Dossier thématique : L’athéisme

 

L’athéisme à l’époque classique ne doit pas être conçu sur le modèle de l’athéisme militant et doctrinaire du siècle dernier, ni avec celui d’aujourd’hui. L’ouvrage de Minois Georges, Histoire de l’athéisme. Les incroyants dans le monde occidental des origines à nos jours, Fayard, Paris, 1998, propose une vue d’ensemble de l’évolution de l’athéisme depuis l’Antiquité jusqu’à l’époque moderne.

Comme l’indique Adam Antoine, Théophile de Viau et la libre-pensée française en 1620, Droz, Paris, 1935 ; Genève, Slatkine reprints, 1965, p. 127 sq., de l’athéisme du premier XVIIe siècle, plutôt qu’une doctrine abstraite, c’est une attitude sociale, dans laquelle le refus de l’autorité de l’Église se distingue mal de la négation de Dieu et du refus des principaux dogmes de la théologie chrétienne.

Cette confusion explique en partie la difficulté que les défenseurs de la religion catholique rencontrent pour évaluer avec exactitude l’ampleur du phénomène : voir dans l’édition de sa Correspondance, I, p. 133 sq., l’évaluation du P. Mersenne sur le nombre des athées : il l’estime à 60 000 en France, et 50 000 à Paris : p. 131. Par la suite, il réduit cette évaluation, et se rapproche de celle du P. Garasse, qui n’en voit qu’une centaine.

Ils ont aussi des difficultés pour définir exactement la nature de l’athéisme. Les athées, selon eux, se trouvent surtout parmi les gens de qualité : voir Busson Henri, La pensée religieuse..., p. 25-26, qui cite Derodon, Athéisme convaincu, p. 148-149 : « la plupart des Cours des Grands et presque toutes les grandes villes de l’Europe fourmillent de telles gens ». Aussi les auteurs comme le P. Garasse sont-ils contraints de distinguer différents types d’athées : voir Popkin Richard, Histoire du scepticisme d’Érasme à Spinoza, Paris, Presses Universitaires de France, 1995, p. 161 sq. Les athées selon Garasse, peuvent être classés comme suit :

1. l’athéisme furieux et enragé ;

2. l’athéisme de libertinage et corruption de mœurs ;

3. l’athéisme de profanation ;

4. l’athéisme flottant ou mécréant ;

5. l’athéisme brutal, assoupi, mélancolique.

Le P. Mersenne discerne dans ses Quæstiones in Genesim, une vingtaine de causes de l’athéisme, qui vont de la « cordis fatuitas et insipientia », l’aveuglement de l’esprit qui fait que l’on exige des raisons scientifiques more geometrico pour croire, au « désir de croire l’âme mortelle pour ne pas avoir à craindre de châtiment dans l’au-delà », l’habitude de ne croire qu’aux sens, etc. Voir Lenoble Robert, Mersenne ou la naissance du mécanisme, Paris, Vrin, 1971, p. 171-175.

D’autres envisagent surtout l’athéisme dans sa nature philosophique et théologique. Voir Charles-Daubert Françoise, Les libertins érudits en France au XVIIe siècle, p. 23 : Garasse appelle athées, en les distinguant des libertins, des doctes qui professent l’athéisme dans leurs livres. C’est par là que l’épicurisme moderne demeure toujours suspect d’athéisme.

On considère du reste comme athées non seulement ceux qui nient l’existence de Dieu, mais aussi ceux qui récusent d’autres points de la foi chrétienne. Voir la lettre de Bredeau à Mersenne du 2 novembre 1622, Mersenne Marin, Correspondance, I, p. 120, où il affirme que « ... videbam Atheos quosdam Deum non negare, sed ridere quod unum et trinum dicimus Trinitatis » et que ces athées « Mosem […] impostorem affirmant ». Les athées s’attaquent aussi aux miracles : voir Foucault Didier, Un philosophe libertin dans l’Europe baroque, Giulio Cesare Vanini (1585-1619), Paris, Champion, 2003, p. 627 sq., sur l’athéisme critique de Vanini, qui recherche des causes naturelles aux phénomènes extraordinaires et surnaturels en apparence.

