Fragment Raisons des effets n° 9 / 21 - Papier original :  RO 231-2

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : Raisons des effets n° 120 p. 33 v° / C2 : p. 50-51

Éditions de Port-Royal : Chap. XXIX - Pensées Morales : 1669 et janv. 1670 p. 275 / 1678 n° 2 p. 267-268

Éditions savantes : Faugère I, 218, CXXXVII / Havet V.2 / Michaut 495 / Brunschvicg 337 / Tourneur p. 190-3 / Le Guern 83 / Lafuma 90 / Sellier 124

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Bibliographie

 

 

CHARLES-DAUBERT Françoise, Les libertins érudits au XVIIe siècle, P.U.F., Paris, 1998.

CHATELLIER Louis, “Les jésuites et la naissance d’un type : le dévot”, in DEMERSON G. et G., DOMPNIER B., et REGOND A. (dir.), Les Jésuites parmi les hommes aux XVIe et XVIIe siècles, Clermont-Ferrand, Faculté des Lettres, 1987, p. 260.

DESCOTES Dominique, “La raison des effets, concept polémique”, Courrier du Centre International Blaise Pascal, n° 20, 1998, p. 39-46.

FERREYROLLES Gérard, Pascal et la raison du politique, Paris, P. U. F., 1984, p. 29 sq.

MARIN Louis, La critique du discours, Paris, éd. de Minuit, 1975.

MESNARD Jean, Les Pensées de Pascal, 2e éd., Paris, SEDES, p. 206-207.

MESNARD Jean, “Logique et sémiotique dans le modèle de la Raison des effets”, Courrier du Centre International Blaise Pascal, n° 20, 1998, p. 16-30.

MESNARD Jean, “Pascal et la doctrine de la double vérité”, in Averroes (1126-1198) oder der Triumph des Rationalismus, Heidelberg, C. Winter, 2002, p. 333-344.

PÉROUSE Marie, L’invention des Pensées de Pascal. Les éditions de Port-Royal (1670-1678), Paris, Champion, 2009, p. 255 sq.,

THIROUIN Laurent, “Montaigne demi-habile ? Fonction du recours à Montaigne dans les Pensées”, in MEURILLON Christian (dir.), Pascal. L’exercice de l’esprit, Revue des sciences humaines, 244, octobre-décembre 1996, p. 81-102.

 

Voir la bibliographie complémentaire en fin d'article.

 

 

Éclaircissements

 

Raison des effets.

Gradation.

 

En logique, les gradations sont une espèce des sorites, c’est-à-dire des syllogismes comportant plus de trois propositions, avec les dilemmes et les épichérèmes. Lesclache L. de, Logique, IIIe partie, chap. dernier, in La philosophie divisée en cinq parties, p. 302 :

« Le syllogisme qui est composé de deux, ou de plusieurs syllogismes reçoit le nom de gradation, qui unit si parfaitement plusieurs propositions, que l’attribut de la dernière convient au sujet de la première, en cette façon.

L’homme est un animal.

L’animal est vivant.

Le vivant est un corps.

Le corps est une substance.

Donc l’homme est une substance. »

Pascal use visiblement du mot en un sens différent, et peut-être avec une distance ironique.

Mesnard Jean, « Logique et sémiotique dans le modèle de la Raison des effets », Courrier du Centre International Blaise Pascal, n° 20, 1998, p. 16-30. Dans la gradation, chacune des opinions successives correspond à un point de vue, et chaque point de vue embrasse plus que le précédent, ce qui correspond à un degré supérieur de « lumière ».

Méthodes chez Pascal, p. 495 sq. Intervention de J. Mesnard sur le sens du mot effet. Il s’agit de phénomènes, analogues à ceux qu’étudient les physiciens, mais il ne s’agit pas de constatations brutes, mais d’observations élaborées de faits significatifs parce qu’ils sont complexes. Dans le respect que l’on porte aux grands de naissance, il y a un effet, parce que ce respect est paradoxal, qui ne va pas de soi et qui témoigne d’inconscience ou de vanité. Le même effet est de mieux en mieux compris selon le point de la gradation où l’on se trouve.

 La gradation à l’égard de ces effets prend la forme suivante : un premier degré est l’inconscience populaire, qui honore les grands de naissance, ce qui témoigne de la vanité. Le second degré est celui de la prise de conscience de cette vanité, ce qui est le fait des demi-habiles, ou des philosophes, ce qui revient au même. Le philosophe taxe de vanité l’opinion du peuple. Mais l’opinion du philosophe est à son tour réduite à néant par l’habile qui, s’élevant plus haut, revient à l’opinion du peuple, mais avec plus de « lumière ».

 

Gradation tripartite

 

Voir un résumé schématique de cette gradation dans Bouchilloux Hélène, “Justice, force : les limites de la raison d’Etat selon Pascal”, in Zarka Y.C., Raison et déraison d’État, PUF, Paris, 1994, p. 350.

Montaigne, Essais, I, LIV, Des vaines subtilités, éd. Balsamo, Pléiade, p. 331-332.

« Il se peut dire avec apparence, qu’il y a ignorance abécédaire, qui va devant la science : une autre doctorale, qui vient après la science : ignorance que la science fait et engendre, tout ainsi comme elle défait et détruit la première.

