Les dossiers GÉOMÉTRIE-FINESSE I et II

 

 

Copie C1

Copie C2

Table des matières (non paginée)

Unités à titre 1 à 27 (p. 1 à 187)

Table des matières (p. 189)

Dossier de travail (p. 191 à 199)

Preuves par discours I à III (p. 201 à 231 v°)

Preuves par les Juifs I à VI (p. 233 à 257)

Prophéties I à VIII (p. 259 bis à 309)

 

Règle de la créance (p. 313 à 313 v°)

Géométrie-Finesse I et II (p. 317 à 323)

[...]

 

Table des matières (Feuillet B)

Dossier de travail (p. 1 à 10)

Unités à titre 1 à 27 (p. 13 à 219)

[...]

Géométrie-Finesse I et II (p. 401 à 403 v°)

Règle de la créance (p. 405 à 407)

 

Preuves par discours I à III (p. 411 à 445)

Preuves par les Juifs I à VI (p. 447 à 475)

Prophéties I à VIII (p. 477 à 531)

Ordonnancement de C1 et C2 (extrait) 1

 

Ces mêmes dossiers sont appelés Séries XXI et XXII par L. Lafuma et M. Le Guern.

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1 L’ordre des dossiers est différent dans C1 et C2, et la dénomination des « dossiers sans titre » change selon les éditeurs modernes. Voir Proust Gilles, “Les Copies des Pensées”, in Courrier du Centre international Blaise Pascal, n° 32, 2010, p. 5 et 6 (Ordonnancement de C1 et C2 et Les grands ensembles dans C2), ainsi que l’Annexe p. 44 (Ordonnancement détaillé des Copies). Voir aussi Descotes Dominique et Proust Gilles, “Un projet du Centre international Blaise Pascal : l’édition électronique des Pensées”, in Courrier du Centre international Blaise Pascal, n° 30, Clermont-Ferrand, 2018, “III. Remarques sur l’ordre des Copies”, p. 12.

 

Composition des dossiers

 

Le dossier I correspond à un seul papier (RO 213-2).

Le dossier II contient deux fragments : les papiers RO 406-1 r°-v° (fragment 1) et 169-2 (fragment 2).

Sur le papier RO 213-2, l’écriture est d’abord celle de Pascal, puis le reste a été écrit par un secrétaire. Ce papier ne porte pas de titre.

Le papier RO 406-1, écrit recto-verso, porte un texte qui a été écrit par un tiers et transmis par porteur à Pascal qui l’a ensuite complété. Le texte a été intitulé Différence entre l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse.

Le papier RO 169-2 est de la main de Pascal. Le texte a été intitulé Géométrie / finesse.

Ces trois papiers ont été répartis dans le Recueil des Originaux, respectivement p. 213, 169 et 406.

Aucun des papiers ne porte un trou d’enfilage en liasse.

 

Géométrie-Finesse et l’édition de Port-Royal

 

Les textes de Géométrie-Finesse I et Géométrie-Finesse II – n° 1 ont été retenus dans le dossier des Pensées diverses (chap. XXXI - n° 1, 2 et 33).

Le fragment Géométrie-Finesse II – n° 2 n’a pas été retenu par le Comité. Il a ensuite été recopié par Louis Périer dont une copie a été conservée, puis publié en partie en 1728 par P. N. Desmolets.

 

Aspects stratigraphiques des fragments de Géométrie-Finesse

 

Le papier RO 213-2 (Géométrie-Finesse I) porte un filigrane Main avec fleurette à sept pétales prolongeant le médius.

Le papier RO 169-2 (Géométrie-Finesse II – n° 2) porte un fragment d’un filigrane Cor couronné / WR. Selon P. Ernst (Album, p. 20), le papier RO 401-1 (Miracles III - Laf. 877-879, Sel. 441-442), qui correspond à un demi-feuillet, porte le reste du filigrane.

Le papier RO 406-1 (Géométrie-Finesse II – n° 1) ne porte pas de filigrane et n’a pas été identifié. Le papier a été transmis par porteur à Pascal.

Ces textes ont probablement été écrits à la même période que les textes sur les dossiers Miracles qui sont considérés comme étant les premiers textes des Pensées écrits par Pascal.

 

Sur le problème de la nature des dossiers Géométrie-finesse

 

DESCOTES Dominique et PROUST Gilles, “Un projet du Centre International Blaise Pascal : l’édition électronique des Pensées”, Courrier du Centre International Blaise Pascal, n° 30, 2008, p. 2-14.

