Fragment Transition n° 2 / 8  – Papier original : RO 49-3

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : Transition n° 246 p. 89 / C2 : p. 115

Éditions savantes : Faugère I, 225, CLIII / Havet XXV.16 bis / Brunschvicg 208 / Tourneur p. 234-2 / Le Guern 183 / Lafuma 194 / Sellier 227

 

(Voir aussi les textes barrés au verso)

 

 

Pourquoi ma connaissance est‑elle bornée, ma taille, ma durée à cent ans plutôt qu’à mille ? Quelle raison a eu la nature de me la donner telle et de choisir ce milieu plutôt qu’un autre dans l’infinité, desquels il n’y a pas plus de raison de choisir l’un que l’autre, rien ne tentant plus que l’autre ?

 

 

Ce fragment dramatise, sous la forme d’un monologue angoissé, la disproportion de l’homme à l’égard de l’univers dans lequel il vit : il est d’abord question de la mesure de l’homme, de sa taille, des bornes de sa connaissance, de la durée de sa vie.

L’argument porte principalement sur la relation de l’homme au temps : Pascal remarque d’abord qu’aucune nécessité naturelle ne justifie que la vie humaine soit mesurée à telle durée plutôt qu’à une autre. Il s’appuie sur le fait que les durées finies sont équivalentes dans l’infinité du temps universel (et toutes égales à rien à son égard), pour montrer qu’aucune liaison nécessaire n’existe entre l’infinité de la durée et l’être de ma personne.

Pascal reprend ici une partie de l’idée formulée dès Misère 17 (Laf. 68, Sel. 102) : Quand je considère la petite durée de ma vie absorbée dans l’éternité précédente et suivante, […] le petit espace que je remplis et même que je vois abîmé dans l’infinie immensité des espaces que j’ignore et qui m’ignorent, je m’effraie et m’étonne de me voir ici plutôt que là, car il n’y a point de raison pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors. Qui m’y a mis ? Par l’ordre et la conduite de qui ce lieu et ce temps a-t-il été destiné à moi ? L’argument sera repris et étoffé dans Disproportion de l’homme,Transition 4 (Laf. 199, Sel. 230) : Ce milieu qui nous est échu en partage étant toujours distant des extrêmes, qu’importe qu’un autre ait un peu plus d’intelligence des choses s’il en a, et s’il les prend un peu de plus haut, n’est-il pas toujours infiniment éloigné du bout et la durée de notre vie n’est-elle pas également infirme de l’éternité pour durer dix ans davantage. Dans la vue de ces infinis tous les finis sont égaux et je ne vois pas pourquoi asseoir son imagination plutôt sur un que sur l’autre. La seule comparaison que nous faisons de nous au fini nous fait peine.

 

Analyse détaillée...

Fragments connexes

 

Ordre 2 (Laf. 2, Sel. 38). Que dois‑je faire ? Je ne vois partout qu’obscurités. Croirai‑je que je ne suis rien ? Croirai‑je que je suis dieu ?

Misère 17 (Laf. 68, Sel. 102). Quand je considère la petite durée de ma vie absorbée dans l’éternité précédente et suivante, memoria hospitis unius diei praetereuntis, le petit espace que je remplis et même que je vois abîmé dans l’infinie immensité des espaces que j’ignore et qui m’ignorent, je m’effraie et m’étonne de me voir ici plutôt que là, car il n’y a point de raison pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors. Qui m’y a mis ? Par l’ordre et la conduite de qui ce lieu et ce temps a-t-il été destiné à moi ?

Transition 4 (Laf. 199, Sel. 230). Ce milieu qui nous est échu en partage étant toujours distant des extrêmes, qu’importe qu’un autre ait un peu plus d’intelligence des choses s’il en a, et s’il les prend un peu de plus haut, n’est-il pas toujours infiniment éloigné du bout et la durée de notre vie n’est-elle pas également infirme de l’éternité pour durer dix ans davantage.

Dans la vue de ces infinis tous les finis sont égaux et je ne vois pas pourquoi asseoir son imagination plutôt sur un que sur l’autre. La seule comparaison que nous faisons de nous au fini nous fait peine.

Prophéties 5 (Laf. 326, Sel. 358). Si les passions ne nous tenaient point, huit jours et cent ans sont une même chose.

Preuves par discours II (Laf. 427, Sel. 681). Je vois ces effroyables espaces de l’univers qui m’enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu’en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m’est donné à vivre m’est assigné à ce point plutôt qu’en un autre de toute l’éternité qui m’a précédé et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m’enferment comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu’un instant sans retour. Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir ; mais ce que j’ignore le plus est cette mort même que je ne saurais éviter.

 

Mots-clés : BorneConnaissanceDuréeInfiniMilieuNatureRaisonTaille.