Dossier thématique : L’âme des bêtes

 

 

 

Contre la thèse qui refuse une âme à l’animal et le réduit à une mécanique

 

Il y a de nombreux adversaires de la thèse qui refuse une âme à l’animal et le réduit à une mécanique : ils pensent que l’animal a une vie spirituelle propre, et peut-être une âme. Les partisans de l’âme des bêtes cherchent à montrer qu’elles sont capables d’intelligence.

Parmi les sources, on peut citer Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, I, 14, 66-71, éd. P. Pellegrin, p. 91 sq. Le chien use du cinquième principe indémontrable. « On pourrait dire avec vraisemblance que les animaux dits sans raison ont aussi part à la raison exprimée » : 14, 75, p. 95.

Bouillier Francisque, Histoire de la philosophie cartésienne, I, p. 147 sq. De nombreux auteurs ont tenté de montrer que les bêtes se servent de leur raison mieux que les hommes, notamment Rorarius, auteur d’un Quod animalia bruta ratione utantur melius homine, mais aussi Valla et E. Pasquier : p. 148.

Montaigne, Essais, II, 12, Apologie de Raymond Sebond, éd. Garnier, t. 1, p. 502 sq. Voir l’éd. Pléiade, p. 498 sq. Entre les bêtes, il y a communication : elles sont capables de s’entre-appeler au secours : p. 499. Montaigne donne des exemples des actions des animaux qui montrent qu’ils sont capables d’une pensée ordonnée. La police des abeilles est réglée avec beaucoup d’ordre : p. 500. Les migrations des hirondelles, les bâtiments des oiseaux. L’araignée tend sa toile en l’épaississant parfois, et en la relâchant parfois : p. 501. Pourquoi attribuons-nous à une inclination naturelle et servile les ouvrages ? Le parler et le langage des animaux : p. 504 sq. Le rire des animaux : p. 505. Problèmes du langage d’un enfant nourri dans la solitude : p. 504-505. Il n’y a point d’apparence d’estimer que les bêtes fassent par inclination naturelle et forcé les mêmes choses que nous faisons par notre choix et industrie : p. 506. Nous devons conclure de pareils effets pareilles facultés : p. 506-507. Raisonnement du renard sur la glace : p. 507. Raisonnement du chien au carrefour : p. 510-511.

La résistance aux thèses cartésiennes prend des formes variées.

Cureau de La Chambre Marin, De la connaissance des animaux…, 1647, p. 2-3, cité in Busson Henri, La pensée religieuse…, p. 196. « Et certainement si l’on considère l’industrie merveilleuse avec laquelle les animaux font la plupart de leurs ouvrages, l’ingénieuse prévoyance qu’ils ont à éviter le mal et à rechercher ce qui leur est utile, les ruses et les finesses dont ils se servent les uns contre les autres, la société et communication qu’ils ont ensemble, et tous ces exemples de prudence, de gratitude et de générosité qu’ils nous ont donnés et qui ont convaincu de si grands personnages, il est impossible que l’on ne croie ou du moins que l’on ne soupçonne que des actions qui paraissent si raisonnables ne soient conduites par la raison ». Il accorde pourtant une intelligence supérieure aux hommes ; les animaux raisonnent sur des notions ou des propositions particulières ; ils parlent, mais peu nettement. L’homme a une voix articulée et la faculté de raisonner universellement.

Le milieu gassendiste est évidemment très opposé à la théorie des animaux-machines.

Gassendi Pierre, Disquisitio metaphysica seu dubitationes et instantiae adversus Renati Cartesii metaphysicam et responsa, éd. Rochot, Paris, Vrin, 1962, p. 148 sq. Si l’âme est une chose qui sent, il faut attribuer une âme aux bêtes. Les bêtes ont leur raison : p. 150 sq. Réfutation de l’idée que les bêtes ne pensent pas : p. 154. Gassendi propose même un raisonnement par lequel on prouve l’esprit des bêtes à partir des principes de Descartes : la chose qui pense est une chose qui sent ; la bête est une chose qui sent ; donc la bête est une chose qui pense ; d’autre part la chose qui pense est identique à l’esprit ; donc la bête est un esprit ou a un esprit, p. 154. Gassendi se vante donc d’avoir montré par Descartes que les bêtes ont une pensée. Si Descartes dit qu’elles ne pensent pas, c’est qu’elles n’ont pas de sensibilité.

Tocanne Bernard, L’idée de nature en France dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Contribution à l’histoire de la pensée classique, Paris, Klincksieck, 1978, p. 57 sq. Bernier et les thèses gassendistes : p. 60. Position de J. B. Duhamel, critique du mécanisme : p. 60. Position de Guillaume Lamy : p. 60 sq. Position de Perrault : p. 61. Position de Leibniz : p. 62. Bayle a écrit un important article Rorarius dans son Dictionnaire, sur Rorario et son Quod animalia bruta ratione utantur melius homine libri duo, 1645 : p. 63.

