Dossier thématique : Le désespoir

 

 

Désespoir en langue classique implique toujours l’idée de suicide. Le mot suicide, le verbe se suicider n’existent pas encore dans la langue ; ils sont proscrits du fait que le suicide est l’un des péchés les plus graves, étant un péché contre la vertu cardinale de l’espérance. Se désespérer, c’est se tuer. Désespoir : voir la note de Corneille, OC II, éd. Couton, Pléiade, p. 1490.

Boulenger A., La doctrine catholique, § 290. Le désespoir est la perte totale de l’espérance. Il y a désespoir lorsque l’on regarde le salut comme impossible, soit parce qu’on se défie trop de ses forces, soit parce qu’on se juge trop coupable et qu’on ne compte plus sur la miséricorde divine pour obtenir le pardon de ses péchés ; c’est la faute de Caïn et de Judas. Ne pas confondre le désespoir avec l’abattement passager et avec la crainte excessive des peines de l’enfer. Opposition à la présomption.

De Nadaï Jean-Christophe de, Jésus selon Pascal, Paris, Desclée, 2008, p. 246 sq. Désespoir : entendre l’absence d’espérance qui résulte en l’homme de la considération du caractère irrémédiable de sa misère, et non la tristesse, l’accablement et la frayeur que peut inspirer à l’homme la considération des espaces infinis.

Morel Jacques, “Le péché de désespérance dans l’œuvre de Corneille”, in Aimables mensonges, Paris, Klincksieck, 1991, p. 145 sq. Le théologien définit le désespoir comme l’acte de la volonté se détournant de Dieu comme fin dernière, parce qu’on juge l’acquisition du bonheur entièrement impossible pour soi-même. Le désespoir marque une impuissance à agir, un refus de l’effort, le renoncement passif et la volonté de se détruire.

La définition pascalienne du désespoir est donnée dans Excellence 5 (Laf. 192, Sel. 225) : La connaissance de Dieu sans celle de sa misère fait l’orgueil. La connaissance de sa misère sans celle de Dieu fait le désespoir. La connaissance de J.-C. fait le milieu parce que nous y trouvons, et Dieu et notre misère. Voir aussi Fausseté des autres religions 6 (Laf. 208, Sel. 240) : Sans ces divines connaissances qu’ont pu faire les hommes sinon ou s’élever dans le sentiment intérieur qui leur reste de leur grandeur passée, ou s’abattre dans la vue de leur faiblesse présente. Car ne voyant pas la vérité entière ils n’ont pu arriver à une parfaite vertu, les uns considérant la nature comme incorrompue, les autres comme irréparable, ils n’ont pu fuir ou l’orgueil ou la paresse qui sont les deux sources de tous les vices, puisqu’ils ne peuvent sinon ou s’y abandonner par lâcheté, ou en sortir par l’orgueil. Car s’ils connaissaient l’excellence de l’homme, ils en ignorent la corruption de sorte qu’ils évitaient bien la paresse, mais ils se perdaient dans la superbe et s’ils reconnaissent l’infirmité de la nature ils en ignorent la dignité de sorte qu’ils pouvaient bien éviter la vanité mais c’était en se précipitant dans le désespoir.

Morale chrétienne 2 (Laf. 352, Sel. 384) : La misère persuade le désespoir. L’orgueil persuade la présomption. L’incarnation montre à l’homme la grandeur de sa misère par la grandeur du remède qu’il a fallu.

La genèse psychologique du désespoir est donnée dans Laf. 622, Sel. 515 : Ennui. Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent il sortira du fond de son âme l’ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir.

Saint-Cyran, Lettres, éd. Donetzkoff, I, lettre à un gentilhomme du 8 septembre 1638. Endurcissement et désespoir. Après les premières phases de l’endurcissement vient « le dernier et le comble de tous les péchés, savoir le désespoir, dont vous avouez avoir été menacé de si près, que vous n’en avez été préservé que par une extraordinaire miséricorde. Quand Judas eut vendu Notre-Seigneur, si au lieu de se désespérer il eût demandé à Dieu l’esprit de pénitence, la porte du salut lui était encore ouverte, aussi bien qu’à ceux qui crucifièrent Notre-Seigneur... »

Les premières victimes du désespoir sont donc les pyrrhoniens, qui soulignent la misère de l’homme (voir par exemple l’Entretien avec M. de Sacy : le pyrrhonien Montaigne établit la « faiblesse » de l’homme, p. 125 de l’éd. Mengotti-Mesnard, Paris, Desclée de Brouwer, 1994).

