Dossier thématique : L’honnête homme

 

L’expression honnête homme ne doit pas être entendue au sens actuel du terme, où elle ne désigne guère qu’un individu qui rend à chacun ce qu’il lui doit. L’honnête homme est un idéal tout à la fois humain, civil, moral et esthétique qui a inspiré tout le XVIIe siècle.

 

Corpus de fragments relatifs à l’idéal de l’honnête homme et à sa critique

 

Transition 2 v° (Laf. 195, Sel. 228). [Peu de tout]. Puisqu’on ne peut être universel en sachant tout ce qui se peut savoir sur tout, il faut savoir peu de tout, car il est bien plus beau de savoir quelque chose de tout que de savoir tout d’une chose. Cette universalité est la plus belle. Si on pouvait avoir les deux encore mieux, mais s’il faut choisir il faut choisir celle-là. Et le monde le sent et le fait, car le monde est un bon juge souvent.

Laf. 587, Sel. 486.

Laf. 597, Sel. 494.

Laf. 605, Sel. 502.

Laf. 611, Sel. 503.

Laf. 647, Sel. 532.

Laf. 778, Sel. 643. On n’apprend point aux hommes à être honnêtes hommes, et on leur apprend tout le reste. Et ils ne se piquent jamais tant de savoir rien du reste comme d’être honnêtes hommes. Ils ne se piquent de savoir que la seule chose qu’ils n’apprennent point.

 

L’honnête homme

 

L’honnête homme est une idée clé pour tout le XVIIe siècle. Pascal lui donne un sens à la fois original et profond, sans lequel l’esprit des Pensées est incompréhensible.

Cet idéal est issu de la Renaissance, notamment de l’Italie, où il a donné lieu à la publication de manuels de civilité dont les Français se sont inspirés. Il a été bien résumé par Montaigne, Essais, I, 26, en ces termes : « Nous qui cherchons ici... de former non un grammairien ou logicien, mais un gentilhomme... »

La notion de l’honnête homme a évolué en France au cours du XVIIe siècle. Voir sur ce point Bluche François (dir.), Dictionnaire du grand siècle, article Honnête homme, p. 728-729 ; Magendie Maurice, La politesse mondaine et les théories de l’honnêteté en France au XVIIe siècle de 1600 à 1660, 1925.

On peut trouver les éléments d’une interprétation sociologique de l’idéal de l’honnête homme dans Parmentier Bérengère, Le siècle des moralistes, p. 186 sq. L’expansion de l’imprimerie permet une expansion du public des lecteurs et un relatif décloisonnement des savoirs et leur sortie du champ clos des universités. L’honnête homme est défini négativement comme un individu qui n’a pas suivi le cursus universitaire et à qui ses ressources permettent pourtant de fréquenter une société choisie et de se procurer des livres. Cette catégorie n’est définie ni par le sang ni par l’argent, mais par le goût et la culture. Cela ne constitue pas une détermination sociale à proprement parler : p. 186. La politesse et élégance du comportement s’expriment dans la conversation. La Bruyère, La Rochefoucauld et Pascal sont tributaires de cette évolution : p. 192.

Mesnard Jean, Les Pensées de Pascal, p. 109-113. Définition de l’honnête homme selon Pascal. L’idée d’honnête homme se forme en opposition à celle du héros, née dans l’ambiance d’exaltation de l’homme qui a été celle de la Renaissance, en Italie puis en France. Alors que le héros brille par l’extraordinaire, voire le surhumain, l’honnête homme est d’abord un personnage sociable, porteur des valeurs de politesse et de civilité. On peut distinguer deux interprétations de ce type : Faret tend à assimiler l’honnête homme à l’homme de bien au sens moral du terme, y compris dans le cas du courtisan. Le chevalier de Méré en revanche voit dans l’honnêteté un art de plaire, fondement d’un art de vivre en société, et non d’une morale. Pascal a été séduit par les idées de son ami Méré, à partir desquelles il a formé sa propre conception de l’honnête homme, qui s’inspire aussi de l’idéal humain de Montaigne.

Voir les remarques de GEF III, p. 147 ; l’honnête homme de la génération précédente se caractérise par son souci de la défense de son droit et de son honneur ; celui de la génération nouvelle, celle de Pascal, en diffère par l’application avec laquelle il se détache de ce qu’on appellerait son moi social, à prévenir et effacer tout ce qui aux yeux du monde laisserait paraître la trace du « pli professionnel ».

