Fragment Raisons des effets n° 2 / 21 – Papier original :  RO 165-6

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : Raisons des effets n° 108 à 110 p. 31 / C2 : p. 47

Éditions savantes : Faugère II, 134, XVIII / Havet VI.7 et XXV.86 / Michaut 404 et 405 / Brunschvicg 299 et 271 / Tourneur p. 188-2 / Le Guern 76 / Lafuma 81 et 82 / Sellier 116

 

 

 

Les seules règles universelles sont les lois du pays aux choses ordinaires, et la pluralité aux autres. D’où vient cela ? De la force qui y est.

Et de là vient que les rois, qui ont la force d’ailleurs, ne suivent pas la pluralité de leurs ministres.

Sans doute l’égalité des biens est juste, mais ne pouvant faire qu’il soit force d’obéir à la justice, on a fait qu’il soit juste d’obéir à la force. Ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force, afin que la justice et la force fussent ensemble et que la paix fût, qui est le souverain bien.

La Sagesse nous envoie à l’enfance. Nisi efficiamini sicut parvuli.

 

 

 

Pascal reprend ici certains thèmes de Vanité et de Misère, mais dans une perspective nouvelle : alors qu’il insistait naguère sur l’absurdité de la multiplicité des lois en vigueur et sur le fait que la justice essentielle n’était pas connue des hommes, il montre ici que cet état de choses a sa nécessité : c’est faute de connaître la vraie justice que les hommes ont dû trouver un substitut qui permette de mettre un peu d’ordre dans le monde, et à cet effet, ils n’ont trouvé que la force. L’usage de la force dans la politique correspond donc bien à une nécessité, ou, pour parler comme Pascal, il est bien fondé. Il ne faut toutefois pas prendre ce fragment pour une apologie de la violence : la violence est une force qui sort de son ordre et s’impose contre la volonté des hommes ; mais lorsque Pascal invoque la force de la pluralité ou de la coutume, il veut dire que, faute d’une justice essentielle, le plus grand nombre ou l’état de choses admis depuis longtemps représentent une force qui n’a rien de tyrannique, et qui permet d’éviter les crimes et les exactions des guerres civiles et des révolutions.

 

Nisi efficiamini sicut parvuli : Matthieu, 18, 3 sq. « Si vous n’êtes convertis et faits comme les petits enfants ».

 

Analyse détaillée...

Fragments connexes

 

Misère 9 (Laf. 60, Sel. 94). Certainement s’il la connaissait il n’aurait pas établi cette maxime, la plus générale de toutes celles qui sont parmi les hommes, que chacun suive les mœurs de son pays. L’éclat de la véritable équité aurait assujetti tous les peuples.

Raisons des effets 4 (Laf. 85, Sel. 119). La pluralité est la meilleure voie parce qu’elle est visible et qu’elle a la force pour se faire obéir. Cependant c’est l’avis des moins habiles.

Si l’on avait pu l’on aurait mis la force entre les mains de la justice, mais comme la force ne se laisse pas manier comme on veut parce que c’est une qualité palpable, au lieu que la justice est une qualité spirituelle dont on dispose comme on veut. On l’a mise entre les mains de la force et ainsi on appelle juste ce qu’il est force d’observer.

Raisons des effets 5 (Laf. 86, Sel. 120). Veri juris Nous n’en avons plus. Si nous en avions nous ne prendrions pas pour règle de justice de suivre les mœurs de son pays.

C’est là que ne pouvant trouver le juste on a trouvé le fort, etc.

Raisons des effets 7 (Laf. 88, Sel. 122). C’est l’effet de la force, non de la coutume, car ceux qui sont capables d’inventer sont rares. Les plus forts en nombre ne veulent que suivre et refusent la gloire à ces inventeurs qui la cherchent par leurs inventions. Et s’ils s’obstinent à la vouloir obtenir et à mépriser ceux qui n’inventent pas, les autres leur donneront des noms ridicules, leur donneraient des coups de bâton. Qu’on ne se pique donc pas de cette subtilité ou qu’on se contente en soi‑même.

Raisons des effets 13 (Laf. 94, Sel. 128). Opinions du peuple saines.

Le plus grand des maux est les guerres civiles.

Raisons des effets 20 (Laf. 103, Sel. 135). Justice, force.

Il est juste que ce qui est juste soit suivi; il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi.

La justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique.

La justice sans force est contredite, parce qu’il y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste.

La justice est sujette à dispute. La force est très reconnaissable et sans dispute. Aussi on n’a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit qu’elle était injuste, et a dit que c’était elle qui était juste.

Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste.

Pensées diverses (Laf. 540,  Sel. 458). Toutes les bonnes maximes sont dans le monde ; on ne manque qu’à les appliquer.

Par exemple, on ne doute pas qu’il ne faille exposer sa vie pour défendre le bien public, et plusieurs le font ; mais pour la religion point.

Il est nécessaire qu’il y ait de l’inégalité parmi les hommes, cela est vrai ; mais cela étant accordé voilà la porte ouverte non seulement à la plus haute domination mais à la plus haute tyrannie.

Il est nécessaire de relâcher un peu l’esprit, mais cela ouvre la porte aux plus grands débordements.

Qu’on en marque les limites. Il n’y a point de bornes dans les choses. Les lois en veulent mettre, et l’esprit ne peut le souffrir.

Pensées diverses (Laf. 711, Sel. 589). Force. Pourquoi suit‑on la pluralité ? est‑ce à cause qu’ils ont plus de raison ? non, mais plus de force.

 

Mots-clés : LoiRèglePluralitéOrdinaireForceJusticeRoiMinistreÉgalitéBienPaixEnfanceSagesse.