Des esprits simples, moins curieux et moins instruits, il s’en fait de bons chrétiens, qui par révérence et obéissance, croient simplement, et se maintiennent sous les lois. En la moyenne vigueur des esprits, et moyenne capacité, s’engendre l’erreur des opinions : ils suivent l’apparence du premier sens : et ont quelque titre d’interpréter à niaiserie et bêtise que nous soyons arrêtés en l’ancien train, regardant à nous, qui n’y sommes pas instruits par étude. Les grands esprits plus rassis et clairvoyants, font un autre genre de bien croyants : lesquels par longue et religieuse investigation, pénètrent une plus profonde et abstruse lumière, és écritures, et sentent le mystérieux et divin secret de notre police ecclésiastique. Pourtant en voyons nous aucuns être arrivez à ce dernier étage, par le second, avec merveilleux fruit, et confirmation : comme à l’extrême limite de la chrétienne intelligence : et jouir de leur victoire avec consolation, action de grâces, reformation de mœurs, et grande modestie. Et en ce rang n’entends-je pas loger ces autres, qui pour se purger du soupçon de leur erreur passé, et pour nous assurer d’eux, se rendent extrêmes, indiscrets, et injustes, à la conduite de notre cause, et la tachent d’infinis reproches de violence.

Les paysans simples, sont honnêtes gens : et honnêtes gens les Philosophes : ou, selon que notre temps les nomme, des natures fortes et claires, enrichies d’une large instruction de sciences utiles. Les métis, qui ont dédaigné le premier siège de l’ignorance des lettres, et n’ont peu joindre l’autre (le cul entre deux selles : desquels je suis, et tant d’autres) sont dangereux, ineptes, importuns : ceux-ci troublent le monde. Pourtant de ma part, je me recule tant que je puis, dans le premier et naturel siégé, d’où je me suis pour néant essayé de partir. »

Les “mestis” (ceux qui sont entre les deux) sont « dangereux, ineptes, importuns ; ceux icy troublent le monde » ; Montaigne, d’ailleurs, se range parmi eux. L’erreur vient de la moyenne capacité et vigueur de l’esprit. Mais cette typologie n’est pas considérée n’est pas présentée chez Montaigne comme une gradation de la même manière que chez Pascal : il s’agit plutôt chez lui d’une sorte d’éloignement continu ; entre les ignorants primaires et les ignorants savants, on peut occuper des positions diverses ; chez Pascal la gradation enferme des discontinuités, puisqu’il s’agit de points de vue hétérogènes.

C’est une typologie des esprits analogue que l’on trouve chez Charron ; voir Charles-Daubert Françoise, Les libertins érudits en France au XVIIe siècle, p. 45. Voir Charron Pierre, De la sagesse, Livre I, ch. XLIII, éd. Negroni, Paris, Fayard, 1986, p. 333 sq. Le plus bas étage sont les esprits faibles et plats, nés pour obéir, servir et être menés. L’étage moyen est celui des gens de médiocre jugement, qui « font profession de suffisance, science, habileté, mais qui ne se sentent pas et ne se jugent pas assez, s’arrêtent à ce que l’on tient communément et l’on leur baille du premier coup, sans davantage s’enquérir de la vérité et source des choses ». Ils s’en tiennent à l’opinion du lieu où ils sont, « et pensent que ce que l’on croit en leur village est la vraie touche de vérité ». « Ces gens sont de l’eschole et du ressort d’Aristote, affirmatifs, positifs, dogmatistes » : p. 335. Dans cette classe même, il y a des degrés divers. Le troisième étage est celui des hommes « doués d’un esprit vif et clair, jugement fort, ferme et solide, qui ne se contentent pas d’un ouï-dire, ne s’arrêtent pas aux opinions communes et reçues », connaissent les « bourdes » du peuple ; ils examinent mûrement les choses : « ceux-ci sont en petit nombre de l’eschole et ressort de Socrates et Platon, modestes, sobres, retenus ». Leur désaccord avec l’opinion courante les fait soupçonner et mal estimer du plus grand nombre. « Ceux de la première et dernière, plus basse et plus haute, ne troublent point le monde, ne remuent rien, les uns par insuffisance et faiblesse, les autres par une grande suffisance, fermeté et sagesse. Ceux du milieu font tout le bruit et les disputes qui sont au monde, présomptueux, toujours agités et agitants ».

Les chrétiens dévots ont aussi leur tripartition particulière. Voir Adam Antoine, Les libertins au XVIIe siècle, p. 37 sq. Selon Garasse, les libertins distinguent trois sortes d’esprits, à la suite de Charron : les esprits bas (la populace), les esprits communs, et les esprits écartés. Une autre classification s’y est substituée : esprits mécaniques, esprits nobles et esprits transcendants (les plus élevés, c’est-à-dire les libertins) : p. 40.

Raisons des effets 3 (Laf. 83, Sel. 117). Le monde juge bien des choses, car il est dans l’ignorance naturelle, qui est le vrai siège de l’homme. Les sciences ont deux extrémités qui se touchent. La première est la pure ignorance naturelle où se trouvent tous les hommes en naissant. L’autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes qui, ayant parcouru tout ce que les hommes peuvent savoir, trouvent qu’ils ne savent rien et se rencontrent en cette même ignorance d’où ils étaient partis. Mais c’est une ignorance savante, qui se connaît. Ceux d’entre‑deux, qui sont sortis de l’ignorance naturelle et n’ont pu arriver à l’autre, ont quelque teinture de cette science suffisante et font les entendus. Ceux‑là troublent le monde et jugent mal de tout. Le peuple et les habiles composent le train du monde, ceux‑là le méprisent et sont méprisés. Ils jugent mal de toutes choses, et le monde en juge bien.

