Dossier thématique : Platon et Pascal

 

 

Pascal s’est forgé une image toute personnelle de Platon. D’une certaine façon, il imagine Platon comme un prédécesseur de Montaigne, capable de percevoir la vanité du monde, et philosophant avec la distance ironique qui convient à l’égard de la folie du monde.

Laf. 533, Sel. 457. On ne s’imagine Platon et Aristote qu’avec de grandes robes de pédants. C’étaient des gens honnêtes et comme les autres, riant avec leurs amis. Et quand ils se sont divertis à faire leurs lois et leurs politiques ils l’ont fait en se jouant. C’était la partie la moins philosophe et la moins sérieuse de leur vie ; la plus philosophe était de vivre simplement et tranquillement.

S’ils ont écrit de politique c’était comme pour régler un hôpital de fous.

Et s’ils ont fait semblant d’en parler comme d’une grande chose c’est qu’ils savaient que les fous à qui ils parlaient pensaient être rois et empereurs. Ils entrent dans leurs principes pour modérer leur folie au moins mal qu’il se peut.

De fait, l’idée que les anciens philosophes étaient d’honnêtes gens qui ne se prenaient pas au sérieux vient de Montaigne lui-même.

Montaigne, Essais, II, 12, éd. Balsamo et alii, Pléiade, p. 536. « Chrysippus disait, que ce que Platon et Aristote avaient écrit de la Logique, ils l’avaient écrit par jeu et par exercice : et ne pouvait croire qu’ils eussent parlé à certes d’une si vaine matière. Plutarque le dit de la Métaphysique, Epicurus l’eût encore dit de la Rhétorique, de la grammaire, poésie, mathématique, et hors la physique, de toutes les autres sciences : et Socrate de toutes, sauf celle des mœurs et de la vie. »

Dans ce passage, Montaigne ne parle pas de la politique. Mais il le fait ailleurs : voir Montaigne, Essais, éd. Garnier, I, p. 564, et 569, sur Platon législateur.

Méré, Conversations, II, éd. Boudhors, p. 28. « C’étaient d’honnêtes gens et de bonne foi, qui traitaient douteusement des choses douteuses » et parlaient sans pédanterie. Méré porte un jugement plus sévère sur Aristote, raisonneur et dogmatique, coupable d’obscurité et de fausse subtilité.

Susini Laurent, L’écriture de Pascal. La lumière et le feu. La « vraie éloquence » à l’œuvre dans les Pensées, Paris, Champion, 2008, p. 445 sq. La figure de Platon, enjouement et sociabilité.

 

Point de vue religieux

Du point de vue religieux, Pascal accorde à Platon une place privilégiée par rapport à tous les autres philosophes anciens.

Sellier Philippe, Pascal et saint Augustin, p. 58 sq. Le cas historique du platonisme : le livre de La cité de Dieu affirme la découverte de l’existence de Dieu par Platon ; saint Augustin a consacré aux platoniciens le Sermon 141 de verbis Domini 55, 1-2, dont Pascal tire une formule dans Excellence 2 (Laf. 190, Sel. 222) : Quod curiositate cognoverunt, superbia amiserunt ; voir p. 59. Les néoplatoniciens ont trouvé la vérité, mais non la voie, qui était celle des preuves métaphysiques.

Sellier Philippe, “Des Confessions aux Pensées”, in Port-Royal et la littérature, Pascal, 2e éd., 2010, p. 377. Plato christianus. L’idée que Platon peut conduire au christianisme a été développée par saint Augustin. Le christianisme peut se présenter comme un platonisme populaire : p. 215.

Saint Augustin, La cité de Dieu, II, Livre VIII, Œuvres, Bibliothèque augustinienne, p. 247 sq. Aucun philosophe n’est plus proche du christianisme que Platon, parce qu’il pense que le sage imite, connaît et aime Dieu. Il reconnaît le vrai Dieu pour auteur des êtres, pour source de vérité : p. 249. Il a mis la béatitude de l’homme dans la jouissance de Dieu : p. 261. Platon a-t-il connu la sainte Écriture ? p. 269. Selon certains apologistes chrétiens, Platon aurait eu connaissance de la loi de Moïse : p. 270. Saint Augustin soutiendrait volontiers cette idée : p. 271. Voir le fragment Preuves par les Juifs I (Laf. 451, Sel. 691).

Saint Augustin, De vera religione, III, 3, Œuvres, t. 8, p. 25 sq. Voir p. 471 sq., la note Néoplatonisme et christianisme : le platonisme sert à saint Augustin contre le manichéisme : p. 477. Notamment sur le problème du mal, qui n’est pas dans les choses, mais dans l’homme. Le platonisme comme renonciation au sensible, offre une voie de catharsis qui détourne l’âme du devenir temporel pour l’attacher au spirituel, et redresse l’homme charnel en homme spirituel : p. 479 et 482.

