Dossier thématique : Schisme, hérésie, apostasie

 

 

Les notions de schisme, d’hérésie et d’apostasie, quoique fréquemment employées par Pascal, ne sont pas toujours entendues sans quelque confusion par ses lecteurs. Quelques définitions sont sans doute utiles.

 

Schisme

 

Le schisme est un acte de séparation, qui n’a pas nécessairement pour objet un point de doctrine ou de dogme. On peut donc être schismatique sans être hérétique.

Arnauld Antoine, Lettre d’un ecclésiastique à un de ses amis, sur le jugement qu’on doit faire de ceux qui ne croient pas que les cinq Propositions soient dans le livre de Jansénius, 28 août 1657, § II, p. 5 sq. « Le schisme est un péché particulier que commet celui qui a intention de se séparer de l’union qui est faite par la charité, laquelle n’unit pas seulement les chrétiens les uns aux autres par le lien spirituel de l’amour de Dieu, mais qui unit aussi toute l’Église dans l’unité d’un même esprit » ; c’est la séparation volontaire de l’Église.

Arnauld reprend la même idée dans l’Examen de la lettre circulaire de l’assemblée tenue le 2 octobre 1663, article XI, in Œuvres, XXII, p. 480 sq. « Le schisme est un péché particulier que commet celui qui a intention de se séparer de l’union qui est faite par la charité, laquelle n’unit pas seulement les chrétiens les uns aux autres par le lien spirituel de l’amour de Dieu, mais qui unit aussi toute l’Église dans l’unité d’un même esprit » : p. 280. « Le schisme enferme toujours une séparation volontaire de l’unité de l’Église, soit en se retirant de sa communion, soit en ne voulant pas en reconnaître le pape pour chef. Car ce n’est pas assez pour être schismatique de ne pas obéir à l’Église, ou au pape, quand même on le serait avec opiniâtreté ; mais il faut de plus que cette désobéissance soit accompagnée de révolte, comme dit saint Thomas, en sorte qu’on refuse de subir le jugement de l’Église, et qu’on n’en reconnaisse pas le pape pour chef » : p. 281. Voir Saint Thomas, Somme théologique, 2 2, Q. 39, art. 1.

Est donc schismatique celui qui se dégage de l’une ou l’autre de ces unions et le fait en connaissance de cause, pertinaciter. Une certaine qualification juridique et une certaine gravité des actions sont exigées : le baptisé doit produire des actes manifestant ouvertement sa volonté de séparation ; le schisme intérieur par pur acte de volonté est une simple faute, et non un délit ; il faut exprimer un refus réitéré et systématique à l’égard de l’autorité de l’Église. Pour les catholiques schismatiques, la peine prévue est l’excommunication latae sententiae.

 

Hérésie

 

L’hérésie est de nature doctrinale. Voir Bouyer L, Dictionnaire théologique, p.297-298. Du grec aïrésis, qui signifie arrachement. C’est une forme particulière du schisme, qui est la séparation du corps de l’Église ; l’hérésie consiste en une séparation, mais par une erreur doctrinale grave et opiniâtre. On appelle hérésiarque l’initiateur d’une hérésie.

Pontas Jean, Dictionnaire des cas de conscience ou décisions, par ordre alphabétique, des plus considérables difficultés touchant la morale et la discipline ecclésiastique, publié par l’abbé Migne, 1847, t. 1, p. 1013 sq. Hérésie, hérétiques.

On trouvera des explications très claires dans Bartmann Bernard, Précis de théologie catholique, I, p. 61-63.

Hurter H., Theologicae dogmaticae compendium, I, § 233, 5, p. 258. Définition de l’hérétique.

Leduc-Fayette Denise, “La catégorie pascalienne de l’hérésie”, in XVIIe siècle : Mersenne, Descartes, Pascal, Spinoza, Leibniz, Revue philosophique de la France et de l’étranger, n° 23, avril-juin 1995, p. 211-228.

Dans les controverses qui ont lieu dans l’Église, on peut dire qu’une idée est hérétique, lorsqu’elle contredit un dogme assuré de la doctrine catholique. En ce sens, on peut parfois trouver des thèses hérétiques chez un auteur qui ne l’est pas pour autant, si elles ne touchent pas le fond de la doctrine. C’est en ce sens que l’on peut lire, dans de nombreux textes des controverses jansénistes, qu’une proposition est hérétique. Les molinistes ont taxé d’hérésie les cinq propositions tirées de l’Augustinus de Jansénius.

Ce qui rend un auteur hérétique, c’est le fait qu’il formule une thèse dont il sait pertinemment qu’elle est contraire à la foi, et qui assume cette contravention. Les Messieurs de Port-Royal ont toujours soutenu que l’hérésie est consommée lorsque volontairement, un auteur fait acte de séparation de l’Église ; ils soutenaient aussi qu’eux-mêmes ayant toujours fermement maintenu leur volonté de demeurer dans le sein de l’Église, leurs adversaires n’avaient aucun droit de les traiter ni d’hérétiques, ni en hérétiques.

