Fragment Preuves de Jésus-Christ n° 14 / 24  – Papier original : RO 49-5

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : Preuves de J.-C. n° 343 p. 161 / C2 : p. 192

Éditions de Port-Royal : Chap. XVI - Diverses preuves de Jésus-Christ : 1669 et janvier 1670 p. 129-130  / 1678 n° 5 p. 129-130

Éditions savantes : Faugère II, 321, XVII / Havet XIX.4 / Michaut 129 / Brunschvicg 640 / Tourneur p. 279-3 / Le Guern 293 / Lafuma 311 / Sellier 342

 

 

 

C’est une chose étonnante et digne d’une étrange attention de voir ce peuple juif subsister depuis tant d’années et de le voir toujours misérable, étant nécessaire pour la preuve de Jésus-Christ, et qu’il subsiste pour le prouver et qu’il soit misérable puisqu’ils l’ont crucifié. Et quoiqu’il soit contraire d’être misérable et de subsister, il subsiste néanmoins toujours malgré sa misère.

 

 

Ce fragment constitue un abrégé d’un ensemble relatif à l’état des Juifs, dont Philippe Sellier considère qu’il appartient aux « développements de juillet 1658 à juillet 1662 » (XLVIII à LII dans son édition ; V à X dans l’édition Lafuma) ; plusieurs dossiers sur les prophéties constituent un autre ensemble connexe. Pascal prévoyait d’y présenter un vaste tableau des « avantages du peuple juif », de son « antiquité », de sa « sincérité », mais aussi des misères qui l’ont affligé dans sa longue histoire. Sans doute ces développements auraient-ils pris place dans le dossier qui suit Preuves de Jésus-Christ (dossier XXIV des papiers classés dans l’édition Lafuma, et XXV dans l’édition Sellier). Pascal esquisse donc un thème qui sera amplement orchestré par la suite.

Pourquoi Pascal classe-t-il ce fragment dans la liasse Preuves de Jésus-Christ ? L’argument est, d’une certaine manière, d’ordre historique. Pascal voit dans la subsistance du peuple juif un fait extraordinaire, qui demande une cause plus que naturelle pour être expliqué. Alors que tout dans son histoire aurait dû tendre à son extermination, ce peuple persiste dans l’existence et dans sa fidélité au dépôt de la parole de Dieu qui lui a été confiée. La raison de cet effet « étonnant » est que Dieu l’a toujours préservé pour servir de « témoin irréprochable » au Christ Messie.

 

Analyse détaillée...

Fragments connexes

 

Ordre 1 (Laf. 1, Sel. 37). Les psaumes chantés par toute la terre.

Qui rend témoignage de Mahomet ? lui-même.

J.-C. veut que son témoignage ne soit rien.

La qualité de témoins fait qu’il faut qu’ils soient toujours, et partout, et misérables. Il est seul.

Perpétuité 3 (Laf. 281, Sel. 313). Il y avait toujours au cœur de la Judée des hommes choisis qui prédisaient la venue de ce Messie qui n’était connu que d’eux. Il est venu enfin en la consommation des temps et depuis on a vu naître tant de schismes et d’hérésies, tant renverser d’États, tant de changements en toutes choses, et cette Église qui adore celui qui a toujours été adoré a subsisté sans interruption et ce qui est admirable, incomparable et tout à fait divin, est que cette religion qui a toujours duré a toujours été combattue. Mille fois elle a été à la veille d’une destruction universelle, et toutes les fois qu’elle a été en cet état Dieu l’a relevée par des coups extraordinaires de sa puissance.

Prophéties 15 (Laf. 335, Sel. 368). La plus grande des preuves de Jésus‑Christ sont les prophéties. C’est aussi à quoi Dieu a le plus pourvu, car l’événement qui les a remplies est un miracle subsistant depuis la naissance de l’Église jusques à la fin. Aussi Dieu a suscité des prophètes durant mille six cents ans, et pendant quatre cents ans après il a dispersé toutes ces prophéties avec tous les Juifs qui les portaient dans tous les lieux du monde. Voilà quelle a été la préparation à la naissance de Jésus‑Christ, dont l’Évangile devant être cru de tout le monde il a fallu non seulement qu’il y ait eu des prophéties pour le faire croire, mais que ces prophéties fussent par tout le monde pour le faire embrasser par tout le monde.

Preuves par les Juifs I (Laf. 451, Sel. 691). Avantages du peuple juif.

Dans cette recherche le peuple juif attire d’abord mon attention par quantité de choses admirables et singulières qui y paraissent.

