Fragment Misère n° 15 / 24 – Papier original :  RO 70-2

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : Misère n° 95 p. 19 v° / C2 : p. 39

Éditions savantes : Faugère II, 130, VIII / Havet VI.40 bis / Michaut 197 / Brunschvicg 326 / Tourneur p. 186-2 / Le Guern 62 / Maeda III p. 106 / Lafuma 66 / Sellier 100

 

 

 

Injustice.

 

Il est dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes, car il n’y obéit qu’à cause qu’il les croit justes. C’est pourquoi il lui faut dire en même temps qu’il y faut obéir parce qu’elles sont lois comme il faut obéir aux supérieurs non pas parce qu’ils sont justes, mais parce qu’ils sont supérieurs. Par là voilà toute sédition prévenue si on peut faire entendre cela et que proprement [c’est] la définition de la justice.

 

 

 

Comme dans Misère 16, Pascal marque dans ce fragment l’un des problèmes majeurs de la politique : le peuple vit dans l’illusion que les lois auxquelles il obéit sont d’une justice essentielle, et c’est pour cela qu’il leur obéit. Si on la lui retire, il est sujet à se révolter et à tomber dans les malheurs des guerres civiles. Le remède serait de lui expliquer que la loi oblige par cela seul qu’elle est loi. Mais d’autres fragments suggèrent que cette solution ne peut venir qu’à l’idée d’un demi-habile, car le peuple n’est pas « susceptible de cette doctrine ».

 

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Fragments connexes

 

Misère 9 (Laf. 60, Sel. 94). L’art de fronder, bouleverser les états est d’ébranler les coutumes établies en sondant jusque dans leur source pour marquer leur défaut d’autorité et de justice. Il faut, dit-on, recourir aux lois fondamentales et primitives de l’état qu’une coutume injuste a abolies. 

Contrariétés 3 (Laf. 121, Sel. 153). Le mot dangereux répété trois fois.

Pensées diverses (Laf. 525, Sel. 454). Il serait donc bon qu’on obéît aux lois et coutumes parce qu’elles sont lois (par là on ne se révolterait jamais, mais on ne s’y voudrait peut-être pas soumettre, on chercherait toujours la vraie) ; qu’il sût qu’il n’y en a aucune vraie et juste à introduire, que nous n’y connaissons rien et qu’ainsi il faut seulement suivre les reçues. Par ce moyen on ne les quitterait jamais. Mais le peuple n’est pas susceptible de cette doctrine, et ainsi comme il croit que la vérité se peut trouver et qu’elle est dans les lois et coutumes il les croit et prend leur antiquité comme une preuve de leur vérité (et non de leur seule autorité sans vérité). Ainsi il y obéit mais il est sujet à se révolter dès qu’on lui montre qu’elles ne valent rien, ce qui se peut faire voir de toutes en les regardant d’un certain côté. 

Pensées diverses (Laf. 645, Sel. 530). La justice est ce qui est établi. Et ainsi toutes nos lois établies seront nécessairement tenues pour justes sans être examinées, puisqu’elles sont établies.

 

Mots-clés : PeupleLoiJusticeObéissanceSupérieurSédition.