Voir Gilson Étienne, Le thomisme. Introduction à la philosophie de saint Thomas d’Aquin, p. 100.

Gilson Étienne, Philosophie au Moyen Âge, I, Payot, p. 21-22. L’idée que les philosophes grecs ont connu la loi de Moïse et emprunté leurs idées philosophiques les plus solides à la Bible, remonte, semble-t-il, à Aristobule (vers 150 avant Jésus-Christ). On la retrouve chez Tatien, Discours aux Grecs (entre 166 et 171), et, dans l’école judéo-alexandrine, chez Josèphe, Contre Apion, et Philon, Allégories, I, 33, ainsi que chez Justin, Clément d’Alexandrie et Origène. Les Grecs ont emprunté leurs idées philosophiques les plus solides à la Bible. Voir Saint Augustin, Cité de Dieu, VIII, t. 34, p. 270, qui avoue qu’il admettrait volontiers cette idée, ainsi que De doctrina christiana, II, XXVIII, 43.

Cette idée de Platon et du platonisme rencontre une certaine faveur au XVIIe siècle. Voir Zuber Roger, “Libertinage et humanisme”, XVIIe siècle, n° 127, p. 176. Le Platon de Balzac, dans La solitude et l’amour philosophique de Cléomède, premier sujet des exercices moraux, 1640 : “Platon a été nommé le Moïse athénien. Apparemment il avait appris des Docteurs Hébreux, la théologie mystique que depuis on a reprise de lui. La vie purgative, la vie illuminative, la vie unitive n’ont pas été ignorées de ce philosophe”.

D’autres apologistes sont moins favorables à Platon. Voir Silhon Jean de, De l’immortalité de l’âme, Paris, Pierre Billaine, 1634, Livre I, p. 31-32. L’auteur dit clairement ce qu’il pense du mélange de religion et de platonisme qui se fait à l’époque : « À ce que j’entends on en barbouille la dévotion de ce temps, et on fait entrer le platonisme dans la composition de la vie mystique et de la théologie à la mode. Cette doctrine est fort attrayante, et elle a des afféteries qui s’insinuent aisément dans les imaginations vives et molles comme sont celles des femmes, et généralement dans tous les esprits de la moyenne région, et qui tiennent le milieu entre ceux qui sont stupides et ceux qui sont fort raisonnables. Elle est pourtant fort dangereuse si elle n’est dispensée par quelque habile main et plus capable de produire des illusions que des miracles, et quelque hérésie que la sainteté. »

Pascal ne semble pourtant pas se faire d’illusion sur l’efficacité de l’enseignement moral et spirituel de Platon. Plusieurs fragments soulignent son inefficacité dans la découverte du vrai et du bien.

Laf. 683, Sel. 562. Ordre. Pourquoi prendrai-je plutôt à diviser ma morale en 4 qu’en 6. Pourquoi établirai-je plutôt la vertu en 4, en 2, en 1. Pourquoi en abstine et sustine plutôt qu’en suivre nature ou faire ses affaires particulières sans injustice comme Platon, ou autre chose.

Mais voilà, direz-vous, tout renfermé en un mot : oui mais cela est inutile si on ne l’explique. Et quand on vient à l’expliquer, dès qu’on ouvre ce précepte qui contient tous les autres ils en sortent en la première confusion que vous vouliez éviter. Ainsi quand ils sont tous renfermés en un ils y sont cachés et inutiles, comme en un coffre et ne paraissent jamais qu’en leur confusion naturelle. La nature les a tous établis, sans renfermer l’un en l’autre.

Pascal accorde à Platon une place dans son protreptique, c’est-à-dire dans l’art de prédisposer l’esprit à se tourner vers Dieu. La Lettre pour porter à rechercher Dieu (Preuves par Discours II - Laf. 427 à 431, Sel. 681 à 683) se présente comme un discours sur le seuil, non pas de l’apologie, mais de la mort, comme l’est le Phédon. Le protreptique pascalien fait retentir l’appel socratique et platonicien à se détourner des choses extérieures pour revenir à l’essentiel, c’est-à-dire à soi-même et à sa fin. L’immortalité de l’âme, l’éternité, l’inconsistance du monde sont des thèmes platoniciens. Pascal tente de reproduire chez son lecteur le trouble qui a saisi saint Augustin à la lecture de Platon, que l’on retrouve dans les Confessions.

Platon apparaît en effet dans ce contexte dans le fragment Laf. 612, Sel. 505. Il est indubitable que l’âme soit mortelle ou immortelle, cela doit mettre une différence entière dans la morale. Et cependant les philosophes ont conduit leur morale indépendamment de cela.

