Dossier thématique : Le dialogue

 

Voir Dietz Moss Jean, Novelties in the Heavens. Rhetoric and Science in the Copernican Controversy, University of Chicago Press, Chicago and London, 1993, p. 264 sq., sur les différentes formes du dialogue platonicien, du dialogue cicéronien et du dialogue galiléen.

Galilée, Dialogue sur les deux grands systèmes du monde, éd. Fréreux et De Gandt, Seuil, Paris, 1992, p. 21 sq. La forme du dialogue chez Galilée procède à une transformation du parallèle des hypothèses en un artifice littéraire et pédagogique, en dialogue socratique où la vérité se fait jour par la confrontation des opinions. Galilée y introduit des digressions, jeux de scène et surprises. Les propositions avancées dans le dialogue ne sont pas toutes sur le même plan : il ouvre la possibilité d’énoncer des thèses qui seront récusées ou même tout simplement oubliées ; il permet de faire passer des fictions et des suggestions trop hardies.

C’est une manière d’échapper à la sclérose des formes universitaires : le dialogue remplace la disputatio scolastique, exercice de pure virtuosité technique où l’on défend une thèse fixée d’avance et sans rapport avec la réalité. Le dialogue, lui, n’a de sens que si la recherche de la vérité tient compte de la complexité de la vie et de la diversité des esprits.

C’est une forme qui plaît aux gens du monde, habitués aux conversations de salon : présenter un débat d’idées par dialogue permet de mettre à leur portée des questions ordinairement réservées aux doctes. Sur le rapport de la forme dialoguée avec le langage des honnêtes gens, voir Mongrédien Georges, La vie littéraire au XVIIe siècle, p. 63.  On s’explique l’enthousiasme de Mme de Sévigné pour les Provinciales, qu’elle égale aux œuvres de Platon. Voir Mme de Sévigné, Lettres du 21 décembre 1689 et du 15 janvier 1690.

Fumaroli Marc, La diplomatie de l’esprit, De Montaigne à La Fontaine, Paris, Hermann, 1994, p. 499. Poétique du dialogue. Dialogue didactique et dialogue de raillerie : p. 499 sq. L’ironie, essence du dialogue : p. 502.

Le dialogue n’est pas seulement un mode d’expression, c’est aussi une forme nécessaire pour le développement de la pensée. Voir ce qu’en écrit Moreau Denis, Deux cartésiens, p. 42 sq., sur l’opposition d’Antoine Arnauld au caractère méditatif, c’est-à-dire solitaire, de la réflexion de Malebranche. « Il est bon de méditer, mais c’est quelquefois aussi une voie bien périlleuse », car certaines pensées éblouissent sans rien avoir de solide, « et à force de s’en entretenir soi-même, on s’accoutume tellement à les regarder comme vraies qu’on n’est plus capable d’en découvrir la fausseté ». « L’esprit humain, abandonné à soi-même, peut trouver partout des écueils [...]. Il en peut trouver autant et plus que partout ailleurs dans ses propres méditations ». Pour éviter une telle dérive, il n’y a pas selon Arnauld d’autre moyen que de sortir de la solitude et de solliciter les avis et remarques d’autrui. Arnauld indique qu’il fait relire ses ouvrages avant de les publier, et sa correspondance atteste que ces relectures étaient suivies de corrections tenant compte de ce qu’on lui avait suggéré : p. 44.

 

Sur l’emploi du dialogue dans l’apologétique au XVIIe siècle, voir Busson Henri, La pensée religieuse française de Charron à Pascal, Paris, Vrin, 1933, p. 587 sq. Le choix de cette forme rhétorique répond au besoin de rendre l’apologétique attrayante : p. 590. Plusieurs traités d’apologétique de l’époque sont présentés sous forme de dialogue, avec une mise en scène parfois soignée. Frassen présente sur un balcon un dialogue entre Denys le théologien, Aristandre le libertin et Diagoras le philosophe ; Desmarets de Saint-Sorlin présente Eusèbe le théologien, Philédon le libertin discutant au jardin du Luxembourg. Richeome imagine une réunion entre le P. Auger, alors prédicateur à Paris, J. de Porcelets de Maillane, bienfaiteur de la Compagnie, le P. Hayns, écossais recteur du collège de Clermont, le P. Maldonat et Olivier Manard. Cette forme rhétorique répond au besoin de rendre l’apologétique attrayante, comme tous les ornements excessifs que l’on y trouve. Le P. Mersenne use du dialogue dans L’impiété des déistes et dans La vérité des sciences.