Je vois d’abord que c’est un peuple tout composé de frères, et au lieu que tous les autres sont formés de l’assemblage d’une infinité de familles, celui-ci quoique si étrangement abondant est tout sorti d’un seul homme, et étant ainsi tous une même chair et membres les uns des autres, composent un puissant état d’une seule famille, cela est unique.

Cette famille ou ce peuple est le plus ancien qui soit en la connaissance des hommes, ce qui me semble lui attirer une vénération particulière. Et principalement dans la recherche que nous faisons, puisque si Dieu s’est de tout temps communiqué aux hommes, c’est à ceux-ci qu’il faut recourir pour en savoir la tradition.

Ce peuple n’est pas seulement considérable par son antiquité mais il est encore singulier en sa durée, qui a toujours continué depuis son origine jusqu’à maintenant, car au lieu que les peuples de Grèce et d’Italie, de Lacédémone, d’Athènes, de Rome et les autres qui sont venus si longtemps après soient péris il y a si longtemps, ceux-ci subsistent toujours et malgré les entreprises des tant de puissants rois qui ont cent fois essayé de les faire périr, comme leurs historiens le témoignent, et comme il est aisé de le juger par l’ordre naturel des choses pendant un si long espace d’années. Ils ont toujours été conservés néanmoins, et cette conservation a été prédite. Et s’étendant depuis les premiers temps jusques aux derniers, leur histoire enferme dans sa durée, celle de toutes nos histoires.

La loi par laquelle ce peuple est gouverné est tout ensemble, la plus ancienne loi du monde, la plus parfaite et la seule qui ait toujours été gardée sans interruption dans un État. C’est ce que Josèphe montre admirablement contre Apion, et Philon juif, en divers lieux où ils font voir qu’elle est si ancienne que le nom même de loi n’a été connu des plus anciens que plus de mille ans après, en sorte que Homère qui a écrit l’histoire de tant d’États ne s’en est jamais servi. Et il est aisé de juger de sa perfection par la simple lecture, où l’on voit qu’on a pourvu à toutes choses, avec tant de sagesse, tant d’équité et tant de jugement que les plus anciens législateurs grecs et romains en ayant eu quelque lumière en ont emprunté leurs principales lois, ce qui paraît par celle qu’ils appellent des 12 Tables, et par les autres preuves que Josèphe en donne.

Preuves par les Juifs II (Laf. 452, Sel. 692). Sincérité des Juifs.

Ils portent avec amour et fidélité ce livre où Moïse déclare qu’ils ont été ingrats envers Dieu toute leur vie, qu’il sait qu’ils le seront encore plus après sa mort, mais qu’il appelle le ciel et la terre à témoin contre eux, qu’il le leur a [enseigné] assez.

Il déclare qu’enfin Dieu s’irritant contre eux les dispersera parmi tous les peuples de la terre, que comme ils l’ont irrité en adorant les dieux qui n’étaient point leurs dieux, de même il les provoquera en appelant un peuple qui n’est point son peuple, et veut que toutes ses paroles soient conservées éternellement et que son livre soit mis dans l’arche de l’alliance pour servir à jamais de témoin contre eux.

Isaïe. Isaïe dit la même chose. 30, 8.

Preuves par les Juifs IV (Laf. 454, Sel. 694). La rencontre de ce peuple m’étonne, et me semble digne de l’attention.

Preuves par les Juifs V (Laf. 456, Sel. 696). Ceci est effectif : pendant que tous les philosophes se séparent en différentes sectes il se trouve en un coin du monde des gens qui sont les plus anciens du monde, déclarent que tout le monde est dans l’erreur, que Dieu leur a révélé la vérité, qu’elle sera toujours sur la terre. En effet toutes les autres sectes cessent ; celle-là dure toujours et depuis quatre mille ans ils déclarent qu’ils tiennent de leurs ancêtres que l’homme est déchu de la communication avec Dieu dans un entier éloignement de Dieu, mais qu’il a promis de les racheter, que cette doctrine serait toujours sur la terre, que leur loi a double sens.

Que durant 1 600 ans ils ont eu des gens qu’ils ont cru prophètes qui ont prédit le temps et la manière.

Que 400 ans après ils ont été épars partout, parce que J.-C. devait être annoncé partout.

Que J.-C. est venu en la manière et au temps prédit.

Que depuis les juifs sont épars partout en malédiction, et subsistants néanmoins.

Pensées diverses (Laf. 822, Sel. 663). Je ne crois que les histoires dont les témoins se feraient égorger.

 

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