MESNARD Jean, “Aux origines de l’édition des Pensées : les deux Copies”, in Les Pensées de Pascal ont trois cents ans, Clermont-Ferrand, De Bussac, 1971, p. 1-30.

MESNARD Jean, Les Pensées de Pascal, Paris, SEDES-CDU, 1993, p. 12 et 37, sur le présent groupe de dossiers.

PROUST Gilles, “Les copies des Pensées”, Courrier du Centre International Blaise Pascal, n° 32, 2010, p. 4-55.

 

Sur le contenu des textes de Géométrie-finesse                                                                        

 

Par opposition aux dossiers de Pensées diverses, les dossiers Géométrie-Finesse apparaissent homogènes et concentrés, en dehors de quelques notes qui portent sur des problèmes de sémantique, d’expression, ou de « façons de parler ». Mais cette unité thématique ne saurait dissimuler que ces textes appartiennent à un courant dans la réflexion de Pascal qui remonte à ses premiers écrits.

En fait, Pascal s’est toujours intéressé aux différentes formes que peuvent revêtir les esprits humains. Et les conclusions que l’on retrouve dans les textes de Géométrie-Finesse trouvent leur source dans des disputes auxquelles il a pris part.

Tous les esprits ne sont pas constitués de la même manière, et un même esprit peut fort bien raisonner dans un domaine et déraisonner dans un autre.

Géométrie-finesse I (Laf. 511, Sel. 669). Diverses sortes de sens droit, les uns dans un certain ordre de choses et non dans les autres ordres où ils extravaguent.

Mais aussi, l’aptitude à distinguer les différentes sortes d’esprits est elle-même marque d’un bon esprit : voir Géométrie-finesse I (Laf. 510, Sel. 669). À mesure qu’on a plus d’esprit on trouve qu’il y a plus d’hommes originaux. Les gens du commun ne trouvent point de différence entre les hommes.

Aussi observe-t-on deux tendances connexes dans la manière dont Pascal envisage les esprits des hommes : d’une part, il s’en prend, souvent avec indulgence, parfois avec vigueur, aux personnes dont il pense qu’elles raisonnent de travers ; d’autre part, à mesure qu’il avance en âge, il accorde un intérêt croissant à ces “diverses sortes de sens droit” qui font que les hommes diffèrent les uns des autres par leur mentalités.

À la première tendance correspond, par exemple, sa controverse avec le père Noël sur le vide, où Pascal montre que la méthode du jésuite en physique n’est pas conforme à ce que demande un jugement droit. Il lui reproche de manquer aux règles élémentaires de la science, en confondant définition d’un mot et affirmation de son existence réelle : « Je sais que ceux qui ne sont pas accoutumés de voir les choses traitées dans le véritable ordre se figurent qu’on en peut définir une chose sans être assuré de son être ; mais ils devraient remarquer que l’on doit toujours définir les choses avant que de chercher si elles sont possibles ou non, et que les degrés qui nous mènent à la connaissance des vérités sont la définition, l’axiome et la preuve » (OC II, éd. J. Mesnard, p. 562-563). Il reproche aussi au jésuite « qu’après avoir donné des doutes pour appuyer son sentiment, il le confirme par des expériences fausses [...]. Ainsi il est évident qu’il n’a vu aucune des expériences dont il parle » (OC II, éd J. Mesnard, p. 573).

Mais on peut aussi classer dans cette catégorie les Provinciales dans lesquelles Pascal développe la logique absurde des probabilités que les casuistes placent à la base de leurs maximes. Voir sur la manière dont Pascal montre que les opinions probables des casuistes forment un système dont les principes mal conçus conduisent très logiquement à des conséquences aberrantes, dans Géométries de Port-Royal, éd. D. Descotes, p. 67 sq.

Mais la réflexion de Pascal ne s’oriente pas seulement dans ce sens critique : outre la lecture de Montaigne, la fréquentation du monde des savants, celle des milieux mondains et des milieux religieux lui ont permis de se frotter à des mentalités différentes de la sienne, sans qu’il les trouve pour autant aberrantes ou ridicules.

