Fragment Misère n° 17 / 24 – Papier original :  RO 67-3

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : Misère n° 97 p. 19 v° et 21 / C2 : p. 39

Éditions savantes : Faugère I, 224, CLII / Havet XXV.16 / Michaut 188 / Brunschvicg 205 / Tourneur p. 186-3 / Le Guern 64 / Maeda III p. 120 / Lafuma 68 / Sellier 102

 

 

 

Quand je considère la petite durée de ma vie absorbée dans l’éternité précédente et suivante, memoria hospitis unius diei praetereuntis, le petit espace que je remplis et même que je vois abîmé dans l’infinie immensité des espaces que j’ignore et qui m’ignorent, je m’effraie et m’étonne de me voir ici plutôt que là, car il n’y a point de raison pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors. Qui m’y a mis ? Par l’ordre et la conduite de qui ce lieu et ce temps a‑t‑il été destiné à moi ?

 

 

 

Ce fragment est l’un de ceux dans lesquels Pascal exprime l’effroi et l’angoisse qui saisissent l’homme lorsqu’il est confronté, dans la solitude de sa condition, à l’univers qui l’engloutit dans l’éternité du temps et l’infinité de l’espace. Ce spectacle doit faire appréhender à l’homme la contingence de sa condition, c’est-à-dire le fait que, dans l’uniformité des espaces cosmiques et le flux continu du temps, il ne peut trouver aucune raison qui justifie son existence et sa présence en un endroit de l’univers ou à un moment de l’histoire. Ces réflexions, qui sont proches de celles que fait l’incrédule tel que Pascal le conçoit, conduisent à terme aux idées du grand fragment Transition 4 (Laf. 199, Sel. 230), “Disproportion de l’homme”. Le ton est ici celui de la déréliction tragique, mais les thèmes qui conduiront à la Transition de l’homme à Dieu se mettent discrètement en place.

 

Memoria hospitis unius diei praetereuntis : Sagesse, V, 15. « Le souvenir d’un hôte qui passe et qui n’est qu’un jour dans le même lieu » (tr. Sacy). Il faudrait « le souvenir d’un hôte d’un jour qui passe ». Bible de Louvain : « le souvenir d’un homme logé pour un jour qui passe outre ».

 

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Fragments connexes

 

Vanité 19 (Laf. 31, Sel. 65). Les villes par où on passe on ne se soucie pas d’y être estimé. Mais quand on y doit demeurer un peu de temps on s’en soucie. Combien de temps faut-il ? Un temps proportionné à notre durée vaine et chétive.

Vanité 29 (Laf. 42, Sel. 76). Combien de royaumes nous ignorent !

Contrariétés 2 (Laf. 120, Sel. 152). Nous sommes si présomptueux que nous voudrions être connus de toute la terre et même des gens qui viendront quand nous ne serons plus. Et nous sommes si vains que l’estime de 5 ou 6 personnes qui nous environnent nous amuse et nous contente.

Transition 4 (Laf. 199, Sel. 230), “Disproportion de l’homme”.

Transition 7 (Laf. 201, Sel. 233). Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie.

Preuves par discours II (Laf. 427, Sel. 681). Je vois ces effroyables espaces de l’univers qui m’enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu’en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m’est donné à vivre m’est assigné à ce point plutôt qu’à un autre de toute l’éternité qui m’a précédé et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m’enferment comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu’un instant sans retour. Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir ; mais ce que j’ignore le plus est cette mort même que je ne saurais éviter.

 

Mots-clés : VieDuréeÉternitéEspaceImmensitéEffroiMoiRaison.