Déchiffrer l’écriture de Pascal

 

 

P. Faugère, (Pascal Blaise, Pensées, fragments et lettres publiés pour la première fois conformément aux manuscrits originaux en grande partie inédits, Paris, Andrieux,  t. I et II, 1844. Introduction p. XL à XLV.), décrit ainsi l’écriture de Pascal, en termes fortement marqués par l’image que les Romantiques avaient imposée de l’auteur des Pensées :

« L’écriture de Pascal est excessivement rapide ; il semble qu’elle rivalise de rapidité avec l’esprit ; on dirait une sorte de sténographie obligée de recueillir en courant l’improvisation d’une intelligence pressée de se reproduire au dehors, parce qu’elle pressent la dissolution prochaine de l’organisation maladive à laquelle elle est enchaînée. Cette écriture, presque illisible pour ceux qui ne l’ont pas étudiée, a quelque chose du trait impatient et fougueux de celle de Napoléon ; mais, quoique à demi formés, les caractères ont la fermeté et la netteté du burin. »

Auguste Molinier, Les Pensées de Blaise Pascal, Lemerre, 1877-79, t. 1, Préface p. LXV, note 1, beaucoup moins lyrique, n’estime pas que l’écriture de Pascal soit si difficile à lire qu’on le prétend en général :

« L’écriture de Pascal dans les passages les moins lisibles est loin d’être aussi difficile que certaines écritures du XVIe siècle ; pour notre part nous préférons ses abréviations et ses griffonnages aux grandes écritures inhabiles des personnages historiques de cette époque. Pascal mettait au moins l’orthographe. »

De fait, la connaissance de ses habitudes graphiques et des conventions en cours à son époque facilite considérablement la lecture de ses manuscrits. Voici quelques indications propres à familiariser le lecteur avec l’écriture de Pascal.

 

Bibliographie

 

AUDISIO Gabriel et RAMBAUD Isabelle, Lire le français d'hier. Manuel de paléographie moderne, XVe-XVIIIe siècle, Paris, Armand Colin, 2003 (4e édition).

TOURNEUR Zacharie, Pensées de Blaise Pascal, édition paléographique des manuscrits originaux, Paris, Vrin, 1942. Voir notamment les “Remarques sur l’écriture et l’orthographe de Pascal”, p. 357-359.

 

Exemple de déchiffrage d’un texte autographe de Pascal

 

RO 25-5 (Ordre 4 - Laf. 6, Sel. 40)

 

 

      1. Partie.   miserede

        lhommeSans dieu

   2   Partie.  felicité de

        lhomme auec d ieu

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                autrement

   1 Part .    QuelaNature

      est corrompue, par la nature

                                        mesme

 2 Partie   quJl y aVn

   Reparateur parlEscriture

 

Les textes de Pascal obéissent généralement aux conventions habituelles des graphies utilisées au XVIIe siècle :

Les v, situés à l’intérieur des mots et parfois en première lettre, sont tracés comme des u : par exemple avec est écrit auec ; vostre peut être écrit vostre ou uostre ;

Les u situés au début des mots sont tracés comme des v ou des V : par exemple un est écrit Vn ou vn ;

de même les i situés au début des mots sont représentés par des j ou des J : par exemple image est écrit Jmage ;

les j situés au début des mots sont tracés comme des i : par exemple justice est écrit iustice ;

 

les apostrophes ne sont pas toujours marquées : dans le texte ci-dessus, Pascal écrit lhomme pour l’homme, quJl pour qu’il ;

l’accentuation n’est marquée que dans la finale des mots : felicité pour félicité ; les s originaux tiennent lieu de nos accents circonflexes : par exemple estre pour être ;

la finale -és est souvent écrite -ez ; la graphie -ai- est écrite -oi- ou -oy- ; les i sont parfois remplacés par des y ;

1e est écrit 1 (en forme de I) suivi simplement d’un point ;

il est difficile de distinguer les petites majuscules des capitales : Pascal écrit ici misere avec un grand m, autrement avec un grand a, nature avec un grand n, Sans avec un grand s ; en revanche, s’il écrit Partie, Réparateur, et Que avec un P, un R et un Q majuscules, il écrit felicité sans capitale ; Pascal écrit très souvent dieu sans majuscule initiale.