Le dialogue est l’instrument commun de l’art de convaincre et de l’art de persuader. Pascal se sert de la forme dialoguée dans les sciences et dans la polémique comme dans l’apologétique.

 

Les Provinciales ont été pour Pascal la manifestation de son adresse dans l’utilisation du dialogue. On peut comparer les Provinciales avec les Dialogues sur le quiétisme de La Bruyère, par exemple, pour saisir à quel point la réussite est difficile dans ce genre.

Sellier Philippe, “Les premières Provinciales et le dialogue d’idées au XVIIe siècle”, in Port-Royal et la littérature, I, Pascal, 2e éd., Paris, Champion 2010, p. 271-285. Durant la période de 1598 à 1654, on constate une prédominance des dialogues de type didactique, dans lesquels l’interlocuteur se laisse trop facilement convaincre. Comme l’ordo docendi domine les exigences proprement littéraires, les interlocuteurs n’ont pas grande consistance. Dans une seconde période, après la Fronde, le développement de la vie mondaine donne lieu à un essor du genre dialogué, et les Provinciales suscitent une approbation générale. Elles serviront de modèle à Saint-Evremond et à Malebranche, mais leur réussite reste isolée. Quoique l’on n’ait jamais mis en lumière une influence directe de Platon sur les Provinciales et les Pensées, les premières Provinciales semblent répondre à un Plato abbreviatus, à cause du procédé d’interrogation par un faux ignorant. Le dialogue chez Pascal est caractérisé par l’abréviation des sinuosités du dialogue platonicien, et une allure rapide adaptée à l’impatience française. Les caractères principaux en sont la vivacité du dialogue, engendrée par les apostrophes et les impératifs, l’art de la réponse imprévisible, l’extrême rapidité dans la présentation des didascalies accentuée par de brèves indications qui rendent le réel d’un trait concret. La diversité et la mobilité des personnages contrastent avec l’immobilité métaphysique des dialogues de Malebranche.

Dialogue et lettre supposent une communication entre personnes distinctes par leurs idées, leur tour d’esprit, leur information. Pascal caractérise avec soin ses protagonistes. Le jésuite des Provinciales donne une saisissante impression de réalité : il paraît sans méchanceté, mais son enthousiasme pour les spéculations des casuistes tourne facilement au prosélytisme. On voit tout de suite ce qui l’oppose à son visiteur. La différence d’état d’esprit est aussi clairement marquée : « Montalte » cherche le sûr en matière de morale, même si c’est le plus pénible ; le jésuite est si ébloui par les distinctions des casuistes et leur art d’inventer des solutions ingénieuses qu’il gobe n’importe quelle opinion soi-disant probable. Cette manière de caractériser les parties évite que les personnages se confondent trop grossièrement avec les idées qu’ils sont chargés de défendre. Elle permet au lecteur de choisir son parti selon ses sympathies.

 

Ferreyrolles Gérard, Blaise Pascal. Les Provinciales, coll. Études littéraires, Paris, Presses Universitaires de France, 1984, p. 44 sq.

Parish Richard, Pascal’s Lettres Provinciales, p. 33. Formes du dialogue multiple.

Kerbrat-Orecchioni Catherine, « Les Provinciales : un texte « dialogal » et « dialogique » », La campagne des Provinciales, Chroniques de Port-Royal, 58, Paris, 2008, p. 73-89.

Jouslin Olivier, « Rien ne nous plaît que le combat ». La campagne des Provinciales de Pascal. Etude d’un dialogue polémique, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2007, 2 vol.

 

Si la lettre tend vers la narration, qui exige une certaine unité thématique, le dialogue a une structure dramatique : il serre de près les retournements inattendus de la vie. Sur le caractère théâtral du dialogue pascalien, voir Jouslin Olivier, « Rien ne nous plaît que le combat ». La campagne des Provinciales de Pascal. Étude d’un dialogue polémique. Dans le roman en revanche, à l’époque, on ne cherche quasiment jamais à donner l’illusion d’une conversation vivante.