Le premier texte qui, dans l’ordre chronologique, aborde ce problème est l’opuscule De l’esprit géométrique, que J. Mesnard date de 1655. Pascal y reprend une observation de Torricelli : « nous voyons qu’entre esprits égaux et toutes choses pareilles, celui qui a de la géométrie l’emporte et en acquiert une vigueur toute nouvelle » (OC III, éd. J Mesnard, De l’esprit géométrique, II, Réflexions sur la géométrie en général, § 3, p. 391). Et dans la section intitulée De l’art de persuader, Pascal remarque que

« tel dira une chose de soi-même sans en comprendre l’excellence, où un autre comprendra une suite merveilleuse de conséquences qui nous fait dire hardiment que ce n’est plus le même mot, et qu’il ne le doit non plus à celui d’où il l’a appris, qu’un arbre admirable n’appartiendra pas à celui qui en aurait jeté la semence, sans y penser et sans la connaître, dans une terre abondante qui en aurait profité de la sorte par sa propre fertilité. Les mêmes pensées poussent quelquefois tout autrement dans un autre que dans leur auteur : infertiles dans leur champ naturel, abondantes étant transplantées. Mais il arrive bien plus souvent qu’un bon esprit fait produire lui-même à ses propres pensées tout le fruit dont elles sont capables, et qu’ensuite quelques autres, les ayant ouï estimer, les empruntent et s’en parent, mais sans en connaître l’excellence ; et c’est alors que la différence d’un même mot en diverses bouches paraît le plus » (OC III, éd. J Mesnard, De l’esprit géométrique, II, De l’art de persuader, § 25-26, p. 425).

Les Pensées, postérieures de plusieurs années à L’esprit géométrique, poursuivent l’étude des diverses formes d’esprit qui permettent de connaître des vérités de genres différents.

À la censure des esprits mal tournés succède une tentative de compréhension des raisons profondes qui les rendent difficiles à supporter :

Raisons des effets 17 (Laf. 98-99, Sel. 132). D’où vient qu’un boiteux ne nous irrite pas et un esprit boiteux nous irrite ? A cause qu’un boiteux reconnaît que nous allons droit et qu’un esprit boiteux dit que c’est nous qui boitons. Sans cela nous en aurions pitié et non colère. Epictète demande bien plus fortement : pourquoi ne nous fâchons-nous pas si on dit que nous avons mal à la tête, et que nous nous fâchons de ce qu’on dit que nous raisonnons mal ou que nous choisissons mal.

Ce qui cause cela est que nous sommes bien certains que nous n’avons pas mal à la tête, et que nous ne sommes pas boiteux, mais nous ne sommes pas si assurés que nous choisissons le vrai. De sorte que n’en ayant d’assurance qu’à cause que nous le voyons de toute notre vue, quand un autre voit de toute sa vue le contraire, cela nous met en suspens et nous étonne. Et encore plus quand mille autres se moquent de notre choix, car il faut préférer nos lumières à celles de tant d’autres. Et cela est hardi et difficile. Il n’y a jamais cette contradiction dans les sens touchant un boiteux.

 

Variété d’esprits

Dans les dossiers Géométrie-finesse Pascal discerne une variété d’esprits.

La droiture d’esprit, ou l’esprit de justesse consiste à comprendre bien des principes en petit nombre, mais à savoir en tirer jusqu’au bout des conséquences nombreuses et fines, comme c’est le cas dans la physique, particulièrement l’hydrostatique qui étudie “les effets de l’eau”.

Selon Géométrie-finesse I (Laf. 511, Sel. 669), l’esprit de géométrie consiste à comprendre, sans les confondre un grand nombre de principes, gros et palpables, mais éloignés de l’usage commun.

Dans l’esprit de finesse, les principes sont dans l’usage commun et devant les yeux de tout le monde, mais il faut avoir bonne vue pour saisir des idées déliées et nombreuses.

Ce qu’il faut remarquer, c’est que cette recherche de classification des esprits ne forme pas un bloc isolé à part dans l’œuvre de Pascal : le fragment Misère 7 montre au contraire que dans l’esprit de Pascal, la différence des esprits est liée à la différence des ordres de choses :

Misère 7 (Laf. 58, Sel. 92). Diverses chambres de forts, de beaux, de bons esprits, de pieux dont chacun règne chez soi, non ailleurs. Et quelquefois ils se rencontrent et le fort et le beau se battent sottement à qui sera le maître l’un de l’autre, car leur maîtrise est de divers genre. Ils ne s’entendent pas. Et leur faute est de vouloir régner partout.