Autre forme du désespoir, le désespoir des athées, voir Preuves par discours III (Laf. 449, Sel. 690) : le désespoir des athées, qui connaissent leur misère, sans Rédempteur. Ce fragment se réfère explicitement à Fondement 21 (Laf. 244, Sel. 277) (qui parle des athées) et à Excellence 5 (Laf. 192, Sel. 225), Fausseté des autres religions 6 (Laf. 208, Sel. 240) et Morale chrétienne 2 (Laf. 352, Sel. 384), et fait une sorte de synthèse entre deux désespoirs :

1. le désespoir de ceux qui disent qu’on ne peut rien trouver (voir Fondement 21 (Laf. 244, Sel. 277) : Mais nous n’avons nulle lumière ; Ordre 3 (Laf. 5, Sel. 39) : Rien ne paraît) ;

2. le désespoir de ceux qui, après avoir cherché, ont trouvé que l’homme est misérable, sans avoir pour autant trouvé Dieu.

À l’objection des athées rien ne paraît, correspond l’objection nous n’avons nulle lumière : même si l’on cherche, on ne trouve rien. L’une des premières injonctions que Pascal adresse à l’incrédule avec lequel il cherche le dialogue est ne désespérez pas (Ordre 3 - Laf. 5, Sel. 39). Cette réponse de Pascal renvoie au fondement de la religion : Dieu a tempéré sa connaissance en sorte qu’il a donné des marques de soi visibles à ceux qui le cherchent et non à ceux qui ne le cherchent pas (Fondement 19 (Sel. 274) et la dernière partie de A P. R. 1 (Laf. 149, Sel. 182). Voir aussi Commencement 8 (Laf. 158, Sel. 190), où Pascal reproche à un ami de négliger les signes.

Saint Augustin, Sermon 142. « 1. Erigunt nos divinae Lectiones, ne desperatione frangamur ; et rursus terrent, ne superbia ventilemur. Tenere autem viam mediam, veram, rectam, tamquam inter sinistram desperationis et dexteram praesumptionis, difficillimum esset nobis, nisi Christus diceret : Ego sum via. Ego sum, inquit, via veritas et vita. » Voir la note de l’éd. Sellier, Garnier, p. 244 : « La lecture des Écritures divines nous élève et nous évite d’être brisés par le désespoir ; à l’inverse elle nous remplit de crainte, pour que nous ne nous dissipions pas dans les nuées de l’orgueil. Mais nous établit sur la route du milieu qui est vraie et droite, pour ainsi dire entre le désespoir à gauche et la présomption à droite, cela nous serait extrêmement difficile, si le Christ ne nous disait : C’est moi qui suis la Voie, la Vérité et la Vie ».

Le christianisme est le remède à la fois de l’orgueil et du désespoir : voir Morale chrétienne 4 (Laf. 354, Sel. 386). Il n’y a point de doctrine plus propre à l’homme que celle-là qui l’instruit de sa double capacité de recevoir et de perdre la grâce à cause du double péril où il est toujours exposé de désespoir ou d’orgueil. Car comme l’indique le fragment Fausseté des autres religions 11 (Laf. 212, Sel. 245), J.-C. est un Dieu dont on s’approche sans orgueil et sous lequel on s’abaisse sans désespoir.

Voir Preuves par discours III (Laf. 449, Sel. 690). [La religion chrétienne] consiste proprement au mystère du Rédempteur, qui unissant en lui les deux natures, humaine et divine, a retiré les hommes de la corruption du péché pour les réconcilier à Dieu en sa personne divine. Elle enseigne donc ensemble aux hommes ces deux vérités : et qu’il y a un Dieu, dont les hommes sont capables, et qu’il y a une corruption dans la nature, qui les en rend indignes. Il importe également aux hommes de connaître l’un et l’autre de ces points ; et il est également dangereux à l’homme de connaître Dieu sans connaître sa misère, et de connaître sa misère sans connaître le Rédempteur qui l’en peut guérir. Une seule de ces connaissances fait, ou la superbe des philosophes, qui ont connu Dieu et non leur misère, ou le désespoir des athées, qui connaissent leur misère sans Rédempteur.

