Dossier thématique : Les demi-habiles

 

Demi-savants : voir Raisons des effets 19 (Laf. 101, Sel. 134) : les demi-savants sont sans doute les demi-habiles. Mais l’expression demi-savant n’est pas originale, alors que demi-habile appartient à Pascal. Il y a entre les deux une différence sémantique : le demi-savant sait peu, ou pas assez ; le demi-habile est quelqu’un qui comprend peu, ou pas assez, en tout cas moins que ce qu’il faut pour être habile. Il ne s’agit pas de science ni d’instruction, mais d’intelligence (au sens ancien, c’est-à-dire de compréhension).

Descotes Dominique, “La raison des effets, concept polémique”, Courrier du Centre International Blaise Pascal, n° 20, 1998, p. 39-46. Le demi-habile distingue l’essence de l’apparence : il sait que la loi n’est pas essentiellement juste, ou que les grands ne sont supérieurs qu’en apparence, et non par leur être effectif. Il en existe dans la science aussi, que ce soit la physique ou la géométrie.

Mesnard Jean, “Logique et sémiotique dans le modèle de la Raison des effets”, Courrier du Centre International Blaise Pascal, n° 20, 1998, p. 16-30.

Thirouin Laurent, “Montaigne demi-habile ? Fonction du recours à Montaigne dans les Pensées”, in Meurillon Christian (dir.), Pascal. L’exercice de l’esprit, Revue des sciences humaines, 244, octobre-décembre 1996, p. 81-102. Pascal tire la catégorie de demi-habile de Montaigne (qui parle des « mestis », mais il voit en Montaigne même une forme de demi-habileté.

 

Les esprits qui se veulent écartés

 

Mesnard Jean, “Pascal et la doctrine de la double vérité”, in Averroes (1126-1198) oder der Triumph des Rationalismus, Heidelberg, C. Winter, 2002, p. 337 sq.

Faut-il identifier les demi-habiles et les libertins ? On peut être tenté de le faire dans la mesure où ils ont un trait commun, savoir le mépris du peuple et la volonté de s’écarter de ses pensées.

C’est un des points sur lesquels insiste lourdement le jésuite François Garasse, La doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps ou prétendus tels, contenant plusieurs maximes pernicieuses à la religion et aux bonnes mœurs, combattue et renversée par le P. François Garasse, de la Compagnie de Jésus, Paris, Livre 2, section 11, Sébastien Chapelet, Paris, 1623, p. 167 sq., Autre ridicule maxime des beaux et curieux esprits. Que pour être bon esprit, il ne faut pas aller par le chemin commun, et croire les choses communes.

Adam Antoine, Les libertins du XVIIe siècle, p. 35. Une certaine bigarrure d’esprit, selon Garasse, porte les libertins au mépris de toute chose. Voir les Quatrains du déiste, n° 51, p. 98. La sottise du peuple tient en ce qu’il croit aveuglément ce que tout le monde dit, et qui provient des inventions des devanciers. Voir p. 124 : sur La Mothe Le Vayer, De la divinité, l’exemple du l’écartement d’esprit, « façon de philosopher indépendante », contre le torrent de la multitude.

Sabrié J.B., De l’humanisme au rationalisme, Pierre Charron (1541-1603), Slatkine Reprints, Genève, 1970, réimpression de l’édition de Paris, Alcan, 1913, p. 288. Pour Charron, les opinions vulgaires sont méprisables à force d’ignorance et de sottise : « toutes ses manières de voir » (sc. du peuple) sont fausses ou inexactes peu nombreux sont ceux qui ont assez de force pour se sauver d’un tel déluge.

Le mépris des illusions du peuple entraine chez les demi-habiles le mépris des grands que le peuple révère. Voir Mongrédien Georges, La vie littéraire au XVIIe siècle, Paris, Tallandier, 1947, p. 56. On lit dans une mazarinade : « voyons que les grands ne sont grands que parce que nous les portons sur nos épaules. Nous n’avons qu’à les secouer pour en joncher la terre ».

Il y a cependant une différence entre les libertins et les demi-habiles. Les demi-habiles sont comme les frondeurs : ils méprisent les grands et mettent en question, l’ordre social, ce qui conduit à des conflits, et dans le pire des cas à la guerre civile. Mais les libertins pratiquent souvent une dissimulation qui tend à les rendre discrets et silencieux, en évitant par dessus tout de troubler l’ordre public ; ils sont plutôt conservateurs à cet égard. Voir sur ce point Charles-Daubert Françoise, Les libertins érudits en France au XVIIe siècle, 46.