 

Pour approfondir…

 

Jean Mesnard a fait un rapprochement original avec la tradition philosophique arabe, dans son étude “Pascal et la doctrine de la double vérité”, in Averroes (1126-1198) oder der Triumph des Rationalismus, Heidelberg, C. Winter, 2002, p. 337 sq. Vérité des simples et vérité des savants chez Averroès et chez Pascal. Voir De Libera Alain, La philosophie médiévale, p. 165. Tripartition chez Averroès. Les hommes “rhétoriques”, qui sont incapables de la moindre interprétation, la grande masse dont fait partie, à la limite, tout homme sain d’esprit ; les hommes d’interprétation dialectique, qui regroupe tous les dialecticiens par nature ou par habitus (métier) ; enfin les hommes d’interprétation certaine, qui sont par nature ou par entraînement « ceux qui sont formés dans l’art de philosopher ». Les hommes de la seconde classe s’appuient sur des opinions probables, c’est-à-dire, selon Aristote, celles qui « sont reçues par tous les hommes ou par la plupart d’entre eux... » : p. 165. Les conclusions auxquelles ils parviennent sont simplement probables. La classe des dialecticiens est celle des théologiens mu’tazilites et ash’arites ; c’est contre elle qu’Averroès concentre progressivement ses attaques, montrant que ce tiers inutile est doublement ruineux : pour la masse qu’il pervertit, et pour la philosophie, à laquelle il se substitue indûment. Les hommes de la troisième classe partent des choses apodictiques, qui tirent leur certitude d’elles-mêmes, des prémisses évidentes par soi, ce qui conduit à des conclusions nécessaires. Dans la perspective idéale d’Averroès, rien ne devrait venir troubler le tête-à-tête de la masse des hommes et des philosophes ; sous couvert de l’instruire, la catégorie intermédiaire le conduit à l’infidélité, car en exposant des interprétations à ceux qui ne sont pas capables de les comprendre, on ne fait que ruiner le sens extérieur dans l’esprit qui n’est pas capable de concevoir autre chose. Ceux qui croient comprendre, les théologiens, ruinent l’exégèse littérale sans être capables de lui substituer la certitude de la science.

Mesnard Jean, “Pascal ou la maîtrise de l’esprit”, Bulletin de la Société française de philosophie, n° 3, 2008, p. 1-38. Voir p. 24 sq.

 

Les personnes de grande naissance

 

Voir Nicole Pierre, De la grandeur, Essais de morale, éd. L. Thirouin, p. 197 sq.

L’attitude pratique de l’habile ou du parfait chrétien à l’égard d’un grand, et celle du grand à l’égard de ses sujets sont bien décrites dans le Second discours sur la condition des Grands.

« Il est bon, Monsieur, que vous sachiez ce que l’on vous doit, afin que vous ne prétendiez pas exiger des hommes ce qui ne vous est pas dû ; car c’est une injustice visible : et cependant elle est fort commune à ceux de votre condition, parce qu’ils en ignorent la nature.

Il y a dans le monde deux sortes de grandeurs ; car il y a des grandeurs d’établissement et des grandeurs naturelles. Les grandeurs d’établissement dépendent de la volonté des hommes, qui ont cru avec raison devoir honorer certains états et y attacher certains respects. Les dignités et la noblesse sont de ce genre. En un pays on honore les nobles, en l’autre les roturiers ; en celui-ci les aînés, en cet autre les cadets. Pourquoi cela ? Parce qu’il a plu aux hommes. La chose était indifférente avant l’établissement : après l’établissement elle devient juste, parce qu’il est injuste de la troubler.

Les grandeurs naturelles sont celles qui sont indépendantes de la fantaisie des hommes, parce qu’elles consistent dans des qualités réelles et effectives de l’âme ou du corps, qui rendent l’une ou l’autre plus estimable, comme les sciences, la lumière de l’esprit, la vertu, la santé, la force.

Nous devons quelque chose à l’une et à l’autre de ces grandeurs ; mais comme elles sont d’une nature différente, nous leur devons aussi différents respects.

Aux grandeurs d’établissement, nous leur devons des respects d’établissement, c’est-à-dire certaines cérémonies extérieures qui doivent être néanmoins accompagnées, selon la raison, d’une reconnaissance intérieure de la justice de cet ordre, mais qui ne nous font pas concevoir quelque qualité réelle en ceux que nous honorons de cette sorte. Il faut parler aux rois à genoux ; il faut se tenir debout dans la chambre des princes. C’est une sottise et une bassesse d’esprit que de leur refuser ces devoirs.