Charles-Daubert Françoise, Les libertins érudits en France au XVIIe siècle, Paris, P.U.F., 1998, p. 66 sq. L’anthropocentrisme et la question de l’intelligence des bêtes. Les libertins veulent montrer qu’il n’y a qu’une différence de degré entre l’animal et l’homme ; et que l’homme n’exerce, contrairement à ce que dit la Genèse, aucune domination naturelle sur les animaux : p. 67. Argumentation de Charron : si l’on admet qu’il n’y a entre les bêtes et les hommes qu’une différence de degré, il faut soit que l’âme des hommes soit matérielle et mortelle comme celle des bêtes, soit que l’âme des bêtes est immortelle : p. 67.

Différence entre l’homme et l’animal, Discours V, AT VI, p. 57-59, Alquié I, p. 629-631 Discours, éd. Gilson minor, p. 122 sq. Le développement est dirigé contre les arguments de Montaigne en faveur de l’intelligence des bêtes dans l’Apologie de Raymond Sebond. Montaigne insiste sur le fait qu’il y a moins de différence entre les animaux les plus intelligents et les hommes les plus stupides qu’entre les hommes les plus stupides et les plus intelligents. Descartes répond qu’entre l’homme et l’animal, il y a la différence du langage ; la thèse de Montaigne est que nous devrions dire que les bêtes ont moins de raison que nous, mais non pas qu’elles en sont complètement dépourvues. S’il peut y avoir plus de distance d’homme à homme que d’homme à bête, comment se fait-il que l’enfant le plus mal doué parle, alors que l’animal le mieux doué ne parle pas ?

 

Le moyen de discerner l’homme d’une machine selon Descartes : un automate ne pourrait user de parole

 

Le critère que Descartes invoque pour reconnaître la différence entre l’homme et l’animal, c’est que l’homme est capable de création verbale dans le discours, alors que les bêtes sont incapables de parler autrement que par des sons qui sont toujours les mêmes, ou qui sont peu variés.

Voir le Discours de la méthode, V, AT VI, p. 57-59, Alquié I, p. 629-631, Discours, éd. Gilson minor, p. 122 sq. Le développement est dirigé contre les arguments de Montaigne en faveur de l’intelligence des bêtes dans l’Apologie de Raymond Sebond. Descartes répond qu’entre l’homme et l’animal, il y a la différence du langage. S’il peut y avoir plus de distance d’homme à homme que d’homme à bête, comment se fait-il que l’enfant le plus mal doué parle, alors que l’animal le mieux doué ne parle pas ?

Descartes, Lettre au marquis de Newcastle du 23 novembre 1646, Œuvres, éd. Alquié III, p. 695. « Bien que Montaigne et Charron aient dit qu’il y a plus de différence d’homme à homme, que d’homme à bête, il ne s’est toutefois jamais trouvé aucune bête si parfaite, qu’elle ait usé de quelque signe, pour faire entendre à d’autres animaux quelque chose qui n’eût point de rapport à ses passions ; et qu’il n’y a point d’homme si imparfait, qu’il n’en use ; en sorte que ceux qui sont sourds et muets, inventent des signes particuliers, par lesquels ils expriment leurs pensées. Ce qui me semble un très fort argument pour prouver que ce qui fait que les bêtes ne parlent point comme nous, est qu’elles n’ont aucune pensée, et non point que les organes leur manquent. Et on ne peut dire qu’elles parlent entre elles, mais que nous ne les entendons pas ; car, comme les chiens et quelques autres animaux nous expriment leurs passions, ils nous exprimeraient aussi bien leurs pensées, s’ils en avaient ».

Gassendi Pierre, Disquisitio metaphysica seu dubitationes et instantiae adversus Renati Cartesii metaphysicam et responsa, éd. Rochot, Paris, Vrin, 1962, p. 150. Descartes allègue, pour montrer la différence entre les bêtes et les hommes, des opérations beaucoup plus relevées que celles qu’on obtient des bêtes. L’homme parle, alors que le chien n’aboie que par impulsion : p. 150.

Rodis-Lewis Geneviève, L’anthropologie cartésienne, Paris, P.U.F., 1990, p. 36. Le langage des animaux n’est pas un véritable langage. Voir la lettre à Morus du 5 février 1649.

Belaval Yvon, Leibniz critique de Descartes, Paris, Gallimard, 1960 p. 181 sq. Les animaux n’imitent pas la parole ; leurs cris et gestes peuvent se rapporter à une impulsion naturelle.

Seul l’homme parle d’une manière qui montre sa capacité d’inventer. Voir sur ce point Pariente Jean-Claude, L’analyse du langage à Port-Royal, Paris, Éd. de Minuit, 1985, p. 54 sq. Le propre de l’homme est dans la façon dont il se sert des paroles en les composant pour déclarer ses pensées, et son aptitude à composer diversement les signes pour s’adapter et répondre à des significations : p. 55.

