Dessins dans les Pensées

 

Le manuscrit des Pensées présente un certain nombre de dessins, dont certains sont de la main de Pascal. Dans quelle mesure une édition des Pensées doit-elle les reproduire ?

Il faut remarquer que c’est, en amont même des éditions, dans les Copies, qu’un tri sévère a été effectué. Rien d’étonnant à cela, les éditeurs cherchant à publier un recueil de pensées dévotes, dans lequel de petits dessins auraient été apparemment inopportuns.

Pour les éditeurs qui, à partir du retour au manuscrit exigé par Victor Cousin, ils ne paraissent pas être parvenus à choisir une ligne de conduite cohérente à leur égard, reproduisant les uns avec une exactitude variable, ou supprimant les autres sans même signaler leur existence. Le préjugé selon lequel les Pensées constituaient un recueil de réflexions religieuses, destinées à composer une apologie de la religion chrétienne, est sans doute à l’origine de l’élimination presque complète de ces figures, à l’exception de celles qui avaient un objet visiblement apologétique. En fait, le plus souvent, la décision de reproduire un dessin ou de le passer sous silence vient tout simplement de ce que l’éditeur n’a pas su trouver de rapport entre la figure et le texte écrit, et qu’il a répugné à introduire dans un livre qu’on supposait être une apologie de la religion chrétienne des dessins qui paraissent répondre à des fins toutes différentes.

Dans le cadre d’une édition électronique dont la base est constituée par les photographies du Recueil des originaux et des Copies qui en ont été tirées, il était en revanche possible et nécessaire de fournir au lecteur des éléments non textuels figurant sur le manuscrit, qui montrent sur pièces le caractère visuel du génie de Pascal. On trouvera donc dans les dossiers consacrés à chaque papier les différentes figures cum commento, y compris celles qui n’ont pas de lien immédiatement évident avec les textes. Le présent dossier présente une brève vue d’ensemble.

Du reste, la présence de figures sur le manuscrit permet, dans certains cas, de révéler des problèmes nouveaux. Il est certain par exemple que, faute de fréquenter l’original des Pensées, dont ils préjugeaient qu’il ne pouvait rien leur apprendre d’utile, les historiens des sciences ont jusqu’à présent laissé échapper un brouillon de théorème qui leur aurait apporté de précieux renseignements sur la méthode pascalienne des indivisibles, rédigé dans un style très différent de celui des écrits imprimés.

Certains dessins ont une fonction d’illustration iconographique.

C’est le cas par exemple des trois « arbres » du papier RO 113-2, Pensées diverses (Laf. 565, Sel. 471), qui représentent trois manières de connaître Dieu qui se détachent de « l’ignorance de Dieu », par une image qui rappelle la situation du Christ sur le Calvaire entre le bon et le mauvais larron. Ce dessin est en général reproduit dans les éditions, peut-être parce qu’il comporte une partie de texte qui l’associe au thème de liasses comme Fausseté des autres religions.

 

D’autres dessins en revanche sont beaucoup plus difficiles à interpréter, non qu’ils soient confus ou mal tracés, mais parce que, rien ne les reliant au texte voisin, leur nature et leur fonction échappent au lecteur.

 

Le fragment Grandeur 6 (Laf. 110, Sel. 142), RO 191-1, est dans ce cas. Le premier dessin, dont le tracé est assez confus, a été interprété comme une image de compas de distance, ou comme un siphon.

 

Le second est beaucoup plus net. L’auteur y fait preuve d’un talent certain pour rendre le relief de l’objet. Mais il est difficile d’identifier ce dernier : il peut être assimilé à un clou, ou à un rouleau, qui serait en rapport avec les travaux de Pascal sur la roulette. Voir l’étude du fragment correspondant. L’édition de M. Le Guern, Œuvres complètes, II, Pléiade, p. 1348, reproduit ces dessins dans ses notes, les rattachant sans plus de précision aux activités d’ingénieur de Pascal.

 

Sur la page 447 du Recueil des originaux, deux visages ont été tracés à la sanguine. Rien ne prouve qu’ils soient de la main de Pascal. Les éditeurs les ont négligés, faute d’un lien visible avec le fragment le plus proche, Miracles III (Laf. 895, Sel. 448) : La religion est proportionnée à toutes sortes d’esprits. Les premiers s’arrêtent au seul établissement, et cette religion est telle que son seul établissement est suffisant pour en prouver la vérité. Les autres vont jusqu’aux apôtres, les plus instruits vont jusqu’au commencement du monde. Les anges la voient encore mieux et de plus loin.