Mesnard Jean, Les Pensées de Pascal, p. 109-113. L’opposition de Pascal au type du héros paraît dans des fragments comme Miracles III (Laf. 897, Sel. 448) : Comminuentes cor. Saint Paul : voilà le caractère chrétien. Albe vous a nommé, je ne vous connais plus (Corneille) : voilà le caractère inhumain. Le caractère humain est le contraire. Il considère que la vraie grandeur consiste à savoir se tenir dans le milieu, et non aux extrêmes. L’honnête homme est d’abord l’homme universel, qui refuse de se présenter comme un spécialiste, un homme de métier.

La même idée se trouve chez Faret, le théoricien de l’honnêteté et l’auteur d’un livre sur l’honnête homme : voir Menagiana, t. III, Paris, Delaulne, 1729, p. 240 : « Faret dans son Honnête homme, dit qu’il vaut mieux être superficiellement imbu de plusieurs choses, que de n’en savoir qu’une à fond, parce que celui qui ne sait qu’une chose est souvent obligé de se taire ». Faret dit exactement « Je l’aime mieux passablement imbu de plusieurs sciences, que solidement profond en une seule ».

Laf. 587, Sel. 486. On ne passe point dans le monde pour se connaître en vers si l’on n’a mis l’enseigne de poète, de mathématicien, etc. mais les gens universels ne veulent point d’enseigne et ne mettent guère de différence entre le métier de poète et celui de brodeur.

Les gens universels ne sont appelés ni poètes, ni géomètres, etc. Mais ils sont tout cela et juges de tous ceux-là. On ne les devine point et parleront de ce qu’on parlait quand ils sont entrés. On ne s’aperçoit point en eux d’une qualité plutôt que d’une autre, hors de la nécessité de la mettre en usage, mais alors on s’en souvient. Car il est également de ce caractère qu’on ne dise point d’eux qu’ils parlent bien quand il n’est point question du langage et qu’on dise d’eux qu’ils parlent bien quand il en est question.

C’est donc une fausse louange qu’on donne à un homme quand on dit de lui lorsqu’il entre qu’il est fort habile en poésie et c’est une mauvaise marque quand on n’a pas recours à un homme quand il s’agit de juger de quelques vers.

Laf. 605, Sel. 502. L’homme est plein de besoins. Il n’aime que ceux qui peuvent les remplir tous. C’est un bon mathématicien dira-t-on, mais je n’ai que faire de mathématique ; il me prendrait pour une proposition. C’est un bon guerrier : il me prendrait pour une place assiégée. Il faut donc un honnête homme qui puisse s’accommoder à tous mes besoins généralement.

L’honnête homme sait s’accommoder à son entourage, dans la mesure où il est à la fois capable d’éviter de s’afficher comme spécialiste, et d’intervenir avec pertinence lorsque c’est nécessaire.

Laf. 647, Sel. 532. Honnête homme. Il faut qu’on n’en puisse dire ni il est mathématicien, ni prédicateur, ni éloquent mais il est honnête homme, cette qualité universelle me plaît seule. Quand en voyant un homme on se souvient de son livre c’est mauvais signe. Je voudrais qu’on ne s’aperçût d’aucune qualité que par la rencontre et l’occasion d’en user, ne quid nimis, de peur qu’une qualité ne l’emporte et ne fasse baptiser, qu’on ne songe point qu’il parle bien, sinon quand il s’agit de bien parler, mais qu’on y songe alors.

Le trait le plus original de l’idée que Pascal se fait de l’honnête homme consiste en ce que, à la différence des autres auteurs, il définit essentiellement ce type par le désir de plaire.

Pascal pense que le spécialiste n’est pas apte à plaire en société. L’idée se trouve en germe chez le chevalier de Méré : voir ses Discours, éd. Boudhors, p. 50. Dans le monde, « on ne s’arrête guère à regarder qu’une seule chose en un sujet », et « on ne veut pas qu’une même personne se puisse vanter d’avoir tous les avantages ». Méré cite le cas de César, grand chef de guerre, dont on méconnaît l’éloquence : p. 59.

Pascal donne un tour plus plaisant à cette idée : voir Laf. 605, Sel. 502.