Ils délibèrent de passer une heure.

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Platon pour disposer au christianisme.

Platon occupe aussi une place dans le volet « connaissance de Dieu » de l’Apologie. Il ne s’est pas dégagé du polythéisme de son temps, mais il a ouvert la voie en découvrant, comme dit saint Paul, Rom. I, 19-24, « ce qui se peut découvrir de Dieu » par des moyens purement naturels. Mais la voie des preuves métaphysiques mène, selon Pascal, à une impasse.

Voir aussi Carraud Vincent, Pascal et la philosophie, p. 102 sq.

Cependant, Pascal insiste souvent sur le contraste qui existe entre la petite diffusion du platonisme et de l’essor extraordinaire du christianisme.

Prophéties 17 (Laf. 338, Sel. 370). Et il est arrivé qu’en la 4e monarchie avant la destruction du 2e temple, etc. les païens en foule adorent Dieu et mènent une vie angélique.

Les filles consacrent à Dieu leur virginité et leur vie, les hommes renoncent à tous plaisirs. Ce que Platon n’a pu persuader à quelque peu d’hommes choisis et si instruits une force secrète le persuade à cent milliers d’hommes ignorants, par la vertu de peu de paroles.

Preuves par discours III (Laf. 447, Sel. 690). La conversion des païens n’était réservée qu’à la grâce du Messie, les Juifs ont été si longtemps à les combattre sans succès, tout ce qu’en ont dit Salomon et les Prophètes a été inutile, les sages comme Platon et Socrate n’ont pu les persuader.

Gouhier Henri, B. Pascal. Conversion et apologétique, p. 146 sq. Dans son analyse du fragment Laf. 612, Sel. 505, H. Gouhier estime en revanche que Pascal ne prend pas vraiment à son compte la note Platon pour disposer au christianisme. Le fragment Preuves par discours III (Laf. 447, Sel. 690), dit que les sages comme Platon et Aristote n’ont pu persuader les païens. Rien dans les Pensées ne répond à cette orientation apologétique. Voir p. 236, n. 69, la bibliographie.

Pascal et Platon ont été rapprochés l’un de l’autre pour ce qui touche l’art du dialogue philosophique. Voir l’étude de Sellier Philippe, “Les premières Provinciales et le dialogue d’idées au XVIIe siècle”, in Port-Royal et la littérature, 2e éd., Paris, Champion, 2010, p. 21-285, surtout p. 20 sq. Les premières Provinciales, à cause de l’ironie socratique, comme procédé d’interrogation par un faux ignorant, semblent répondre à un Plato abbreviatus. Pascal procède à une abréviation des sinuosités du dialogue platonicien, et adopte une allure rapide, adaptée à l’impatience française.

Moutsopoulos Evanghelos, “De quelques réminiscences platoniciennes dans l’esthétique de Pascal”, Méthodes chez Pascal, p. 411-418, propose aussi quelques rapprochements dans le domaine esthétique, notamment à propos des idées de mimésis et de symétrie.

 

Bibliographie générale sur Platon

 

ROBIN Léon, Platon, Paris, Presses Universitaires de France, 1988.

 

Bibliographie sur Pascal et Platon

 

CARRAUD Vincent, Pascal et la philosophie, Paris, Presses Universitaires de France, 1992.

GILSON Étienne. Le thomisme. Introduction à la philosophie de saint Thomas d’Aquin, 6e éd., Paris, Vrin, 1997, p. 100.

GOUHIER Henri, B. Pascal. Conversion et apologétique, Paris, Vrin, 1986, p. 146 sq.

LEDUC-FAYETTE Denise, Pascal et le mystère du mal. La clef de Job, Cerf, Paris, 1996.

MICHON Hélène, L’ordre du cœur. Philosophie, théologie et mystique dans les Pensées de Pascal, Paris, Champion, 2007, p. 73 sq.

MOUTSOPOULOS Evanghelos, “De quelques réminiscences platoniciennes dans l’esthétique de Pascal”, Méthodes chez Pascal, Paris, Presses Universitaires de France, 1979, p. 411-418.

SELLIER Philippe, Pascal et saint Augustin, Paris, Colin, 1970.

SELLIER Philippe, “Les premières Provinciales et le dialogue d’idées au XVIIe siècle”, in Port-Royal et la littérature, 2e éd., Paris, Champion, 2010, p. 21-285, surtout p. 20 sq.

SELLIER Philippe, “Des Confessions aux Pensées”, in Port-Royal et la littérature, Pascal, 2e éd., Champion, Paris, 2010, p. 377.

SUSINI Laurent, L’écriture de Pascal. La lumière et le feu. La « vraie éloquence » à l’œuvre dans les Pensées, Paris, Champion, 2008, p. 445 sq.