Selon les polémistes du parti jésuite, les jansénistes sont hérétiques : c’est le refrain du P. Annat in Réponses aux Lettres provinciales publiées par le secrétaire du Port-Royal, contre les PP. de la Compagnie de Jésus, Liège, Mathias Hovius, 1658. Les bulles d’Urbain VIII et d’Innocent X : p. 431 sq. Les jansénistes soutiennent les propositions censurées au sens déclaré hérétique : p. 433. La distinction du fait et du droit est irrecevable : p. 434 sq. Les jansénistes s’en prennent à l’autorité du pape : p. 440. Comparaison des propositions condamnées et de celles de Jansénius : p. 443 sq.

Le reproche s’accompagne en général de celui de collusion avec les calvinistes. Voir Nouët Jacques, la Lettre à une personne de condition sur la conformité des reproches et des calomnies que les jansénistes publient contre les Pères de la Compagnie de Jésus avec celles que le ministre Du Moulin a publiées devant eux, juillet 1656, reproduit in Réponses, p. 67 sq. Les Provinciales sont reçues au consistoire de Charenton comme parole d’Évangile, selon le P. Nouët. Voir aussi les Impostures, in Réponses, p. 89 sq., la Réponse à la seizième lettre, in Réponses, 466, qui dit que les Provinciales ne sont qu’un commentaire du Dénombrement des traditions romaines du ministre Du Moulin.

Meynier Bernard, Port-Royal et Genève d’intelligence contre le très Saint Sacrement de l’Autel dans leurs livres, et particulièrement dans les équivoques de l’article XV de la seconde partie de la Seconde Lettre de M. Arnauld, J. F. Fleuriau, Poitiers, 1656.

Nouët Jacques, Réponse à la XVIe lettre, in Nouët Jacques, la Lettre à une personne de condition sur la conformité des reproches et des calomnies que les jansénistes publient contre les Pères de la Compagnie de Jésus avec celles que le ministre Du Moulin a publiées devant eux, juillet 1656, reproduit in Nouët Jacques, Réponses aux Lettres Provinciales publiées par le Secrétaire du Port-Royal contre les PP. de la Compagnie de Jésus sur le sujet de la morale desdits Pères, chez Mathias Hovius (à l’enseigne du paradis terrestre), 1658, p. 465 sq.

Les Messieurs de Port-Royal ont répondu que l’hérésie janséniste n’existe pas, et que ce n’est qu’un « fantôme », une erreur purement imaginaire forgée par les jésuites pour perdre leurs ennemis. Le jansénisme, selon eux, n’existe pas en tant que doctrine particulière, car Port-Royal n’est pas attaché particulièrement à la doctrine de Jansénius ; du reste, Jansénius n’a voulu présenter dans son livre que la doctrine de saint Augustin et le groupe de Port-Royal se désigne par la dénomination de disciples de saint Augustin. Port-Royal n’est attaché qu’à la doctrine de l’Église catholique, telle qu’elle est formulée par saint Augustin. Le jansénisme est un artefact, un fantôme inventé par les ennemis de Port-Royal, c’est-à-dire une doctrine imaginaire, que l’on présuppose contraire à la doctrine de l’Église, et qui est attribuée contre leur gré aux gens de Port-Royal. Ce n’est qu’au XVIIIe siècle que le nom de jansénistes sera revendiqué par un mouvement d’opposition à la couronne, d’ordre politique plutôt que proprement religieux.

Nicole Pierre, Disquisition I, in Wendrock, Litterae Provinciales, p. 510 sq. Conclusion de toute l’argumentation : p. 523. Voir aussi Disquisition II, ibid., p. 535 : le jansénisme est une hérésie inventée de toutes pièces.

Reguig-Naya Delphine, Le corps des idées : pensées et poétiques du langage dans l’augustinisme du second Port-Royal, p. 95. Arnauld, « sur ce qu’on suppose partout qu’il y a une nouvelle secte d’hérétiques, qu’on appelle Jansénisme, et que cependant on ne saurait dire ce qu’on entend par ce nom de Jansénistes, sans faire voir qu’il n’y a pas d’hérétiques ». Il dénonce les noms-étiquettes pour formuler des noms-définis, résultats d’une définition.

Busson Henri, La religion des classiques, p. 59 sq. : voir Arnauld Antoine, Le Phantome du jansénisme, p. 37 : « il y en a qui ne conçoivent par là sinon qu’on n’est pas bien avec les jésuites. D’autres qu’on aime Port-Royal et qu’on estime les livres de ces Messieurs : c’est comme parle le monde ».

