Pensées diverses II – Fragment n° 13 / 37 – Papier original : RO 11-1 r° / v°

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : n° 105 p. 353 v°-355  / C2 : p. 309-309 v°

Éditions de Port-Royal : Chap. XXIX - Pensées morales : 1669 et janvier 1670 p. 281 / 1678 n° 22 p. 277-278

Éditions savantes : Faugère I,195, LIII et LIV ; I, 261, XLIII / Havet VI.15 bis et 55 ; XXIV.94, XXV.133 / Brunschvicg 36, 155, 30 / Tourneur p. 89-1 / Le Guern 517 / Lafuma 605, 606, 610, 611 (série XXIV) / Sellier 502 et 503

 

Avertissement : nous présentons les textes barrés verticalement par Pascal sur un fond bleuté plus foncé.

 

 

L’homme est plein de besoins. Il n’aime que ceux qui peuvent les remplir tous. C’est un bon mathématicien, dira‑t‑on, mais je n’ai que faire de mathématique : il me prendrait pour une proposition. C’est un bon guerrier : il me prendrait pour une place assiégée. Il faut donc un honnête homme qui puisse s’accommoder à tous mes besoins généralement.

 

 

Un vrai ami est une chose si avantageuse même pour les plus grands seigneurs, afin qu’il dise du bien d’eux et qu’il les soutienne en leur absence même, qu’ils doivent tout faire pour en avoir. Mais qu’ils choisissent bien, car s’ils font tous leurs efforts pour des sots, cela leur sera inutile quelque bien qu’ils disent d’eux. Et même ils n’en diront point de bien s’ils se trouvent les plus faibles, car ils n’ont pas d’autorité et ainsi ils en médiront par compagnie.

 

 

(Verso)

 

Qu’on voie les discours de la 2e, 4e et 5e du janséniste. Cela est haut et sérieux.

 

-------

Je hais également le bouffon et l’enflé. On ne ferait son ami de l’un ni l’autre.

-------

On ne consulte que l’oreille parce qu’on manque de cœur.

-------

Sa règle est l’honnêteté.

Beautés d’omission, de jugement.

-------

Poète et non honnête homme.

-------

Après ma 8e je croyais avoir assez répondu.

 

 

 

Dans ce texte, les deux parties qui se trouvent, au recto et au verso du papier, n’ont pas le même objet.

Un premier ensemble touche principalement l’honnêteté et les liens sociaux qu’elle implique.

Dans le second, on trouve un mélange de réflexions liées aux Provinciales et de notes sur l’honnêteté et le style. On sait que Pascal a dû répondre au reproche d’avoir usé d’un style bouffon et bas dans les Provinciales. Il y esquisse une réponse et quelques réflexions sur ce que doit être un style honnête et sérieux. Cela montre qu’il n’a pas seulement envisagé l’adéquation du style et de l’objet du discours, mais celle du style et de l’honnête homme qui est censé écrire (l’ethos de l’auteur).

 

Analyse détaillée...

 

Fragments connexes

 

Commencement 4 (Laf. 153, Sel. 186). Que me promettez-vous enfin, car dix ans est le parti, sinon dix ans d’amour propre, à bien essayer de plaire sans y réussir, outre les peines certaines ?

Preuves par discours II (Laf. 427, Sel. 681). Qui souhaiterait d’avoir pour ami un homme qui discourt de cette manière ? Qui le choisirait entre les autres pour lui communiquer ses affaires ? Qui aurait recours à lui dans ses afflictions ?

Pensées diverses (Laf. 587, Sel. 486). On ne passe point dans le monde pour se connaître en vers si l’on n’a mis l’enseigne de poète, de mathématicien, etc. Mais les gens universels ne veulent point d’enseigne et ne mettent guère de différence entre le métier de poète et celui de brodeur.

Les gens universels ne sont appelés ni poètes, ni géomètres, etc. Mais ils sont tout cela et jugent de tous ceux-là. On ne les devine point, ils parleront de ce qu’on parlait quand ils sont entrés. On ne s’aperçoit point en eux d’une qualité plutôt que d’une autre, hors de la nécessité de la mettre en usage, mais alors on s’en souvient. Car il est également de ce caractère qu’on ne dise point d’eux qu’ils parlent bien quand il n’est point question du langage et qu’on dise d’eux qu’ils parlent bien quand il en est question.

C’est donc une fausse louange qu’on donne à un homme quand on dit de lui lorsqu’il entre qu’il est fort habile en poésie et c’est une mauvaise marque quand on n’a pas recours à un homme quand il s’agit de juger de quelques vers.

Pensées diverses (Laf. 647, Sel. 532). Honnête homme.

Il faut qu’on n’en puisse [dire] ni il est mathématicien, ni prédicateur, ni éloquent mais il est honnête homme. Cette qualité universelle me plaît seule. Quand en voyant un homme on se souvient de son livre c’est mauvais signe. Je voudrais qu’on ne s’aperçût d’aucune qualité que par la rencontre et l’occasion d’en user, ne quid nimis, de peur qu’une qualité ne l’emporte et ne fasse baptiser ; qu’on ne songe point qu’il parle bien, sinon quand il s’agit de bien parler, mais qu’on y songe alors.

Pensées diverses (Laf. 731-732, Sel. 613). Ces gens manquent de cœur. 

On n’en ferait pas son ami.

Poète et non honnête homme.

Pensées diverses (Laf. 792, Sel. 646). Je mets en fait que si tous les hommes savaient ce qu’ils disent les uns des autres il n’y aurait pas quatre amis dans le monde. Cela paraît par les querelles que causent les rapports indiscrets qu’on en fait quelquefois.

 

Amour propre (Laf. 978, Sel. 743). Chaque degré de bonne fortune qui nous élève dans le monde nous éloigne davantage de la vérité, parce qu’on appréhende plus de blesser ceux dont l’affection est plus utile et l’aversion plus dangereuse. Un prince sera la fable de toute l’Europe, et lui seul n’en saura rien. Je ne m’en étonne pas : dire la vérité est utile à celui à qui on la dit, mais désavantageux à ceux qui la disent, parce qu’ils se font haïr. Or ceux qui vivent avec les princes aiment mieux leurs intérêts que celui du prince qu’ils servent ; et ainsi ils n’ont garde de lui procurer un avantage en se nuisant à eux-mêmes.

Ce malheur est sans doute plus grand et plus ordinaire dans les plus grandes fortunes ; mais les moindres n’en sont pas exemptes, parce qu’il y a toujours quelque intérêt à se faire aimer des hommes. Ainsi la vie humaine n’est qu’une illusion perpétuelle ; on ne fait que s’entre-tromper et s’entre-flatter. Personne ne parle de nous en notre présence comme il en parle en notre absence. L’union qui est entre les hommes n’est fondée que sur cette mutuelle tromperie ; et peu d’amitiés subsisteraient, si chacun savait ce que son ami dit de lui lorsqu’il n’y est pas, quoiqu’il en parle alors sincèrement et sans passion.

 

Mots-clés : AccommoderAmi AutoritéBeautéBesoinBienBouffonCœurDiscoursEnfléGuerrierHautHommeHonnêtetéJugementMathématiqueOmissionOreillePoèteRègleSeigneurSérieuxSot.