Chomsky Noam, La linguistique cartésienne, Paris, Seuil, 1969, p. 19 sq., reconnaît dans la thèse de l’aspect créateur de l’utilisation du langage par l’homme des points sur lesquels la philosophie cartésienne annonce la linguistique moderne.

Reguig-Naya Delphine, Le corps des idées : pensées et poétiques du langage dans l’augustinisme du second Port-Royal, p. 227. Cordemoy sur la productivité innovante du langage.

 

Les partisans de l’âme des bêtes

 

Les partisans de l’âme des bêtes cherchent donc tout naturellement à prouver que les bêtes parlent à leur manière. Lucrèce prétend que les bêtes parlent, quoique nous n’entendions pas leur langage ; cité par Montaigne, Essais, Pléiade, p. 505, pour le De natura rerum, V, v. 1077.

Montaigne, Essais, II, 12, Apologie de Raymond Sebond, éd. Pléiade, p. 498 sq. Entre les bêtes, il y a communication : elles sont capables de s’entre-appeler au secours : p. 499. Outre le parler et le langage des animaux, il existe un rire des animaux : p. 504-505. Problèmes du langage d’un enfant nourri dans la solitude : p. 504-505.

Lettre de Pollot à Reneri pour Descartes de février 1638, Correspondance, AM II, p. 93. « L’expérience fait voir que les bêtes font entendre leurs affections et passions par leur sorte de langage ». Pollot renvoie à Aristote, Histoire des animaux, IX, c. 7.

Gassendi, Disquisitio metaphysica seu dubitationes et instantiae adversus Renati Cartesii metaphysicam et responsa, éd. Rochot, Paris, Vrin, 1962, p. 150, cite le cas d’un chien qui règle son aboiement sur le son d’une trompette. Il y a un langage propre à l’animal ; on ne peut pas exiger d’une bête qu’elle profère les paroles d’un homme, et ne pas tenir compte de celles qui lui sont propres : p. 152.

 

Le milieu de Port-Royal compte des partisans d’une certaine intelligence des bêtes : voir Sainte-Beuve, Port-Royal, II, XVII, éd. Le Roy, Pléiade, t. 1, p. 758. Discussions sur les animaux-machines à Port-Royal. M. de Liancourt dit à Arnauld : « J’ai là-bas deux chiens qui tournent la broche chacun leur tour. L’un, s’en trouvant embarrassé, se cacha lorsqu’on l’allait prendre, et on eut recours à son camarade pour tourner en sa place. Le camarade cria, et fit signe de sa queue qu’on le suivît : il alla dénicher l’autre dans le grenier et le houspilla. Sont-ce là des horloges ? »

Sainte-Beuve renvoie aussi à La Fontaine, Fables, IX, Les deux rats, le renard et l’œuf, et au Discours à Madame de La Sablière.

 

Aspect religieux du problème du langage et de l’âme des bêtes

 

Charles-Daubert Françoise, Les libertins érudits en France au XVIIe siècle, Paris, P.U.F., 1998, p. 66 sq. Les libertins veulent montrer qu’il n’y a qu’une différence de degré entre l’animal et l’homme ; et que l’homme n’exerce, contrairement à ce que dit la Genèse, aucune domination naturelle sur les animaux : p. 67. Or, comme le remarque Charron, si l’on admet qu’il n’y a entre les bêtes et les hommes qu’une différence de degré, il faut soit que l’âme des hommes soit matérielle et mortelle comme celle des bêtes, soit que l’âme des bêtes est immortelle, deux conclusions directement contraires à la doctrine chrétienne. Il y a donc une nécessité théologique de montrer qu’il y a une rupture entre l’homme et l’animal. L’opinion de Descartes paraît donc avantageuse à la vraie foi, note Bayle ; mais elle est difficile à soutenir : p. 68-69.

Rodis-Lewis Geneviève, L’anthropologie cartésienne, p. 69 sq. La logique du système de l’animal-machine ne conduit-elle pas à l’homme-machine ?, p. 71.

Aspect religieux du problème de l’âme des bêtes : voir Silhon Jean de, De l’immortalité de l’âme, Discours VI, Paris, Pierre Billaine, 1634, p. 485, cité in Busson, La pensée religieuse…, p. 193. Si on admet que les bêtes ont un principe de raison, et qu’elles ont une âme mortelle, on est conduit à conclure que l’âme de l’homme est mortelle aussi.

C’est en effet une idée que l’on trouve par exemple chez Cyrano de Bergerac, Les États et empires de la lune, éd. M. Alcover, Paris, Champion, 2004, p. 144. Il est absurde de croire l’âme de l’homme immortelle « privativement à celle des bêtes ». L’âme des bêtes est corporelle et mortelle ; l’âme humaine l’est aussi : p. 150 sq.

Pillorget René et Suzanne, France baroque, France classique, Dictionnaire, article Automatisme des bêtes. La thèse que l’âme des bêtes est semblable à celle de l’homme et que par conséquent nous n’avons rien à craindre après la mort, détourne les hommes de la vertu.