Mais pour les respects naturels qui consistent dans l’estime, nous ne les devons qu’aux grandeurs naturelles ; et nous devons au contraire le mépris et l’aversion aux qualités contraires à ces grandeurs naturelles. Il n’est pas nécessaire, parce que vous êtes duc, que je vous estime ; mais il est nécessaire que je vous salue. Si vous êtes duc et honnête homme, je rendrai ce que je dois à l’une et à l’autre de ces qualités. Je ne vous refuserai point les cérémonies que mérite votre qualité de duc, ni l’estime que mérite celle d’honnête homme. Mais si vous étiez duc sans être honnête homme, je vous ferais encore justice ; car en vous rendant les devoirs extérieurs que l’ordre des hommes a attachés à votre naissance, je ne manquerais pas d’avoir pour vous le mépris intérieur que mériterait la bassesse de votre esprit.

Voilà en quoi consiste la justice de ces devoirs. Et l’injustice consiste à attacher les respects naturels aux grandeurs d’établissement, ou à exiger les respects d’établissement pour les grandeurs naturelles. M. N... est un plus grand géomètre que moi ; en cette qualité il veut passer devant moi : je lui dirai qu’il n’y entend rien. La géométrie est une grandeur naturelle ; elle demande une préférence d’estime ; mais les hommes n’y ont attaché aucune préférence extérieure. Je passerai donc devant lui ; et l’estimerai plus que moi, en qualité de géomètre. De même si, étant duc et pair, vous ne vous contentez pas que je me tienne découvert devant vous, et que vous voulussiez encore que je vous estimasse, je vous prierais de me montrer les qualités qui méritent mon estime. Si vous le faisiez, elle vous est acquise, et je ne vous la pourrais refuser avec justice ; mais si vous ne le faisiez pas, vous seriez injuste de me la demander, et assurément vous n’y réussiriez pas, fussiez-vous le plus grand prince du monde. »

 

Opinions du peuple

 

Le peuple représente le degré le plus bas de la gradation, celui de la naïveté. En général, il n’entend guère finesse en politique : il croit fermement que les lois de son pays sont essentiellement justes (en général il n’en connaît pas d’autres), et que les « personnes de grande naissance » sont d’un caractère véritablement supérieur à la masse. Il ne distingue pas l’apparence de l’être réel : parce que les personnes de grande naissance s’entourent d’un grand appareil de domestiques et de superbes vêtements, il conclut que l’essence de leur personne coïncide avec ces apparences, et leur attribue par conséquent une nature héroïque : comme le dit le fragment Vanité 31 (Laf. 44-45, Sel. 78), il faudrait avoir une raison bien épurée pour regarder comme un autre homme le grand seigneur environné, dans son superbe sérail, de quarante mille janissaires. Le premier Discours sur la condition des Grands l’indique en ces termes : « Le peuple qui vous admire […] croit que la noblesse est une grandeur réelle et il considère presque les grands comme étant d’une autre nature que les autres. » Il va sans dire que, tout comme lorsqu’on ôte au peuple ses illusion sur la justice essentielle des lois, on le pousse à se révolter contre elles, lorsqu’on lui enseigne que les princes ne sont pas ce qu’ils semblent être, on suscite des frondes et des jacqueries.

Persuadés que « la naissance n’est pas un avantage de la personne mais du hasard » (ce en quoi ils ont raison), ils refusent d’honorer les grands, et sont aussi portés à contester les lois établies, au nom de lois plus justes, les lois primitives et fondamentales de l’État, ou plutôt celles qu’ils imaginent telles : ce sont eux qui fomentent des révoltes pour renverser l’ordre politique et social.

McKenna Antony, “Pascal et Hobbes : les opinions du peuple”, in Justice et force. Politiques au temps de Pascal, Paris, Klincksieck, 1996, p. 13-26.

Mesnard Jean, “Logique et sémiotique dans le modèle de la Raison des effets”, Courrier du Centre International Blaise Pascal, n° 20, 1998, p. 16-30. Le fait étudié par la physicien demeure à l’état latent tant qu’il ne s’en est pas étonné ; mais la plupart des gens n’y attachent pas de réflexion : les fontainiers de Florence remarquent que l’eau ne s’élève pas dans les pompes au-delà d’une certaine hauteur, mais ils se contentent d’enregistrer le fait sans plus se poser de question. La recherche scientifique commence lorsqu’un savant comme Galilée apprend le fait et se pose la question de sa raison. C’est de la même manière que le peuple voit les phénomènes, mais ne s’y arrête pas. Il admet la coutume et les lois de son pays, mais ne se pose aucune question sur leur nature et leur raison d’être. Il honore les grands de naissance, sans se demander si cet honneur qu’il rend a une véritable raison d’être.

Descotes Dominique, “La raison des effets, concept polémique”, Courrier du Centre International Blaise Pascal, n° 20, 1998, p. 39-46. Voir p. 41. Le peuple ne voit que les phénomènes simples : sa perspective est définie par le fait qu’il ne sait pas distinguer l’essence et l’apparence. Á ses yeux, la grandeur d’établissement, qui est nettement visible, ne se distingue pas de la grandeur morale des aristocrates.

 

Les demi-habiles les méprisent, disant que la naissance n’est pas un avantage de la personne, mais du hasard.