L’homme de métier n’est pas capable de s’adapter aux goûts et aux besoins des autres.

Voir Méré, Conversations, éd. Boudhors, I, p. 11. « La guerre est le plus beau métier du monde, il en faut demeurer d’accord ; mais à le bien prendre, un honnête homme n’a point de métier. Quoiqu’il sache parfaitement une chose et que même il soit obligé d’y passer sa vie, il me semble que sa manière d’agir ni son entretien ne le font point remarquer. » Qu’il sache une chose, sa manière d’agir fait qu’on ne le remarque pas. Il y a une différence entre honnête homme et galant homme : on trouve à ce dernier certains agréments qu’un honnête homme n’a pas toujours ; le galant homme est « plus de tout dans la vie ordinaire » ; mais l’honnête homme est plus profond, quoiqu’il s’empresse moins dans le monde. On ne peut aimer un galant homme qu’un certain temps, on aime toujours l’honnête homme. Discrétion de l’honnête homme ; il n’aime pas se faire remarquer ; on apprend chez lui à la fois de bonnes choses et l’usage qu’on peut en faire.

Méré, Conversations, V, éd. Boudhors, p. 75 sq. L’honnêteté consiste à ne faire mystère de rien, à ne se montrer ni se cacher. « Son abord n’a pas tant d’éclat que l’on en soit ébloui ni surpris : mais quand on vient à la considérer, on voit qu’elle a tant de grâce en tout ce qui se présente de bien ou de mal, de sérieux ou d’enjoué, qu’on dirait que tout lui est égal pour être agréable » : p. 75. Autres caractères : son intérêt ne l’éblouit pas ; elle fait preuve de retenue à décider, et elle juge bien ; elle ne dépend ni du temps ni du lieu : p. 76-77.

C’est évidemment plus vrai qu’ailleurs parmi les personnes qui se mêlent d’écrire. Pascal oppose en général à l’honnête homme les « qualités » de « géomètre », de « poète » et d’ « éloquent ». Voir sur ce point Mesnard Jean, Les Pensées de Pascal, p. p. 114 sq.

Voir Laf. 611, Sel. 503. Sa règle est l’honnêteté. Poète et non honnête homme.

C’est pourquoi, contrairement à ce qu’imposera plus tard le romantisme, les bons livres ne sont pas ceux dans lesquels l’auteur découvre ses sentiments et ses émotions personnelles : « Les meilleurs livres sont ceux que ceux qui les lisent croient qu’ils auraient pu faire » (De l’esprit géométrique, II, De l’art de persuader, § 29, OC III, éd. J. Mesnard, p. 427). C’est par là qu’il faut interpréter le reproche que Pascal adresse à Montaigne dans Laf. 780, Sel. 644 : Le sot projet qu’il a de se peindre et cela non pas en passant et contre ses maximes, comme il arrive à tout le monde de faillir, mais par ses propres maximes et par un dessein premier et principal. Car de dire des sottises par hasard et par faiblesse c’est un mal ordinaire, mais d’en dire par dessein c’est ce qui n’est pas supportable et d’en dire de telles que celles-ci. Voltaire a blâmé, dans la XXVe Lettre philosophique, § XL, éd. Naves, Garnier, 1964, p. 167, et éd. O . Ferret et A. McKenna, Garnier, 2010, p.183, ce reproche qu’il juge excessif : « Le charmant projet que Montaigne a eu de se peindre naïvement comme il a fait. Car il a peint la nature humaine ; et le pauvre projet de Nicole, de Malebranche, de décrier Montaigne ». Mais il ne fait que répéter ce que Pascal lui-même a écrit dans le fragment Laf. 689, Sel. 568 : Ce n’est pas dans Montaigne mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois. L’honnête homme sait donner à son lecteur le sentiment de découvrir la vérité par lui-même, sans le gêner par son amour propre d’auteur : voir Laf. 652, Sel. 536 : Quand un discours naturel peint une passion ou un effet on trouve dans soi-même la vérité de ce qu’on entend, laquelle on ne savait pas qu’elle y fût, de sorte qu’on est porté à aimer celui qui nous la fait sentir, car il ne nous a point fait montre de son bien mais du nôtre. Et ainsi ce bien fait nous le rend aimable, outre que cette communauté d’intelligence que nous avons avec lui incline nécessairement le cœur à l’aimer. Permettant à autrui de se reconnaître dans son discours, l’honnête homme crée une véritable communication agréable et rare.