Naturellement, les jésuites ont toujours soutenu qu’il n’y avait là qu’une manœuvre malhonnête des jansénistes. Voir Rapin René, Mémoires, III, éd. Aubineau, p. 6 sq.

Pascal répond pour son propre compte à l’accusation d’hérésie dans la XVIIe Provinciale, à laquelle il faut renvoyer.

Quoiqu’il se montre très sévère à l’égard des erreurs des molinistes dans la doctrine de la grâce, qu’il considère comme autant d’hérésies, Pascal prend soin de ne pas outrer ses reproches à l’égard des jésuites. Dans le Cinquième écrit des curés de Paris, dans lequel il dénonce la paradoxale complicité qui unit jésuites et calvinistes, il précise bien clairement qu’il y a beaucoup de différence entre les calvinistes, qui ont poussé la rébellion jusqu’à sortir de l’Église (ou comme on l’écrit parfois, jusqu’à déchirer le manteau de saint Pierre), et les jésuites molinistes, qui se sont bien gardés de commettre un tel crime :

« les Calvinistes sont tout autrement coupables que les Jésuites ; qu’ils sont d’un ordre tout différent, et qu’on ne peut les comparer, sans y trouver une disproportion extrême. Car on ne saurait nier qu’il n’y ait au moins un bien dans les Jésuites, puisqu’ils ont gardé l’unité ; au lieu qu’il est certain, selon tous les Pères, qu’il n’y a aucun bien dans les hérétiques, quelque vertu qui y paraisse, puisqu’ils ont rompu l’unité. Aussi il n’est pas impossible que parmi tant de Jésuites, il ne s’en rencontre qui ne soient point dans leurs erreurs ; et nous croyons qu’il y en a, quoiqu’ils soient rares, et bien faciles à reconnaître. Car ce sont ceux qui gémissent des désordres de leur Compagnie, et qui ne retiennent pas leur gémissement. C’est pourquoi on les persécute, on les éloigne, on les fait disparaître, comme on en a assez d’exemples ; et ainsi ce sont proprement ceux qu’on ne voit presque jamais. Mais parmi les hérétiques, nul n’est exempt d’erreur, et tous sont certainement hors de la charité, puisqu’ils sont hors de l’unité.

21. Les Jésuites ont encore cet avantage, qu’étant dans l’Église, ils ont part à tous ses sacrifices, de sorte qu’on en offre par tout le monde pour demander à Dieu qu’il les éclaire, comme le Clergé de France eut la charité de l’ordonner il y a quelques années, outre les prières publiques qui ont été faites quelquefois pour eux dans des diocèses particuliers. Mais les hérétiques, étant retranchés de son corps, sont aussi privés de ce bien ; de sorte qu’il n’y a point de proportion entre eux, et qu’on peut dire, avec vérité, que les hérétiques sont en un si malheureux état, que pour leur bien, il serait à souhaiter qu’ils fussent semblables aux Jésuites. » (§ 20-21).

Pascal, Cinquième écrit des curés de Paris, § 16.

« Nous ne voulons donc pas que ceux que Dieu nous a commis s’emportent tellement dans la vue des excès des Jésuites, qu’ils oublient qu’ils sont leurs frères, qu’ils sont dans l’unité de l’Église, qu’ils sont membres de notre corps, et qu’ainsi nous avons intérêt à les conserver ; au lieu que les hérétiques sont des membres retranchés qui composent un corps ennemi du nôtre ; ce qui met une distance infinie entre eux, parce que le schisme est un si grand mal, que non seulement il est le plus grand des maux, mais qu’il ne peut y avoir aucun bien où il se trouve, selon tous les Pères de l’Église. »

Le schisme rend l’hérésie irrémédiable : voir Laf. 733, Sel. 614. L’Église a toujours été combattue par des erreurs contraires. Mais peut-être jamais en même temps comme à présent, et si elle en souffre plus à cause de la multiplicité d’erreurs, elle en reçoit cet avantage qu’ils se détruisent. Elle se plaint des deux, mais bien plus des calvinistes à cause du schisme.

 

Apostasie

 

On distingue l’hérétique de l’apostat. Voir Bouyer Louis, Dictionnaire théologique, p. 66-67. Au sens strict, l’apostasie désigne l’abandon de la foi par un fidèle baptisé. Cet abandon peut se faire soit par le passage à une religion non-chrétienne, soit par la profession de doctrines contraires à la foi (athéisme, matérialisme...). L’hérétique, selon saint Thomas, gardant quelque chose de la foi, n’est pas apostat à proprement parler. Dans le sens large, saint Thomas remarque que le mot s’applique à l’abandon de la vie religieuse après profession, ou de la vie cléricale après la réception des ordres.

Pontas Jean, Dictionnaire des cas de conscience ou décisions, par ordre alphabétique, des plus considérables difficultés touchant la morale et la discipline ecclésiastique, publié par l’abbé Migne, 1847, t. 1, p. 135-136. Apostasie.