 

Au second degré, les demi-habiles sont des « esprits déniaisés », qui ont compris qu’entre être et paraître il n’y a pas de liaison nécessaire. Ils ont sur le peuple l’avantage de savoir dissocier l’apparence de l’être réel : il comprend que le vêtement, l’entourage et le rang social n’ont pas de rapport avec la valeur réelle d’un homme. Comme dit Pascal dans les Trois discours sur la condition des grands, il sépare les qualités dues au hasard des circonstances qui peuvent faire d’un homme un prince, et les qualités essentielles d’esprit et de cœur : c’est pourquoi il faut dire à un prince que sa condition n’est pas fondée « sur quelque qualité et sur quelque mérite qui soit en vous et qui vous en rende digne. Votre âme et votre corps sont d’eux-mêmes indifférents à l’état de batelier, ou à celui de duc ; et il n’y a nul lien naturel qui les attache à une condition plutôt qu’à une autre ». Mais le demi-habile en conclut immédiatement qu’il faut mépriser les grands de naissance, puisque leur valeur n’est pas nécessairement à la hauteur de leur situation. Il tend ainsi à troubler le monde par le peu de respect qu’il leur porte et la manière dont il récuse leur autorité. On retrouve ici le même état d’esprit que les frondeurs ont à l’égard des lois humaines, qu’ils méprisent malgré leur établissement parce qu’elles leur semblent manquer de justice essentielle. En fait les demi-habiles ne sont qu’à moitié habiles, parce qu’ils ne voient qu’un côté du problème : ils ignorent ou ne veulent pas savoir qu’ils ne valent souvent pas mieux que les grands qu’ils méprisent, ou que les lois prétendument justes qu’ils veulent établir sont tout aussi arbitraires que celles qu’ils veulent supprimer. Bref « ils jugent mal de tout », alors qu’au fond le peuple qu’ils méprisent (ceux qui prétendent guider le peuple ont pour lui le plus profond mépris dès qu’il ne suit pas leurs idées) en juge mieux, parce que l’illusion dans laquelle il se trouve préserve la paix.

 

Voir le dossier thématique sur les demi-habiles…

 

 

Les habiles les honorent, non par la pensée du peuple, mais par la pensée de derrière.

 

Port-Royal remplace pensée de derrière par pensée plus relevée.

Les habiles ont en commun avec les demi-habiles de dissocier l’être et l’apparence : ils savent eux aussi qu’il n’y a pas de rapport entre la situation sociale et la nature personnelle des grands. Mais ils n’en concluent pas pour autant que ceux-ci sont méprisables. Leur pensée est plus complexe. Ils savent en effet la raison des effets : les demi-habiles ont beau dire qu’on n’a pas à saluer un homme vêtu de brocatelle, et suivi de sept ou huit laquais, ils ont compris que cet habit, c’est une force (Raisons des effets 8 (Laf. 89, Sel. 123), à laquelle convient un respect extérieur. Ils gardent donc pour eux le jugement qu’ils font des grands, par ce que Pascal appelle la pensée de derrière ; et sans considérer les princes comme naturellement supérieurs, ils parlent comme le peuple, c’est-à-dire qu’ils accordent aux grands de naissance les marques de respect social que demande leur condition, mais sans y attacher d’estime intérieure. Comme l’indique le Second discours sur la condition des grands, « aux grandeurs d’établissement, nous leur devons des respects d’établissement, c’est-à-dire certaines cérémonies extérieures qui doivent être néanmoins accompagnées, selon la raison, d’une reconnaissance intérieure de la justice de cet ordre, mais qui ne nous font pas concevoir quelque qualité réelle en ceux que nous honorons de cette sorte. Il faut parler aux rois à genoux ; il faut se tenir debout dans la chambre des princes. C’est une sottise et une bassesse d’esprit que de leur refuser ces devoirs ». Cette attitude est inspirée par l’intérêt bien compris : l’attitude des habiles, contrairement à celle des demi-habiles, tend à préserver l’ordre social en place, afin d’éviter les guerres civiles qui sont, selon l’expression de Pascal le plus grand des maux. Mais c’est en dernière instance par intérêt bien compris, voire par opportunisme qu’ils agissent de cette manière.

L’idée de pensée de derrière la tête trouve son origine dans la distinction classique depuis Aristote du discours intérieur et du discours extérieur.

Aristote, Organon, III, Anal. II, livre I, 10, éd. Tricot, Paris, Vrin, 1971, p. 57. « Je dis qu’on doit nécessairement croire, parce que la démonstration, pas plus que le syllogisme, ne s’adresse au discours extérieur, mais au discours intérieur de l’âme. On peut en effet toujours trouver des objections au discours extérieur, tandis qu’au discours intérieur on ne le peut pas toujours ».

Mersenne Marin, Questions harmoniques, Question I, éd. Pessel, p. 120, mentionne le conseil du Péripatétique : « loquendum ut multi, sentiendum ut pauci ».

 

Pour approfondir…

 

Cette idée a été reprise dans la Logique de Port-Royal : Arnauld Antoine et Nicole Pierre, La logique, IV, VI, éd. Descotes, p. 549. La démonstration regarde le discours intérieur et non l’extérieur.