Durant sa période mondaine, Pascal passe dans le monde pour un pur savant (voir Mesnard Jean, Pascal et les Roannez, I, p. 257). Le fragment Laf. 687, Sel. 566 paraît exprimer une certaine déception de n’avoir pas rencontré parmi les savants la communication qui doit régner entre les honnêtes hommes : J’avais passé longtemps dans l’étude des sciences abstraites et le peu de communication qu’on en peut avoir m’en avait dégoûté. Sa correspondance avec Fermat a pu lui donner le sentiment d’être parvenu à rencontrer un homme plutôt qu’un mathématicien ; c’est en tout cas ce qu’il déclare le 10 août 1660, dans la lettre dans laquelle il s’excuse de ne pouvoir le rencontrer (OC IV, éd. J. Mesnard, p. 922-923) : « Je vous dirai donc, monsieur, que, si j’étais en santé, je serais volé à Toulouse, et que je n’aurais pas souffert qu’un homme comme vous eût fait un pas pour un homme comme moi. Je vous dirai aussi que, quoique vous soyez celui de toute l’Europe que je tiens pour le plus grand géomètre, ce ne serait pas cette qualité-là qui m’aurait attiré ; mais que je me figure tant d’esprit et d’honnêteté en votre conversation, que c’est pour cela que je vous rechercherais. Car pour vous parler franchement de la géométrie, je la trouve le plus haut exercice de l’esprit ; mais en même temps je la connais pour si futile, que je fais peu de différence entre un homme qui n’est que géomètre et un habile artisan. »

La notice de GEF III, p. 147, souligne, à propos des Traités de l’équilibre des liqueurs et de la pesanteur de la masse de l’air, la différence qui sépare le jeune Pascal de la Lettre à M. de Ribeyre, celui de la « période mondaine » pour qui la concision du style, l’impersonnalité de l’œuvre sont des signes d’élégance morale.

La mémoire de sa famille et de ses amis a retenu que Pascal a mis sa propre conduite en accord avec cet idéal d’honnête homme non spécialiste. Voir sur ce passage la notice de OC I, p. 994. La seconde version de la Vie de Pascal, § 83, OC I, p. 635, reprend le même propos : « L’amour propre des autres n’était pas incommodé par le sien, et on aurait dit même qu’il n’en avait point, ne parlant jamais de lui, ni de rien par rapport à lui ; et on sait qu’il voulait qu’un honnête homme évitât de se nommer, et même de se servir des mots de je ou de moi. »

Antoine Arnauld et Pierre Nicole s’en font l’écho dans La logique ou l’art de penser, III, ch. XIX, (1664), éd. D. Descotes, Paris, Champion, 2011, p. 474 : « Feu Mr Pascal, qui savait autant de véritable rhétorique, que personne en ait jamais su, portait cette règle jusques à prétendre, qu’un honnête homme devait éviter de se nommer, et même de se servir des mots de je, et de moi, et il avait accoutumé de dire sur ce sujet, que la piété chrétienne anéantit le moi humain, et que la civilité humaine le cache et le supprime. Ce n’est pas que cette règle doive aller jusqu’au scrupule ; car il y a des rencontres, où ce serait se gêner inutilement, que de vouloir éviter ces mots : mais il est toujours bon de l’avoir en vue, pour s’éloigner de la méchante coutume de quelques personnes, qui ne parlent que d’eux-mêmes et qui se citent partout, lorsqu’il n’est point question de leur sentiment. Ce qui donne lieu à ceux qui les écoutent, de soupçonner que ce regard si fréquent vers eux-mêmes ne naisse d’une secrète complaisance qui les porte souvent vers cet objet de leur amour, et excite en eux par une suite naturelle une aversion secrète pour ces personnes et pour tout ce qu’elles disent. »

Reguig-Naya Delphine, Le corps des idées. Pensées et poétiques du langage dans l’augustinisme de Port-Royal, Arnauld, Nicole, Pascal, Mme de La Fayette, Racine, Paris, Champion, 2007, p. 520 sq., propose une intéressante analyse des problèmes posés par les rapports de l’honnêteté, du langage et de la rhétorique.