Le P. Mersenne, dans L’impiété des déistes, s’en prend à un maître d’athéisme mal identifié, mais qui paraît diriger une secte et entraîner progressivement à l’athéisme des esprits mal préparés à se défendre. Il s’inspire peut-être de la réputation de Vanini, considéré comme un modèle d’athéisme : voir Cavaillé Jean-Pierre, Dis/simulations. Jules-César Vanini, François La Mothe Le Vayer, Gabriel Naudé, Louis Machon et Torquato Accetto. Religion, morale et politique au XVIIe siècle, p. 42 sq. Les moyens mis en œuvre par les athées pour distiller autour d’eux leurs doctrines pernicieuses consistent à passer pour un bel esprit de bonne compagnie, à user d’audaces de langage dans leurs discours : p. 54 sq. Vanini, selon Rosset, a mêlé des traits d’impiété à ses prédications, traité les Évangiles de manière égrillarde. À Toulouse, il aurait tenté de gagner à sa cause de jeunes nobles, dissimulant d’abord son impiété dans la conversation aidant, puis prêchant clairement l’athéisme. Après son arrestation, il commence par nier, puis finit par avouer ouvertement son propre athéisme.

Mersenne pense que le déisme conduit à l’athéisme, et que ceux qui se présentent comme des déistes sont souvent des athées qui portent un masque pour mieux séduire leurs auditeurs.

 

L’athéisme selon Pascal

 

Pascal a une conception toute personnelle de l’athéisme (qu’il estime à la fois opposé et comparable au déisme). Voir sur ce sujet Mesnard Jean, Pascal, coll. Les écrivains devant Dieu, Paris, Desclée de Brouwer, 1965, p. 31 sq. L’athéisme et le déisme présentent ce trait commun de n’envisager Dieu que sous le rapport de la raison et de ne le chercher que dans la nature, et non par le Christ. Ils excluent tous deux la Révélation, et ignorent par conséquent le mystère de l’Incarnation du Christ et de la Rédemption. Mais la raison les conduit à des conclusions radicalement opposées, et qui peuvent paraître surprenantes à un esprit d’aujourd’hui. L’athéisme nie Dieu faute de « lumière » qui le découvre ; c’est lui qui déclare que nous n’avons nulle lumière (Fondement 21 - Laf. 244, Sel. 277). C’est un pyrrhonien, convaincu de l’impuissance irrémédiable de l’homme et de l’impossibilité du salut. Son désespoir n’est pas bruyant ni agressif : il n’est ni inquiet ni tourmenté ; c’est un épicurien qui, faute de perspective surnaturelle, se laisse aller au plaisir par l’effet de la concupiscence. Chez lui, la négation de Dieu s’accompagne de la négation de l’homme, qu’il tend (comme les épicuriens, tels qu’on les concevait au XVIIe siècle) à égaler aux bêtes. Le déiste au contraire, affirme que la raison naturelle permet de connaître l’existence de Dieu et de se rendre « capable » de lui. C’est dogmatique pour ce qui touche la connaissance, et un stoïcien pour l’anthropologie et la morale. Il est caractérisé par la « superbe » que Pascal dénonce chez un Épictète (Entretien avec M. de Sacy).

Il est visible que cette manière de concevoir l’athéisme et le déisme ne coïncide pas avec les nôtres : l’athéisme philosophique d’un Sartre ou celui d’un Malraux ne peuvent guère être associés avec l’épicurisme. Et les formes modernes du déisme n’ont pas grand rapport avec la « superbe diabolique » que Pascal attribue à Épictète. La description que Pascal propose de ces deux attitudes spirituelles ne manque cependant pas de pertinence, si l’on approfondit leur source et leur signification.