Pascal cherche dans le dialogue le ton juste de la vie. Il indique les réactions des interlocuteurs par des approbations tantôt bruyantes, tantôt perplexes, surprises ou satisfaites, et par de brusques changements de ton. On lui a parfois reproché le « hoho de comédie » qu’il a prêté au jésuite des Provinciales. Ses personnages se content des anecdotes, s’attrapent l’un l’autre, se tendent des pièges. Le caractère concret du dialogue met en lumière, autant que les idées, leur rapport avec le caractère des interlocuteurs : en écoutant le jésuite faire son petit cours de casuistique, le lecteur sent qu’il est tout fier de ses « docteurs graves », et qu’il est lui-même un bel exemple de l’orgueil de corps de sa Société. Il s’accoutume ainsi à prendre une certaine distance, et à l’écouter avec la même ironie que « Montalte ».

On devine parfois le dialogue même dans des textes à première vue purement argumentatifs, comme le début du fragment Divertissement 4 (Laf. 136, Sel. 168) sur le divertissement, où Pascal oppose l’interprétation que les philosophes en donnent ordinairement (le divertissement est une agitation inutile à laquelle on remédie par la retraite dans une chambre) à la sienne (c’est une manière pour l’homme de se cacher sa condition misérable) : la progression de l’argumentation dissimule à peine un dialogue implicite.

Un bon exemple du caractère dramatique du dialogue est fourni dans le fragment sur le pari, par une discussion serrée entre l’incroyant et le chrétien où la situation initiale est renversée en trois temps. Au début, l’incrédule pense être bien à l’abri de son incertitude. Première étape : on lui montre qu’il faut parier. Second temps : on lui montre qu’il doit parier pour Dieu. Troisième temps : on lui montre qu’il doit s’estimer heureux de parier avec tant d’avantage. Final : obligé de se dédire, il finira par lire les Ecritures et faire dire des messes.

Cette nervosité du dialogue n’est pas l’effet du hasard : dès les ébauches les plus elliptiques, Pascal cherche un rythme soutenu qu’il conserve dans les rédactions élaborées.

La souplesse du dialogue n’exclut pas la rigueur. Le dialogue tel que Pascal le conçoit obéit à une condition impérative : Il faut, en tout dialogue, qu’on puisse dire à ceux qui s’en offensent : de quoi vous plaignez-vous ? (Laf. 669, Sel. 548). Savoir enlever toute échappatoire à l’adversaire, le tenir dans la « serre » après qu’il a avoué ses principes, voilà ce qui fait la force du fragment sur le pari, ou des Provinciales en général.

 

Sur le dialogue dans les Pensées et dans l’œuvre de Pascal, voir

Cantillon Alain et Tourrette Éric, Pascal. Pensées, Paris, Atlande, 2015, p. 79 sq.

Magniont Gilles, Traces de la voix pascalienne. Examen des marques de l’énonciation dans les Pensées, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 2003.

Marin Louis, Pascal et Port-Royal, Paris, P.U.F., 1997, p. 24 sq. Le dialogue comme structure du texte dans les Pensées.

Suematsu Hisashi, “Voix dans le discours apologétique des Pensées”, Pascal, Port-Royal, Orient, Occident. Actes du colloque de l’Université de Tokyo, 27-29 septembre 1988, Klincksieck, Paris, 1991, p. 293-302.

Harrington Thomas, “L’interlocuteur dans les Pensées de Pascal”, Pascal, Port-Royal, Orient, Occident. Actes du colloque de l’Université de Tokyo, 27-29 septembre 1988, Klincksieck, Paris, 1991, p. 303-310.

Jouslin Olivier, « Rien ne nous plaît que le combat ». La campagne des Provinciales de Pascal. Étude d’un dialogue polémique, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2007, 2 vol.

Kerbrat-Orecchioni Catherine, “Les Provinciales : un texte « dialogal » et « dialogique »”, La campagne des Provinciales, Chroniques de Port-Royal, 58, Paris, 2008, p. 73-89.

Parish Richard, “Mais qui parle ? Voice and persona in the Pensées”, p. 23-40.

Pérouse Marie, L’invention des Pensées de Pascal. Les éditions de Port-Royal (1670-1678), Paris, Champion, 2009, p. 63 sq. La « voix de l’autre » : p. 320 sq.

Sellier Philippe, “Les premières Provinciales et le dialogue d’idées au XVIIe siècle”, in Port-Royal et la littérature, I, Pascal, 2e éd., Paris, Champion 2010, p. 271-285.