 

Ce sont les yeux qui ont apparemment fait l’objet du traitement le plus soigné. Le nez des deux figures ont pour point commun un nez dessiné par un double trait. Dans l’une et l’autre image le crâne manque, de sorte que ces dessins évoquent plutôt des masques que des visages. La partie supérieure droite du deuxième dessin est difficilement reconnaissable ; peut-être figure-t-elle un chapeau.

 

 

Plusieurs figures peuvent être associées à l’œuvre scientifique de Pascal.

La page 123 du Recueil des originaux présente des figures géométriques dépourvues de tout énoncé explicatif, placées au dos du papier qui porte Pensées diverses (Laf. 567-569, Sel. 473).

 

 

Faute de tout commentaire explicatif, on peut tout au plus remarquer que ces figures représentent des quadrilatères inscrits dans des cercles et dans des droites concourantes à distance. Peut-être faut-il les associer aux recherches de Pascal sur les sections coniques. Voir l’étude relative à ce papier.

Les auteurs du collage des papiers sur les cahiers du Recueil ne se sont du reste pas donné la peine de sauver toutes les figures de ce type. En quelques autres endroits du manuscrit, on discerne des figures tracées sur la partie collée des papiers, qui sont évidemment quasi indéchiffrables. Voir RO 110-2 (Pensées diverses - Laf. 557-558, Sel. 465).

 

 

En revanche, certaines figures peuvent être beaucoup plus exactement identifiées, lorsqu’un minimum de contexte y prête.

 

Le papier RO 273-2 (Règle de la créance 1 - Laf. 504-505, Sel. 672), présente une figure qui est presque certainement liée aux préoccupations et aux lectures de Pascal physicien. Le texte voisin, qui est consacré à l’autorité, n’a pas de rapport direct avec cette figure. Mais les nombres tracés en dessous de la figure permettent de l’associer aux proportions d’une figure de l’Hydrostatique de Stevin, qui représente un vaisseau semblable à ceux du Traité de l’équilibre des liqueurs. Voir l’analyse de ce dessin.

 

Beaucoup plus facile à expliquer est naturellement la figure tracée au dos de la page 409 du Recueil des originaux, consacrée à des notes relatives aux Provinciales, sur la p. 410 (Fragment hors copies - Laf. 965-966, Sel. 799). Ce verso propose le brouillon d’un théorème démontré par la méthode des indivisibles, dont les équations se rapportent à un triligne placé en haut à gauche du papier. L’association du texte et de l’image permet de donner une explication complète de la figure. Voir sur ce point le papier correspondant, et Descotes Dominique, “An unknown mathematical manuscript by Blaise Pascal”, Historia mathematica, vol. 37, 3, Août 2010.

 

 

Beaucoup plus satisfaisant pour le lecteur des Pensées est le célèbre zigzag du fragment Pensées diverses (Laf. 771-772, Sel. 636), qui est directement intégré au texte, et que les éditeurs n’ont pas manqué de reproduire dans les éditions à partir de Faugère. Il symbolise l’irrégularité de la nature dans ses mouvements, le flux de la mer et la marche du soleil. Pierre Force, “La nature et la grâce dans les Pensées de Pascal”, Op. cit., 2, Publications de l’Université de Pau, novembre 1993, p. 55-62. L’image n’est pas seulement utile à l’intelligence des idées de Pascal sur les phénomènes physiques : selon P. Force, ce dessin constitue une anticipation de notre manière de tracer la courbe d’une fonction sur un graphe, pour exprimer la complexité de phénomènes irréguliers en apparence, mais obéissant néanmoins à des lois. Voir l’étude consacrée à ce fragment.

 

 

Il reste enfin des éléments graphiques qui attendent des éclaircissements : quoi qu’on en ait écrit il y a quelques temps, les secrets du manuscrit sont loin d’être tous résolus et la recherche n’est toujours pas close.

 

Prenons pour seul exemple le verso du fragment 19-1 (Pensées diverses - Laf. 818-820, Sel. 660) du Recueil, qui porte des caractères que Louis Lafuma désigne sous la dénomination de signes sténographiques : aucun déchiffrement convaincant n’a été proposé à ce jour. Tout au plus a-t-on suggéré que les caractères disposés en carré représentent des symboles élémentaires, que la ligne irrégulière associe en une séquence qui peut être un mot s’il s’agit de lettres, ou un air de musique s’il s’agit de notes. Mais d’autres explications sont possibles.

 

Il serait encore possible de considérer les textes eux-mêmes pour leur caractère figuré. On renverra sur ce sujet à l’étude de Jean Mesnard intitulée “Nombres et textes figurés chez Pascal”, XVIIe Siècle, 177, oct.-déc. 1992, 4, p. 521-532.