« Mais plusieurs ne comprennent pas assez en quoi consiste cette clarté et cette évidence d’une proposition. Car premièrement, il ne faut pas s’imaginer qu’une proposition ne soit claire et certaine, que lorsque personne ne la contredit ; et qu’elle doive passer pour douteuse, ou qu’au moins on soit obligé de la prouver, lorsqu’il se trouve quelqu’un qui la nie. Si cela était, il n’y aurait rien de certain ni de clair, puisqu’il s’est trouvé des philosophes qui ont fait profession de douter généralement de tout, et, qu’il y en a même qui ont prétendu qu’il n’y avait aucune proposition qui fût plus vraisemblable que sa contraire. Ce n’est donc point par les contestations des hommes qu’on doit juger de la certitude ni de la clarté ; car il n’y a rien qu’on ne puisse contester, surtout de parole : mais il faut tenir pour clair ce qui paraît tel à tous ceux qui veulent prendre la peine de considérer les choses avec attention, et qui sont sincères à dire ce qu’ils en pensent intérieurement. C’est pourquoi il y a une parole dans Aristote de très grand sens, qui est que la démonstration ne regarde proprement que le discours intérieur, et non pas le discours extérieur ; parce qu’il n’y a rien de si bien démontré qui ne puisse être nié par une personne opiniâtre, qui s’engage à contester de parole les choses mêmes dont il est intérieurement persuadé : ce qui est une très mauvaise disposition, et très indigne d’un esprit bien fait, quoiqu’il soit vrai que cette humeur se prend souvent dans les écoles de philosophie, par la coutume qu’on y a introduite de disputer de toutes choses, et de mettre son honneur à ne se rendre jamais, celui-là étant jugé avoir le plus d’esprit qui est le plus prompt à trouver des défaites pour s’échapper ; au lieu que le caractère d’un honnête homme est de rendre les armes à la vérité, aussitôt qu’on l’aperçoit, et de l’aimer dans la bouche même de son adversaire. »

Raisons des effets 10 (Laf. 91, Sel. 125). Raison des effets. Il faut avoir une pensée de derrière, et juger de tout par là, en parlant cependant comme le peuple.

Laf. 797, Sel. 650. Roi, et tyran. J’aurai aussi mes pensées de derrière la tête.

Marin Louis, Pascal et Port-Royal, p. 127 sq. L’habile et la pensée de derrière.

Marin Louis, La critique du discours, Paris, Minuit, 1975, p. 390 sq. Le discours de l’habile ou la position pascalienne de discours. Référence aux Trois discours sur la condition des grands : p. 391 sq. La pensée de derrière la tête : p. 394 sq. Rapport de l’habile et du peuple : il ne sait rien, ou plutôt il sait qu’il ne sait rien, et ainsi se retrouve dans l’ignorance populaire.

Pascal, faisant l’éloge de l’habile, reprend aux libertins un thème qui leur est cher.

C’est souvent une idée soutenue par les esprits libertins qu’il faut être à la fois différent du peuple et agir comme le peuple, pour sauvegarder sa liberté intérieure en se conformant à l’extérieur aux préjugés du grand nombre.

Gassendi Pierre, Exercitationes..., éd. Rochot, p. 84, cite Aristote : s’il faut parler, que ce soit comme la foule ; mais s’il faut donner un avis, que ce soit comme le petit nombre.

Voir Adam Antoine, Les libertins du XVIIe siècle, p. 155, sur G. Patin. Voir aussi p. 124, sur La Mothe Le Vayer, De la divinité, l’exemple de l’écartement d’esprit, « façon de philosopher indépendante », contre le torrent de la multitude. J.-P. Cavaillé a étudié la dissimulation chez les libertins (Dis/simulations. Jules-César Vanini, François La Mothe Le Vayer, Gabriel Naudé, Louis Machon et Torquato Accetto. Religion, morale et politique au XVIIe siècle, Paris, Champion, 2002.). Voir le dossier sur le libertinage sur ce point. Mais chez Pascal, ce sont les habiles qui gardent leur pensée pour eux-mêmes, tout en parlant comme le peuple. Et les habiles, dans la gradation, sont proches des parfaits chrétiens, plus que des demi-habiles.

Parmentier Bérengère, Le siècle des moralistes, Paris, Seuil, 2000, p. 300 sq. La pensée de derrière comme scission de la pensée privée et de l’expression publique, et l’attitude des moralistes à l’égard de la dissimulation en général. Comment les moralistes préservent leur autonomie de jugement : p. 303 sq.

Marin Louis, Pascal et Port-Royal, p. 92 sq., « Secret, dissimulation et art de persuader chez Pascal ».

 

Les dévots, qui ont plus de zèle que de science, les méprisent, malgré cette considération qui les fait honorer par les habiles, parce qu’ils en jugent par une nouvelle lumière que la piété leur donne.

 

À ces trois premiers degrés, qui étaient déjà définis dans le fragment Raisons des effets 3, Pascal en ajoute deux autres qui n’y figuraient pas. Les trois premiers degrés se caractérisent par une gradation dans la lumière, c’est-à-dire dans l’intelligence : le demi-habile est plus éclairé que le peuple, et l’habile que le demi-habile. Pascal ajoute ici les lumières de la foi, qui n’étaient jusque là pas prises en compte. Il engendre deux degrés supplémentaires, ce qui porte de trois à cinq les termes de la gradation.