 

Aversion de Pascal à l’égard des penseurs de la catégorie intermédiaire

 

Mesnard Jean, “Pascal et la doctrine de la double vérité”, in Averroes (1126-1198) oder der Triumph des Rationalismus, Heidelberg, C. Winter, 2002, p. 340. Averroès contre les esprits dialectiques. Aversion de Pascal à l’égard des demi-habiles.

Raisons des effets 3 (Laf. 83, Sel. 117). Le monde juge bien des choses, car il est dans l’ignorance naturelle qui est le vrai siège de l’homme. Les sciences ont deux extrémités qui se touchent, la première est la pure ignorance naturelle où se trouvent tous les hommes en naissant, l’autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes qui ayant parcouru tout ce que les hommes peuvent savoir trouvent qu’ils ne savent rien et se rencontrent en cette même ignorance d’où ils étaient partis, mais c’est une ignorance savante qui se connaît. Ceux d’entre deux qui sont sortis de l’ignorance naturelle et n’ont pu arriver à l’autre, ont quelque teinture de cette science suffisante, et font les entendus. Ceux-là troublent le monde et jugent mal de tout. Le peuple et les habiles composent le train du monde ; ceux-là le méprisent et sont méprisés. Ils jugent mal de toutes choses, et le monde en juge bien.

 

Contradictions dans les idées des demi-habiles

 

La catégorie des demi-habiles peut être étendue à d’autres domaines que celui que Pascal évoque dans le fragment Raisons des effets 9. Il existe des demi-habiles en dehors de la politique, par exemple dans les sciences. Voir Descotes Dominique, “La raison des effets, concept polémique”, Courrier du Centre International Blaise Pascal, n° 20, 1998, p. 43. Si on laisse un demi-habile développer complètement ses idées, on aboutit à des contradictions. Voir l’exemple du siphon dans La pesanteur de la masse de l’air, où le demi-habile, qui a appris que les liqueurs pèsent suivant leur hauteur, doit prévoir un effet que la réalité contredit. C’est de la même manière que Pascal constate que les opinions des demi-habiles troublent le monde, et suscitent des révolutions, alors qu’ils prétendent instituer la véritable justice dans la société.

Dans l’expérience du siphon du Traité de la pesanteur de la masse de l’air, chapitre II, Que la pesanteur de la masse de l'air fait monter l'eau dans les siphons, OC II, éd. J. Mesnard, p. 1068 et p. 1075-1077, Pascal envisage le « siphon à trois bouts », et demande dans quel sens s’effectuera l’écoulement du mercure (en rouge sur la figure) lorsque le siphon est plongé dans l’eau (en bleu).

 

 

Il procède d’abord à la comparaison des hauteurs d'eau pesant sur chaque cuvette. Si l’on suit le principe selon lequel les liquides pèsent suivant leur hauteur, qui a été démontré dans L’équilibre des liqueurs, la colonne d'eau étant plus longue sur la cuve de la plus longue jambe, elle semble peser plus, « il semble d'abord qu'il doit résulter que le vif argent doit être poussé de la jambe la plus longue dans la plus courte ».

 

 

Mais c'est une opinion de demi-habile : elle s'appuie sur un principe vrai, mais qu'elle n'applique qu'à moitié. La suite de l'analyse entre plus avant dans le détail, c'est-à-dire dans la comparaison des colonnes de mercure, et dans l'étude de l'équilibre entre les colonnes de mercure et d'eau. Si l’on applique complètement le principe de l’équilibre des liqueurs, en tenant compte non seulement de la colonne d’eau, mais aussi de la colonne de mercure, on aboutit à la conclusion contraire : le mercure résiste différemment dans les deux jambes ; la résistance est plus forte dans la plus longue jambe, qui contient le plus de mercure, « de la force que lui donne la hauteur d'un pouce », différence supposée des deux jambes. Suit l'étude de la compensation des forces de la pression de l'eau et de la pression du mercure dans la plus longue jambe. La déduction de l'effet total aboutit à cette conclusion  : comme « un pouce de vif argent pèse plus qu'un pouce d'eau », « le vif argent de la plus courte jambe est poussé en haut avec plus de force ; et partant il doit monter ».