Dossier de travail - Fragment n° 4 / 35  – Papier original : RO 489-8

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : n° 3 p. 191 / C2 : p. 1

Éditions savantes : Faugère I, 230, CLXXII / Brunschvicg 203 / Tourneur p. 300-1 / Le Guern 365 / Lafuma 386 / Sellier 5

 

 

 

Fascinatio nugacitatis.

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Afin que la passion ne nuise point, faisons comme s’il n’y avait que huit jours de vie.

 

 

Ce bref fragment rappelle la fascination que des objets en eux-mêmes insignifiants peuvent exercer sur l’esprit de l’homme. Pour y remédier, et rendre à l’essentiel son importance véritable, Pascal conseille d’agir comme si l’on ne disposait que d’un délai de vie très bref, qui contraindrait à ne se préoccuper que de ce qui compte vraiment, sans plus se livrer au divertissement. Ces points ont été considérés dans la liasse Vanité, mais aussi dans les liasses Commencement et Divertissement. Voir surtout Commencement 5 (Laf. 154, Sel. 187). Ce renversement de la valeur des choses est une marque de la corruption de la nature, qui semble être le sujet central de ce Dossier de travail.

Fascinatio nugacitatis : Sagesse, IV, 12. Fascination de la frivolité.

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Fragments connexes

 

Vanité 26 (Laf. 39, Sel. 73). Les hommes s’occupent à suivre une balle et un lièvre. C’est le plaisir même des rois.

Vanité 30 (Laf. 43, Sel. 77). Peu de chose nous console parce que peu de chose nous afflige.

Divertissement 4 (Laf. 136, Sel. 168). Divertissement.

Commencement 5 (Laf. 154, Sel. 187). Partis.

Il faut vivre autrement dans le monde, selon ces diverses suppositions.

1. Si on pouvait y être toujours.

2. S’il est incertain si on y sera toujours ou non. (barré verticalement)

          Faux. (barré verticalement)

3. S’il est sûr qu’on n’y sera pas toujours mais qu’on soit assuré d’y être longtemps. (barré verticalement)

4. s’il est certain qu’on n’y sera pas toujours et incertain si on y sera longtemps. (barré verticalement)

5. s’il est sûr qu’on n’y sera pas longtemps, et incertain si on y sera une heure.

Cette dernière supposition est la nôtre.

Commencement 9 (Laf. 159, Sel. 191). Si on doit donner huit jours de la vie, on doit donner cent ans.

Commencement 13 (Laf. 163, Sel. 195). Un homme dans un cachot, ne sachant pas si son arrêt est donné, n’ayant plus qu’une heure pour l’apprendre, cette heure suffisant s’il sait qu’il est donné pour le faire révoquer. Il est contre nature qu’il emploie cette heure là, non à s’informer si l’arrêt est donné, mais à jouer au piquet. Ainsi il est surnaturel que l’homme, etc. C’est un appesantissement de la main de Dieu.

Prophéties 5 (Laf. 326, Sel. 358). Quiconque n’ayant plus que huit jours à vivre ne trouvera pas que le parti est de croire que tout cela n’est pas un coup du hasard. Or si les passions ne nous tenaient point, huit jours et cent ans sont une même chose.

Dossier de travail (Laf. 383, Sel. 2). D’être insensible à mépriser les choses intéressantes, et devenir insensible au point qui nous intéresse le plus.

Preuves par discours II (Laf. 427, Sel. 681). Rien n’est si important à l’homme que son état ; rien ne lui est si redoutable que l’éternité. Et ainsi, qu’il se trouve des hommes indifférents à la perte de leur être et au péril d’une éternité de misères, cela n’est point naturel. Ils sont tout autres à l’égard de toutes les autres choses : ils craignent jusqu’aux plus légères, ils les prévoient, ils les sentent ; et ce même homme qui passe tant de jours et de nuits dans la rage et dans le désespoir pour la perte d’une charge ou pour quelque offense imaginaire à son honneur, c’est celui-là même qui sait qu’il va tout perdre par la mort, sans inquiétude et sans émotion. C’est une chose monstrueuse de voir dans un même cœur et en même temps cette sensibilité pour les moindres choses et cette étrange insensibilité pour les plus grandes. C’est un enchantement incompréhensible, et un assoupissement surnaturel, qui marque une force toute-puissante qui le cause.

Il faut qu’il y ait un étrange renversement dans la nature de l’homme pour faire gloire d’être dans cet état, dans lequel il semble incroyable qu’une seule personne puisse être. Cependant l’expérience m’en fait voir un si grand nombre, que cela serait surprenant si nous ne savions que la plupart de ceux qui s’en mêlent se contrefont et ne sont pas tels en effet. Ce sont des gens qui ont ouï dire que les belles manières du monde consistent à faire ainsi l’emporté. C’est ce qu’ils appellent avoir secoué le joug, et qu’ils essayent d’imiter. Mais il ne serait pas difficile de leur faire entendre combien ils s’abusent en cherchant par là de l’estime. Ce n’est pas le moyen d’en acquérir, je dis même parmi les personnes du monde qui jugent sainement des choses et qui savent que la seule voie d’y réussir est de se faire paraître honnête, fidèle, judicieux et capable de servir utilement son ami, parce que les hommes n’aiment naturellement que ce qui peut leur être utile. Or, quel avantage y a-t-il pour nous à ouïr dire à un homme qu’il a donc secoué le joug, qu’il ne croit pas qu’il y ait un Dieu qui veille sur ses actions, qu’il se considère comme seul maître de sa conduite, et qu’il ne pense en rendre compte qu’à soi-même ? Pense-t-il nous avoir porté par là à avoir désormais bien de la confiance en lui, et en attendre des consolations, des conseils et des secours dans tous les besoins de la vie ? Prétendent-ils nous avoir bien réjoui, de nous dire qu’ils tiennent que notre âme n’est qu’un peu de vent et de fumée, et encore de nous le dire d’un ton de voix fier et content ? Est-ce donc une chose à dire gaiement ? et n’est-ce pas une chose à dire tristement, au contraire, comme la chose du monde la plus triste ?

Pensées diverses (Laf. 632, Sel. 525). La sensibilité de l’homme aux petites choses et l’insensibilité aux plus grandes choses, marque d’un étrange renversement.

 

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