Le dévot est un demi-habile caractérisé par son zèle pour la religion. Celle-ci lui enseigne que les grandeurs d’établissement ne sont rien de considérables, et que le véritable mérite des hommes se trouve dans leurs vertus chrétiennes. Ce qui n’a rien de faux, mais qui conduit les dévots à des conclusions analogues à celles des demi-habiles : considérant que les grands ne sont que des hommes comme les autres, ils les méprisent également. Mais si leur science est bornée, leur zèle les pousse à tout soumettre à la religion catholique : ils confondent en quelque sorte la cité des hommes et la cité de Dieu. Le dévot est un chrétien échauffé qui rabaisse tout devant l’Église : dans l’esprit de Pascal, l’un des exemples les plus significatifs de dévot est la compagnie de Jésus.

Le sens du mot dévot est complexe : il ne désigne pas nécessairement toutes les personnes pieuses. À l’époque de Furetière, le mot est partagé entre sens positif et sens dépréciateur.

 

Voir le dossier thématique sur les dévots…

 

Mais les chrétiens parfaits les honorent par une autre lumière supérieure.

 

Les chrétiens parfaits, qui constituent le terme de la gradation, sont des habiles qui sont de plus favorisés par la foi. Tout comme les dévots, ils savent qu’un grand n’est rien d’autre qu’un homme pécheur qui ne vaut souvent pas mieux que ses sujets. Mais le chrétien parfait a, comme l’habile, une pensée de derrière : il respecte dans les grands non pas leur personne, mais la volonté de Dieu qui les a placés au degré où ils se trouvent. Ce n’est pas seulement par réalisme politique et parce qu’il redoute les guerres civiles qu’il leur accorde les mêmes marques de respect que le peuple et les habiles, mais par une lumière plus profonde : alors que l’habile n’agit que par intérêt et amour propre, le chrétien parfait trouve dans le respect pour les grands une forme d’humilité chrétienne. En somme, il sait pour quelle raison profonde il se conduit d’une manière qui respecte l’ordre du monde.

Sfez Gérald, Les doctrines de la raison d’État, Armand Colin, Paris, 2000, p. 138. Le point de vue des demi-habiles s’appuie sur la fausse supposition d’un recours aux lois fondamentales ; celui des habiles est prisonnier de la mise en doctrine de la raison d’État ; mais ils n’obéissent pas à la raison d’État en reconnaissance de sa raison d’être. La véritable pensée de derrière est celle du chrétien parfait qui reconnaît la nécessité de l’État au-delà de la nécessité brute de maintenir ce qui est parce que c’est.

Leur manière de penser est définie dans le fragment Vanité 2 (Laf. 14, Sel. 48) : Les vrais chrétiens obéissent aux folies néanmoins, non pas qu’ils respectent les folies, mais l’ordre de Dieu qui pour la punition des hommes les a asservis à ces folies. Omnis creatura subjecta est vanitati, liberabitur. Ainsi saint Thomas explique le lieu de saint Jacques pour la préférence des riches, que s’ils ne le font dans la vue de Dieu ils sortent de l’ordre de la religion.

La différence entre les habiles et les parfaits chrétiens, c’est que les habiles respectent les grands et pratiquent la pensée de derrière par utilité et pragmatisme ; mais ils n’ont pas de raison profonde d’agir et de penser comme ils le font, hors l’opportunité. Les parfaits chrétiens savent à la fois ce qu’ils font et pourquoi ils le font : les princes ayant été mis à la place qu’ils occupent par la volonté de Dieu, le respect qu’on leur adresse est en réalité un respect de la volonté de Dieu qui use des grands comme de ses instruments.

La foi mise à part, l’opinion des parfaits chrétiens coïncide avec celle des habiles, et par suite avec celle du peuple. Ils honorent les grands de naissance, mais pour de tout autres raisons : non pas, comme les habiles, par réalisme, sens pratique et opportunisme politique, mais parce qu’il respectent dans les princes ceux que Dieu a placés où ils sont. Jean Mesnard, Les Pensées de Pascal, 2e éd., Paris, SEDES-CDU, 1993, p. 207, souligne que cela illustre la maxime de Raisons des effets 2 (Laf. 81-82, Sel. 116), La sagesse nous envoie à l’enfance. Nisi efficiamini sicut parvuli. Les savants véritables se rencontrent avec les simples.

Voir Nicole Pierre, De la grandeur, ch. III, Essais de morale, éd. L. Thirouin, p. 206. « C’est par ces principes qu’on peut résoudre la question proposée : par où les grands sont dignes de respect. Ce n’est ni par leurs richesses, ni par leurs plaisirs, ni par leur pompe. C’est par la part qu’ils ont à la royauté de Dieu, que l’on doit honorer en leur personne selon la mesure qu’ils la possèdent. C’est par l’ordre dans lequel Dieu les a placés, et qu’il a disposé par sa providence. Ainsi cette soumission ayant pour objet une chose qui est vraiment digne de respect, elle ne doit pas seulement être extérieure et de pure cérémonie mais elle doit aussi être intérieure, c’est-à-dire, qu’elle doit enfermer la reconnaissance d’une supériorité et d’une grandeur réelle dans ceux qu’on honore ». Nicole contredit sur ce dernier point, de la nécessité du respect intérieur, les Trois discours sur la condition des grands de Pascal.

 

Ainsi se vont les opinions succédant du pour au contre, selon qu’on a de lumière.

 

Raisons des effets 12 (Laf. 93, Sel. 127). Raison des effets.