Sans le Christ et la Révélation qu’il apporte aux hommes en revanche, le désespoir est inévitable : voir Dossier de travail (Laf. 416, Sel. 35) : Sans J.-C. il faut que l’homme soit dans le vice et dans la misère. Avec J.-C. l’homme est exempt de vice et de misère. En lui est toute notre vertu et toute notre félicité. Hors de lui il n’y a que vice, misère, erreur, ténèbres, mort, désespoir.

Fausseté des autres religions 6 (Laf. 208, Sel. 240). Sans ces divines connaissances qu’ont pu faire les hommes sinon ou s’élever dans le sentiment intérieur qui leur reste de leur grandeur passée, ou s’abattre dans la vue de leur faiblesse présente. Car ne voyant pas la vérité entière ils n’ont pu arriver à une parfaite vertu, les uns considérant la nature comme incorrompue, les autres comme irréparable, ils n’ont pu fuir ou l’orgueil ou la paresse qui sont les deux sources de tous les vices, puisqu’il ne peut sinon ou s’y abandonner par lâcheté, ou en sortir par l’orgueil. Car s’ils connaissaient l’excellence de l’homme, ils en ignorent la corruption de sorte qu’ils évitaient bien la paresse, mais ils se perdaient dans la superbe et s’ils reconnaissent l’infirmité de la nature ils en ignorent la dignité, de sorte qu’ils pouvaient bien éviter la vanité mais c’était en se précipitant dans le désespoir. De là viennent les diverses sectes des stoïques et des épicuriens, des dogmatistes et des académiciens, etc. La seule religion chrétienne a pu guérir ces deux vices, non pas en chassant l’un par l’autre par la sagesse de la terre, mais en chassant l’un et l’autre par la simplicité de l’Évangile. Car elle apprend aux justes qu’elle élève jusqu’à la participation de la divinité même, qu’en ce sublime état ils portent encore la source de toute la corruption qui les rend durant toute la vie sujets à l’erreur, à la misère, à la mort, au péché, et elle crie aux plus impies qu’ils sont capables de la grâce de leur rédempteur. Ainsi donnant à trembler à ceux qu’elle justifie et consolant ceux qu’elle condamne, elle tempère avec tant de justesse la crainte avec l’espérance par cette double capacité qui est commune à tous et de la grâce et du péché, qu’elle abaisse infiniment plus que la seule raison ne peut faire mais sans désespérer, et qu’elle élève infiniment plus que l’orgueil de la nature, mais sans enfler, et que faisant bien voir par là qu’étant seule exempte d’erreur et de vice il n’appartient qu’à elle et d’instruire et de corriger les hommes.

Le désespoir apparaît dans le discours de l’incrédule de Preuves par discours II (Laf. 427, Sel. 681), ou plus exactement dans les remarques qui l’accompagnent : Je vois ces effroyables espaces de l’univers qui m’enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu’en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m’est donné à vivre m’est assigné à ce point plutôt qu’à un autre de toute l’éternité qui m’a précédé et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m’enferment comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu’un instant sans retour. Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir ; mais ce que j’ignore le plus est cette mort même que je ne saurais éviter. Comme je ne sais d’où je viens, aussi je ne sais où je vais ; et je sais seulement qu’en sortant de ce monde je tombe pour jamais ou dans le néant, ou dans les mains d’un Dieu irrité, sans savoir à laquelle de ces deux conditions je dois être éternellement en partage. Voilà mon état, plein de faiblesse et d’incertitude. Et, de tout cela, je conclus que je dois donc passer tous les jours de ma vie sans songer à chercher ce qui doit m’arriver. Peut-être que je pourrais trouver quelque éclaircissement dans mes doutes ; mais je n’en veux pas prendre la peine, ni faire un pas pour le chercher ; et après, en traitant avec mépris ceux qui se travailleront de ce soin - (quelque certitude qu’ils en eussent, c’est un sujet de désespoir, plutôt que de vanité) - je veux aller, sans prévoyance et sans crainte, tenter un si grand événement, et me laisser mollement conduire à la mort, dans l’incertitude de l’éternité de ma condition future.

