Fragment Misère n° 7 / 24 – Papier original :  RO 67-7

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : Misère n° 80-81 p. 15 v° / C2 : p. 34

Éditions de Port-Royal : Chap. XXIX - Pensées Morales : 1669 et janv. 1670 p. 290-291 / 1678 n° 47 p. 287-288

Éditions savantes : Faugère I, 188, XXX / Havet VI.37 / Michaut 192 / Brunschvicg 332 / Tourneur p. 181-2 / Le Guern 54 / Maeda II p.239 / Lafuma 58 / Sellier 92

 

 

 

La tyrannie consiste au désir de domination universel et hors de son ordre.

 

Diverses chambres, de forts, de beaux, de bons esprits, de pieux, dont chacun règne chez soi, non ailleurs, et quelquefois ils se rencontrent. Et le fort et le beau se battent sottement à qui sera le maître l’un de l’autre, car leur maîtrise est de divers genre. Ils ne s’entendent pas. Et leur faute est de vouloir régner partout. Rien ne le peut, non pas même la force. Elle ne fait rien au royaume des savants. Elle n’est maîtresse que des actions extérieures.

 

 

 

Ce fragment marque le début de la réflexion de Pascal sur une notion clé de sa pensée, non seulement sur la politique, mais dans bien d’autres domaines. Il part de la constatation qu’il existe des réalités d’ordres différents, le vrai, le fort, le bien, le beau, qui ont chacun leur domaine et leur mode d’action spécifique. Les disputes entre les hommes naissent souvent, selon lui, de la confusion entre ces différents domaines : il l’avait déjà dit à la fin de la XIIe Provinciale, la force et la vérité sont d’ordres différents, et ne peuvent rien l’une sur l’autre. C’est aussi ce sur quoi Pascal reviendra, d’un point de vue différent, dans le fragment Preuves de Jésus-Christ 11 (Laf. 308, Sel. 339), sur les trois ordres. Peu à peu se dégage de ces réflexions la notion centrale de tyrannie, conçue comme volonté de faire déborder sur un ordre l’autorité d’un autre. Dans le présent fragment, la réflexion n’est pas encore entièrement aboutie : Pascal s’en tient au problème du rapport entre la force politique et la science. Mais il procèdera à une généralisation de l’idée de tyrannie dans le fragment Misère 6, auquel celui-ci est étroitement associé.

 

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Fragments connexes

 

A P. R. 2 (Laf. 149, Sel. 182). La Sagesse de Dieu dit : « [...] Je n’entends pas que vous soumettiez votre créance à moi sans raison, et ne prétends pas vous assujettir avec tyrannie. Je ne prétends pas aussi vous rendre raison de toutes choses. Et pour accorder ces contrariétés j’entends vous faire voir clairement par des preuves convaincantes des marques divines en moi qui vous convainquent de ce que je suis et m’attirer autorité par des merveilles et des preuves que vous ne puissiez refuser et qu’ensuite vous croyiez les choses que je vous enseigne quand vous n’y trouverez autre sujet de les refuser, sinon que vous ne pouvez pas vous-même connaître si elles sont ou non. »

Preuves de Jésus-Christ 11 (Laf. 308, Sel. 339), sur les trois ordres.

Pensées diverses (Laf. 525, Sel. 454). Montaigne a tort. La coutume ne doit être suivie que parce qu’elle est coutume, et non parce qu’elle est raisonnable ou juste, mais le peuple la suit par cette seule raison qu’il la croit juste. Sinon il ne la suivrait plus quoiqu’elle fût coutume, car on ne veut être assujetti qu’à la raison ou à la justice. La coutume sans cela passerait pour tyrannie, mais l’empire de la raison et de la justice n’est non plus tyrannique que celui de la délectation. Ce sont les principes naturels à l’homme.

Pensées diverses (Laf. 569, Sel. 473). Le pape est premier. Quel autre est connu de tous, quel autre est reconnu de tous, ayant pouvoir d’insinuer dans tout le corps parce qu’il tient la maîtresse branche qui s’insinue partout. Qu’il était aisé de faire dégénérer cela en tyrannie. C’est pourquoi J.-C. leur a posé ce précepte : Vos autem non sic.

Pensées diverses (Laf. 584, Sel. 485). Éloquence qui persuade par douceur, non par empire, en tyran non en roi.

Pensées diverses (Laf. 597, Sel. 494), sur la tyrannie du moi. En un mot le moi a deux qualités. Il est injuste en soi en ce qu’il se fait centre de tout. Il est incommode aux autres en ce qu’il les veut asservir, car chaque moi est l’ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres. Vous en ôtez l’incommodité, mais non pas l’injustice.

Pensées diverses (Laf. 604, Sel. 501). Église, pape. Unité - Multitude. En considérant l’église comme unité le pape qui en est le chef est comme tout ; en la considérant comme multitude le pape n’en est qu’une partie. Les Pères l’ont considérée tantôt en une manière, tantôt en l’autre. Et ainsi ont parlé diversement du pape […]. La multitude qui ne se réduit pas à l’unité est confusion. L’unité qui ne dépend pas de la multitude est tyrannie.

Il n’y a presque plus que la France où il soit permis de dire que le concile est au-dessus du pape.

 

Amour propre (Laf. 978, Sel. 743), sur la tyrannie du moi.

 

Textes connexes

 

Provinciale XII, § 21. « Je ne vous dirai rien cependant sur les Avertissements pleins de faussetés scandaleuses par où vous finissez chaque imposture : je repartirai à tout cela dans la Lettre où j’espère montrer la source de vos calomnies. Je vous plains, mes Pères, d’avoir recours à de tels remèdes. Les injures que vous me dites n’éclairciront pas nos différends, et les menaces que vous me faites en tant de façons ne m’empêcheront pas de me défendre. Vous croyez avoir la force et l’impunité, mais je crois avoir la vérité et l’innocence. C’est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaie d’opprimer la vérité. Tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité, et ne servent qu’à la relever davantage. Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence, et ne font que l’irriter encore plus. Quand la force combat la force, la plus puissante détruit la moindre : quand l’on oppose les discours aux discours, ceux qui sont véritables et convaincants confondent et dissipent ceux qui n’ont que la vanité et le mensonge : mais la violence et la vérité ne peuvent rien l’une sur l’autre. Qu’on ne prétende pas de là néanmoins que les choses soient égales : car il y a cette extrême différence, que la violence n’a qu’un cours borné par l’ordre de Dieu, qui en conduit les effets à la gloire de la vérité qu’elle attaque : au lieu que la vérité subsiste éternellement, et triomphe enfin de ses ennemis, parce qu’elle est éternelle et puissante comme Dieu même. »

Pascal, De l’esprit géométrique, 2, De l’art de persuader, §1-5, OC III, éd. J. Mesnard, p. 413-414.

Pascal, Trois discours sur la condition des grands, OC IV, éd. J. Mesnard, p. 1032-1033.

 

Mots-clés : TyrannieDominationOrdreUniverselForce ViolenceBeautéRègneMaîtriseChambre Autorité.