Susini Laurent, L’écriture de Pascal. La lumière et le feu. La « vraie éloquence » à l’œuvre dans les Pensées, Paris, Champion, 2008, p. 347 sq., propose aussi une substantielle étude de l’éthos et de l’esthétique de l’honnête homme, particulièrement comme honnête homme chrétien.

 

La critique de l’idéal de l’honnête homme

 

Tout séduisant qu’il soit, l’idéal de l’honnête homme n’en a pas moins pour Pascal son insuffisance, qui tient à son enracinement dans l’amour propre. La critique de l’idéal de l’honnête homme est directement liée à celle de l’amour propre et du moi, comme en témoigne le fragment Laf. 597, Sel. 494 : Le moi est haïssable. Vous Miton le couvrez, vous ne l’ôtez point pour cela. Vous êtes donc toujours haïssable.

Point, car en agissant comme nous faisons obligeamment pour tout le monde on n’a plus sujet de nous haïr. Cela est vrai, si on ne haïssait dans le moi que le déplaisir qui nous en revient.

Mais si je le hais parce qu’il est injuste qu’il se fait centre de tout, je le haïrai toujours.

En un mot le moi a deux qualités. Il est injuste en soi en ce qu’il se fait centre de tout. Il est incommode aux autres en ce qu’il les veut asservir, car chaque moi est l’ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres. Vous en ôtez l’incommodité, mais non pas l’injustice.

Et ainsi vous ne le rendez pas aimable à ceux qui en haïssent l’injustice. Vous ne le rendez aimable qu’aux injustes qui n’y trouvent plus leur ennemi. Et ainsi vous demeurez injuste, et ne pouvez plaire qu’aux injustes.

L’effacement de l’amour propre dans l’honnête homme est purement apparent : il cache un calcul de l’égoïsme, qui s’efforce de plaire à l’amour propre des autres, parce qu’il a compris que s’il le heurte, il s’en fera un ennemi redoutable, alors qu’il est infiniment plus avantageux de ménager autrui pour en attendre la pareille. Le moi, au moment même où il paraît s’effacer devant les autres, n’en continue pas moins à se faire centre de tout : l’idéal de l’honnêteté ne détruit pas le moi, il lui permet de se satisfaire en participant à une sorte de marché commun des égoïsmes : voir Mesnard Jean, “Pascal et le problème moral”, in La culture du XVIIe siècle, p. 357.

Pascal évalue donc de deux manières différentes l’honnête homme, selon le point de vue qu’il adopte : à juger du point de vue religieux, l’honnête homme obéit à un amour propre qui est fondamentalement un produit du péché originel ; mais si l’on s’en tient à une perspective purement humaine et naturelle, il faut avouer que cet idéal parvient à régler la guerre de chaque amour propre contre tous les autres par une sorte de paix générale, qui est à sa manière une « image de la charité ». Voir Fausseté 9 (Laf. 210, Sel. 243) : Tous les hommes se haïssent naturellement l’un l’autre. On s’est servi comme on a pu de la concupiscence pour la faire servir au bien public. Mais ce n’est que feindre et une fausse image de la charité, car au fond ce n’est que haine.

Voir la seconde version de la Vie de Pascal, § 83, OC I, p. 635 : « Ce qu’il avait coutume de dire sur ce sujet est « que la piété chrétienne anéantit le moi humain, et que la civilité humaine le cache et le supprime ». Il concevait cela comme une règle, et c’est justement ce qu’il pratiquait » ». Nicole renvoie à Pascal sur le même sujet dans son essai De la charité et de l’amour propre, ch. IV, éd. Thirouin, p. 389 : la « suppression de l’amour propre est proprement ce qui fait l’honnêteté humaine, et en quoi elle consiste ; et c’est ce qui a donné lieu à un grand esprit de ce siècle de dire que la vertu chrétienne détruit et anéantit l’amour propre, et que l’honnêteté humaine le cache et le supprime ». Supprimer, c’est seulement faire disparaître. Anéantir, c’est réduire à néant, c’est-à-dire, comme l’explique L’esprit géométrique, à zéro. Le moi supprimé n’en conserve pas moins une efficacité ; le moi anéanti n’a par définition plus de propriété. Voir Laf. 737, Sel. 617 : On se persuade mieux, pour l’ordinaire, par les raisons qu’on a soi-même trouvées que par celles qui sont venues dans l’esprit des autres ; et Laf. 597, Sel. 494. L’édition des Pensées de 1670 fournit cette explication : « Le mot de moi dont l’auteur se sert dans la pensée suivante, ne signifie que l’amour propre. C’est un terme dont il avait accoutumé de se servir avec quelques-uns de ses amis ».