Il y a un désespoir caricatural, lié au renversement qui, dans la nature humaine, grossit les choses insignifiantes et anéantit celles qui sont essentielles : voir Preuves par discours II (Laf. 427, Sel. 681) : Rien n’est si important à l’homme que son état ; rien ne lui est si redoutable que l’éternité. Et ainsi, qu’il se trouve des hommes indifférents à la perte de leur être et au péril d’une éternité de misères, cela n’est point naturel. Ils sont tout autres à l’égard de toutes les autres choses : ils craignent jusqu’aux plus légères, ils les prévoient, ils les sentent ; et ce même homme qui passe tant de jours et de nuits dans la rage et dans le désespoir pour la perte d’une charge ou pour quelque offense imaginaire à son honneur, c’est celui-là même qui sait qu’il va tout perdre par la mort, sans inquiétude et sans émotion. C’est une chose monstrueuse de voir dans un même cœur et en même temps cette sensibilité pour les moindres choses et cette étrange insensibilité pour les plus grandes. C’est un enchantement incompréhensible, et un assoupissement surnaturel, qui marque une force toute-puissante qui le cause.

Le désespoir a pour contraire l’orgueil, qui entraîne l’attitude de présomption : voir Morale chrétienne 2 (Laf. 352, Sel. 384). La misère persuade le désespoir. L’orgueil persuade la présomption. L’incarnation montre à l’homme la grandeur de sa misère par la grandeur du remède qu’il a fallu.

La recherche commence par la volonté d’échapper au désespoir : voir Transition 3 (Laf. 198, Sel. 229). En voyant l’aveuglement et la misère de l’homme, en regardant tout l’univers muet et l’homme sans lumière abandonné à lui-même, et comme égaré dans ce recoin de l’univers sans savoir qui l’y a mis, ce qu’il y est venu faire, ce qu’il deviendra en mourant, incapable de toute connaissance, j’entre en effroi comme un homme qu’on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable, et qui s’éveillerait sans connaître et sans moyen d’en sortir. Et sur cela j’admire comment on n’entre point en désespoir d’un si misérable état. Je vois d’autres personnes auprès de moi d’une semblable nature. Je leur demande s’ils sont mieux instruits que moi. Ils me disent que non et sur cela ces misérables égarés, ayant regardé autour d’eux et ayant vu quelques objets plaisants s’y sont donnés et s’y sont attachés. Pour moi je n’ai pu y prendre d’attache et considérant combien il y a plus d’apparence qu’il y a autre chose que ce que je vois j’ai recherché si ce Dieu n’aurait point laissé quelque marque de soi.

La vraie recherche apporte la consolation, qui est par conséquent le vrai contraire du désespoir : voir Laf. 432, Sel. 662. Quel sujet de joie de ne plus attendre que des misères sans ressources ! quelle consolation dans le désespoir de tout consolateur ! (texte barré)

Il y a un désespoir chrétien, qui est signe d’une foi imparfaite : voir Miracles III (Laf. 908, Sel. 451). Superstition et concupiscence. Scrupules, désirs mauvais. Crainte mauvaise. Crainte, non celle qui vient de ce qu’on croit Dieu, mais celle de ce qu’on doute s’il est ou non. La bonne crainte vient de la foi, la fausse crainte du doute ; la bonne crainte jointe à l’espérance, parce qu’elle naît de la foi et qu’on espère au Dieu que l’on croit ; la mauvaise jointe au désespoir parce qu’on craint le Dieu auquel on n’a point eu foi. Les uns craignent de le perdre, les autres de le trouver.

Rapport du désespoir avec la théologie de la grâce : voir Miracles III (Laf. 912, Sel. 451), qui s’adresse aux molinistes : Quand on dit que J.-C. n’est pas mort pour tous, vous abusez d’un vice des hommes qui s’appliquent incontinent cette exception, ce qui est favoriser le désespoir au lieu de les en détourner pour favoriser l’espérance. Car on s’accoutume ainsi aux vertus intérieures par ces habitudes extérieures.