Le texte sur les trois ordres, Preuves de Jésus-Christ 11 (Laf. 308, Sel. 339), n’est pas autre chose qu’une ample orchestration de la différence entre trois sortes d’esprits qui ne comprennent pas les mêmes genres de réalités, et ne voient pas les mêmes choses, selon qu’ils connaissent les réalités des corps, celles de l’esprit et celles de la charité. Cela ne suffit pas pour conclure que les fragments de Géométrie-finesse auraient trouvé place dans l’ouvrage que Pascal projetait. Mais ce n’est pas pour autant qu’ils forment une réflexion à part dans l’ensemble de la pensée de Pascal.

L’édition de 1670 classe du reste les textes sur l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse parmi les Pensées diverses, Il y voisine avec des fragments comme Grandeur 5 (Laf. 109, Sel. 141), Pensées diverses (Laf. 532-535, Sel. 457), Raisons des effets 7 (Laf. 88, Sel. 122), Pensées diverses (Laf. 577, Sel. 480), et, de manière plus surprenante, Pensées diverses (Laf. 801-806, Sel. 653) et surtout le passage de Transition 4 (Laf. 199, Sel. 230), Disproportion de l’homme, relatif à l’incapacité de l’homme de tout connaître.

Du reste ces distinctions entre les différents esprits ont été invoquées dans les discussions sur le scepticisme de Pascal qui ont suivi la publication par Victor Cousin de son Rapport à l’Académie (1842). Édouard Droz, dans son Étude sur le scepticisme de Pascal considéré dans le livre des Pensées (1886), par exemple, s’oppose à ce que la distinction de l’esprit de géométrie et de l’esprit de finesse puisse corroborer la thèse de Cousin.

On s’est naturellement posé la question de savoir si Pascal lui-même entrait dans ses propres catégories. Le problème n’admet sans doute pas de solution. Mais il a parfois donné de beaux commentaires, comme celui de Léon Brunschvicg dans Le génie de Pascal, p. 63 : « Ce qui caractérise un Pascal, c’est [...] qu’il a traité des affaires morales et religieuses aussi géométriquement qu’il a su aborder finement le calcul des probabilités et la géométrie infinitésimale ». Il ajoute non sans malice que « l’inintelligence de la géométrie » ne donne pas le droit de « nous décerner un brevet de finesse ».

Les confusions entre esprit de finesse et cœur sont encore fréquentes. Voir sur le cœur le fragment Grandeur 6 (Laf. 110, Sel 142) et son commentaire.

La place et l’évolution de ces idées dans l’ensemble de la pensée pascalienne et dans celle de son temps n’ont pourtant pas encore donné lieu à une étude vraiment approfondie.

 

Indications bibliographiques sommaires

 

On trouvera des compléments plus détaillés dans les commentaires consacrés aux différents fragments.

BRUNSCHVICG Léon, Le génie de Pascal, Hachette, Paris, 1924, p. 63.

DROZ Édouard, Étude sur le scepticisme de Pascal, p. 98 sq.

FRANCIS Raymond, Les Pensées de Pascal en France de 1842 à 1942, Essai d’étude historique et critique, Paris, Nizet, 1959, p. 476-477, cite les interprétations de quelques commentateurs du XIXe et du XXe siècles.

Géométries de Port-Royal, éd. D. Descotes, Paris, Champion, 2009.

HARRINGTON Thomas M., Pascal philosophe. Une étude unitaire de la pensée de Pascal, Paris, SEDES-CDU, 1982, p. 94 sq.

LAPORTE Jean, Le cœur et la raison selon Pascal, Paris, Elzévir, 1950. Ouvrage intéressant, mais discutable par endroits.

MESNARD Jean, Les Pensées de Pascal, Paris, SEDES-CDU, 1993, p. 36-37, et p. 115 sq.

MESNARD Jean, “Figure géométrique et construction philosophique chez Pascal”, Courrier du Centre International Blaise Pascal, n° 33, Clermont-Ferrand, 2011, p. 4-13.

MESNARD Jean, ”Pascal ou la maîtrise de l’esprit”, Bulletin de la Société française de philosophie, n° 3, juillet-septembre 2008, Paris, Vrin, p. 1-38. Voir notamment p. 13 sq.

MOROT-SIR Edouard, Pascal, coll. Philosophes, Paris, Presses Universitaires de France, 1973, p. 24-25.

PASCAL, Pensées, éd. Havet, I, Delagrave, 1866, p. 107 sq.

PRIGENT Jean, “La réflexion pascalienne sur les principes”, Mélanges de littérature française offerts à M. René Pintard, Strasbourg, Centre de Philologie et de littérature romanes, Klincksieck, Paris, 1975, p. 117-128.