Renversement continuel du pour au contre.

Nous avons donc montré que l’homme est vain par l’estime qu’il fait des choses qui ne sont point essentielles. Et toutes ces opinions sont détruites.

Nous avons montré ensuite que toutes ces opinions sont très saines, et qu’ainsi toutes ces vanités étant très bien fondées, le peuple n’est pas si vain qu’on dit. Et ainsi nous avons détruit l’opinion qui détruisait celle du peuple.

Mais il faut détruire maintenant cette dernière proposition et montrer qu’il demeure toujours vrai que le peuple est vain, quoique ses opinions soient saines, parce qu’il n’en sent pas la vérité où elle est et que la mettant où elle n’est pas, ses opinions sont toujours très fausses et très malsaines.

Il y a un mouvement qui va du pour au contre, mais ce mouvement a quelque chose de paradoxal : d’une part, il semble ne pas sortir de deux positions extrêmes, entre lesquelles il fait un mouvement de balance ou d’allée et venue. D’autre part, ce mouvement sur place correspond à un progrès dans la lumière : les demi-habiles ont plus de lumière que le peuple, mais les habiles en ont plus qu’eux. On penserait donc qu’on parvint à un troisième terme, qui surplombe les deux autres ; mais en fait, on revient à l’étape initiale, puisque le peuple comme les habiles honorent les grands.

D’autre part, si les étapes impaires paraissent confirmer l’opinion du peuple, les paires n’en conservent pas moins leur efficace, puisque même après qu’on a détruit l’opinion qui détruisait celle du peuple, c’est-à-dire lorsqu’on est parvenu à la position de l’habile, il n’en reste pas moins à détruire l’opinion du peuple, c’est-à-dire à montrer qu’elle est très fausse.

Mesnard Jean, “Pascal ou la maîtrise de l’esprit”, Bulletin de la Société française de philosophie, n° 3, 2008, p. 1-38. Voir p. 22 sq.

 

Pour approfondir…

 

Le mouvement peut-il continuer ? La question peut se poser. Déjà le fragment Raisons des effets 9, ajoute deux degrés dont il n’est pas question dans Raisons des effets 12 (Laf. 93, Sel. 127) : Les dévots, qui ont plus de zèle que de science, les méprisent, malgré cette considération qui les fait honorer par les habiles, parce qu’ils en jugent par une nouvelle lumière que la piété leur donne. Ainsi se vont les opinions succédant du pour au contre, selon qu’on a de lumière.

Pourquoi Pascal n’en dit-il rien dans le présent fragment, alors que le lecteur est tout naturellement conduit à se demander en quoi le point de vue du dévot diffère de celui du demi-habile, et le point de vue du parfait chrétien de celui de l’habile.

On se poserait aussi la question de la continuation de la destruction mutuelle des opinions : l’opinion du demi-habile détruit celle du peuple, en montrant qu’il est dupe des apparences ; celle de l’habile détruit celle du demi-habile, en montrant que le peuple raisonne bien, et que le demi-habile n’a qu’une vue partielle. Mais l’opinion du dévot détruit-elle celle de l’habile ? Ce n’est pas évident, et on aurait aimé avoir là-dessus quelques indications. De même, le rapport de l’opinion du parfait chrétien à celle du dévot et de l’habile demanderait un éclaircissement.

 

Bibliographie pour approfondir

 

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ARNAULD Antoine, Seconde lettre à un duc et pair, p. 2-3.

ARNAULD Antoine et NICOLE Pierre, La logique, IV, VI, éd. Descotes, p. 549.

BLUCHE François (dir.), Dictionnaire du grand siècle, articles Dévots et Partis dévots, p. 472-473.

BOUCHILLOUX Hélène, “Justice, force : les limites de la raison d’État selon Pascal”, in ZARKA Y.C., Raison et déraison d’État, PUF, Paris, 1994, p. 341-357.

CABOURDIN Guy et VIARD Georges, Lexique historique de la France d’ancien régime, article Dévots, p. 103.

CHARRON, De la sagesse, Livre I, ch. XLIII, éd. Negroni, Paris, Fayard, 1986.

CHATELLIER Louis, L’Europe des dévots, Paris, Flammarion, 1987.

GASSENDI Pierre, Exercitationes paradoxicae adversus aristoteleos, Dissertation en forme de paradoxes contre les aristotéliciens, éd. Rochot, Vrin, Paris, 1959.

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McKENNA Antony, “Pascal et Hobbes : les opinions du peuple”, in Justice et force. Politiques au temps de Pascal, Paris, Klincksieck, 1996, p. 13-26.

MESNARD Jean, “Pascal ou la maîtrise de l’esprit”, Bulletin de la Société française de philosophie, n° 3, 2008, p. 1-38.

MONTAIGNE, Essais, I, LIV, Des vaines subtilités, éd. Balsamo, Pléiade, p. 331-332.

NICOLE Pierre, De la grandeur, ch. III, Essais de morale, éd. L. Thirouin, Paris, P. U. F., 1999, p. 206.

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PILLORGET René et Suzanne, France baroque, France classique, I. Récit, Paris, Robert Laffont, 1995, p. 351 sq.

SFEZ Gérald, Les doctrines de la raison d’État, Armand Colin, Paris, 2000, p. 138.