas de bonnes preuves. Lisez ce qu’il cite d’Aristote ; et vous verrez qu’après une autorité si expresse, il faut brûler les livres de ce Prince des Philosophes, ou être de notre opinion. Écoutez donc les principes qu’établit le P. Bauny : Il dit premièrement qu’une action ne peut être imputée à blâme lorsqu’elle est involontaire. Je l’avoue, lui dit mon ami. Voilà la première fois, leur dis-je, que je vous ai vus d’accord. Tenez-vous-en là, mon Père, si vous m’en croyez. Ce ne serait rien faire, me dit-il. Car il faut savoir quelles sont les conditions nécessaires pour faire qu’une action soit volontaire. J’ai bien peur, répondis-je, que vous ne vous brouilliez là-dessus. Ne craignez point, dit-il, ceci est sûr. Aristote est pour moi. Écoutez bien ce que dit le P. Bauny : Afin qu’une action soit volontaire, il faut qu’elle procède d’homme qui voie, qui sache, qui pénètre ce qu’il y a de bien et de mal en elle. Voluntarium est, dit-on communément avec le Philosophe, (vous savez bien que c’est Aristote, me dit-il en me serrant les doigts), quod fit a principio cognoscente singula, in quibus est actio : si bien que quand la volonté à la volée et sans discussion se porte à vouloir, ou abhorrer, faire ou laisser quelque chose avant que l’entendement ait pu voir s’il y a du mal à la vouloir ou à la fuir, la faire, ou la laisser, telle action n’est ni bonne ni mauvaise, d’autant qu’avant cette perquisition cette vue et réflexion de l’esprit dessus les qualités bonnes ou mauvaises de la chose à laquelle l’on s’occupe, l’action avec laquelle on la fait n’est volontaire.

Et bien, me dit le Père, êtes-vous content ? Il semble, repartis-je, qu’Aristote est de l’avis du P. Bauny, mais cela ne laisse pas de me surprendre. Quoi, mon Père, il ne suffit pas, pour agir volontairement, qu’on sache ce que l’on fait, et qu’on ne le fasse que parce qu’on le veut faire ? mais il faut de plus que l’on voie, que l’on sache et que l’on pénètre ce qu’il y a de bien et de mal dans cette action ? Si cela est, il n’y a guères d’actions volontaires dans la vie, car on ne pense guères à tout cela. Que de jurements dans le jeu, que d’excès dans les débauches, que d’emportements dans le Carnaval qui ne sont point volontaires, et par conséquent ni bons, ni mauvais, pour n’être point accompagnés de ces réflexions d’esprit sur les qualités bonnes ou mauvaises de ce que l’on fait ! Mais est-il possible, mon Père, qu’Aristote ait eu cette pensée ? Car j’avais ouï dire que c’était un habile homme. Je m’en vas vous en éclaircir, me dit mon Janséniste [NB : le narrateur est accompagné par un ami janséniste]. Et ayant demandé au Père la Morale d’Aristote, il l’ouvrit au commencement du 3e livre, d’où le P. Bauny a pris les paroles qu’il en rapporte, et dit à ce bon Père : Je vous pardonne d’avoir cru sur la foi du P. Bauny, qu’Aristote ait été de ce sentiment. Vous auriez changé d’avis, si vous l’aviez lu vous-même. Il est bien vrai qu’il enseigne qu’afin qu’une action soit volontaire il faut connaître les particularités de cette action, singula in quibus est actio. Mais qu’entend-il par là, sinon les circonstances particulières de l’action ; ainsi que les exemples qu’il en donne le justifient clairement, n’en rapportant point d’autres que de ceux où l’on ignore quelqu’une de ces circonstances ; comme d’une personne qui, voulant montrer une machine, en décoche un dard qui blesse quelqu’un ; et de Mérope, qui tua son fils en pensant tuer son ennemi, et autres semblables ?

Vous voyez donc par là quelle est l’ignorance qui rend les actions involontaires, et que ce n’est que celle des circonstances particulières qui est appelée par les Théologiens, comme vous le savez fort bien, mon Père, l’ignorance du fait. Mais, quant à celle du droit, c’est-à-dire, quant à l’ignorance du bien et du mal qui est en l’action, de laquelle seule il s’agit ici, voyons si Aristote est de l’avis du P. Bauny. Voici les paroles de ce philosophe. Tous les méchants ignorent ce qu’ils doivent faire, et ce qu’ils doivent fuir. Et c’est cela même qui les rend méchants et vicieux. C’est pourquoi on ne peut pas dire, que son action soit involontaire. Car cette ignorance dans le choix du bien et du mal ne fait pas qu’une action soit involontaire, mais seulement qu’elle est vicieuse. L’on doit dire la même chose de celui qui ignore en général les règles de son devoir, puisque cette ignorance rend les hommes dignes de blâme, et non d’excuse. Et ainsi l’ignorance qui rend les actions involontaires et excusables est seulement celle qui regarde le fait en particulier, et ses circonstances singulières. Car alors on pardonne à un homme, et on l’excuse, et on le considère comme ayant agi contre son gré.

Après cela, mon Père, direz-vous encore qu’Aristote soit de votre opinion ? Et qui ne s’étonnera de voir qu’un philosophe païen ait été plus éclairé que vos docteurs en une matière aussi importante à toute la Morale et à la conduite même des âmes, qu’est la connaissance des conditions qui rendent les actions volontaires ou involontaires, et qui ensuite les excusent ou ne les excusent pas de péché ? N’espérez donc plus rien, mon Père, de ce Prince des Philosophes, et ne résistez plus au Prince des Théologiens [sc. saint Augustin], qui décide ainsi ce point, au livre I de ses Rétr. c. 15. Ceux qui pèchent par ignorance, ne font leur action que parce qu’ils la veulent faire, quoiqu’ils pèchent sans qu’ils veuillent pécher. Et ainsi ce péché même d’ignorance ne peut être commis que par la volonté de celui qui le commet, mais par une volonté qui se porte à l’action, et non au péché, ce qui n’empêche pas néanmoins que l’action ne soit péché, parce qu’il suffit pour cela qu’on ait fait ce qu’on était obligé de ne point faire.

Le Père me parut surpris, et plus encore du passage d’Aristote, que de celui de S. Augustin. »

La formule j’avais ouï dire que c’était un habile homme ne témoigne d’aucun mépris à l’égard d’Aristote, tout au contraire.