 

L’écriture de Pascal

 

Pascal utilise souvent des abréviations : pr pour pour (et non par) ; ns ou Ns pour nous (plus rarement vs pour vous) ; ces abréviations sont souvent suivies d’un point. Il représente la finale des adverbes en -ment par un trait qui va vers le haut et utilise plus rarement des abréviations pour des mots comme plusieurs, maintenant (comme -ment).

 (diuertissement)

Il prolonge très souvent les mots par des ligatures qui semblent les relier entre eux (voir par exemple la séquence QuelaNature dans le texte ci-dessus). Il compense parfois ce manque d’espace en commençant les mots par des lettres plus grandes.

La difficulté principale de l’écriture de Pascal vient de ce qu’il marque très peu les voyelles situées à l’intérieur des mots, et certaines lettres telles que les n, les m, les c, les t et les r sont souvent réduites à des traits irréguliers, voire illisibles. Les o sont rarement fermés. De plus, les i ne sont pas toujours marqués d’un point ou, si le point existe, il apparaît plus à droite au-dessus d’une autre lettre. Ainsi dans le texte ci-dessus, il est difficile de dire si dans les deux premières occurrences de Partie il faut lire Partie suivi d’un point ou si le point est celui du i ; dans la deuxième occurrence de lhomme, omme est réduit à des vaguelettes ; misere est écrit avec un grand m, suivi d’un i à peine marqué et sans point, d’un s long, d’un e écrit comme un i puis suivi d’une ligature, d’un r écrit comme un v très écarté, et d’un e représenté par un trait qui file jusqu’au d du mot suivant :

m    i     s    e  (voir ci-dessous)   r    e final

 

e :  le e situé à l’intérieur des mots est souvent un trait qui s’arrondit en remontant et qui fait une petite boucle dans sa partie supérieure. Cette boucle peut disparaître et se confondre avec la lettre qui suit.

 

e final, é(e) final

Le e final est formé d’un trait qui file :  (ici le mot de). Si le e est accentué, Pascal prolonge souvent ce trait ou ajoute un accent ; dans le cas de la finale -ée, Pascal écrit parfois -éé en accentuant chaque e : voir par exemple Perséé dans le fragment Vanité 3 (Laf. 15, Sel. 49).

 

Souvent le dernier caractère est confondu avec la ligature :  (de la).

 

qu, que, qui :

la courbe montante représente ici un u suivi d’un e ; elle peut aussi, mais plus rarement, représenter un u suivi d’un i.

quand :

le a et le n sont à peine marqués.

 

et :

le e prend la forme d’un epsilon ; il est suivi d’un t à peine marqué, si ce n’est d’un simple trait qui file :

 ;

cette graphie est aussi utilisée au début de certains mots et peut être confondue avec un E majuscule.

 

Pascal utilise aussi exceptionnellement une graphie en forme de y :

 

est :

le e se rapproche du et (voir ci-dessus) ; il est suivi d’un s long ; vient ensuite le t à peine marqué, sans barre et filé.

 

les :

le l est formé par les deux premiers traits ; le 3ème trait (qui remonte) est un e ; le trait final (qui redescend) est un s.

 

plus :  p suivi d’un l (grande boucle), puis d’un s ; le u disparaît entre le l et le s.

 

-s : de façon générale, le s final est un trait qui forme une légère courbe et qui redescend ; on peut facilement le confondre avec une virgule.

 

-z :  (vanitez).

 

on :  le n final est formé par une grande courbe qui se termine comme un s.        en :

 

-ent :  le e est ici visible et le n est esquissé ; le t est un trait qui file.   ont :

 

-bl- :  (-able) ;

peut être confondu avec -ll- :

 (folle)

le deuxième l est plus petit ; nota : le o est ici ouvert.

 

Lettres diverses : h  (choSes) ;  x  (-eux) le x a la forme d’un y ouvert.

 

Exemples de capitales : B  D  P    Q  R .

 

*

 

Testez vos connaissances

Ce fragment, écrit d’un seul jet, sans rature, n’est pas très difficile à lire avec un peu d’exercice. Si vous n’y parvenez pas, reportez-vous au fragment Vanité 4 (Laf. 16, Sel. 50).

 

La difficulté augmente lorsque Pascal barre une partie du texte. Vous pouvez vous exercer en essayant de déchiffrer le fragment suivant (Raisons des effets 5 - Laf. 86, Sel. 120) :