Le chrétien habile se conduit dans la vie civile comme un honnête homme, mais par un autre motif que l’amour propre, qui est la charité chrétienne : on retrouve ici le modèle de la Raison des effets, tel qu’il est expliqué dans Raisons des effets 9 (Laf. 90, Sel. 124). Nicole ira plus loin encore dans ses Essais de morale, en soutenant qu’une société entièrement mue pas l’amour propre ne fonctionnerait pas en fin de compte, autrement qu’une société dont tous les membres seraient animés par la charité chrétienne.

 

Échos chez d’autres auteurs

 

La Rochefoucauld, Maximes, 203. « Le vrai honnête homme est celui qui ne se pique de rien ».

Lafond Jean, La Rochefoucauld. Augustinisme et littérature, Klincksieck, Paris, 1977, p. 545 sq. La Rochefoucauld insiste moins que Pascal sur l’universalité des connaissances, mais plutôt sur l’universalité de l’honnêteté. L’honnêteté ne se réduit pas pour lui à un art de plaire : elle consiste à faire preuve de droiture et de raison, dans le respect strict des devoirs, des engagements, de la parole donnée, et dans la préférence des intérêts des autres aux siens. En bon aristocrate, La Rochefoucauld voit dans l’honnête homme un homme d’honneur, doué de l’amour de la vérité (maxime 202) : p. 55. Sa discrétion à l’égard d’autrui (Réflexion II) s’accompagne du souci de préserver les distances, qui est à la fois politesse et respect du secret de tout individu : p. 55.

Le chapitre Des jugements des Caractères de La Bruyère contient de nombreux textes sur l’honnête homme tel qu’il existe à son époque.

Sur Molière et le type de l’honnête homme, voir Mesnard Jean, “Le Misanthrope, mise en question de l’art de plaire”, in La culture du XVIIe siècle, Paris, Presses Universitaires de France, 1992, p. 520-545 ; et McKenna Antony, Molière dramaturge libertin, Paris, Champion, 2005.

 

Bibliographie

 

BLUCHE François (dir.), Dictionnaire du grand siècle, article Honnête homme, Paris, Fayard, 1990, p. 728-729.

BURY Emmanuel, Littérature et politesse, Paris, P. U. F., 1996.

CLARAC Pierre, Littérature française, Arthaud, p. 87 sq.

MAGENDIE Maurice, La politesse mondaine et les théories de l’honnêteté en France au XVIIe siècle de 1600 à 1660, Paris, P. U. F., 1925.

MÉRÉ Chevalier de, Les Conversations, Discours de la justesse, éd. Charles-H. Boudhors, éd. Fernand Roches, Paris, 1930.

MÉRÉ Chevalier de, Les Discours, éd. Charles-H. Boudhors, éd. Fernand Roches, Paris, 1930.

MESNARD Jean, Les Pensées de Pascal, 2e éd., Paris, SEDES-CDU, 1993, p. 105-137.

MESNARD Jean, “Universalité de Pascal”, Méthodes chez Pascal, Paris, Presses Universitaires de France, 1979, p. 335-356.

MESNARD Jean, “Honnête homme et honnête femme dans la culture du XVIIe siècle”, in La culture du XVIIe siècle, Paris, P. U. F., 1992, p. 142-159.

MESNARD Jean, “Pascal et le problème moral”, in La culture du XVIIe siècle, Paris, P. U. F., 1992, p. 357.

PARMENTIER Bérengère, Le siècle des moralistes, Paris, Seuil, 2000.

REGUIG-NAYA Delphine, Le corps des idées. Pensées et poétiques du langage dans l’augustinisme de Port-Royal, Arnauld, Nicole, Pascal, Mme de La Fayette, Racine, Paris, Champion, 2007, p. 520 sq.

SUSINI Laurent, L’écriture de Pascal. La lumière et le feu. La « vraie éloquence » à l’œuvre dans les Pensées, Paris, Champion, 2008, p. 347 sq.