Fragment Preuves de Jésus-Christ n° 18 / 24  – Papier original : RO 49-8

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : Preuves de J.-C. n° 347 p. 163 / C2 : p. 193

Éditions de Port-Royal : Chap. XIV - Jésus-Christ : 1669 et janvier 1670 p. 111-112  / 1678 n° 5 p. 111-112

Éditions savantes : Faugère II, 323, XXI / Havet XVII.5 / Brunschvicg 800 / Tourneur p. 280-4 / Le Guern 297 / Lafuma 316 / Sellier 347

 

 

 

Qui a appris aux évangélistes les qualités d’une âme parfaitement héroïque pour la peindre si parfaitement en Jésus-Christ ? Pourquoi le font‑ils faible dans son agonie ? Ne savent‑ils pas peindre une mort constante ? Oui, car le même saint Luc peint celle de saint Étienne plus forte que celle de Jésus-Christ.

Ils le font donc capable de crainte avant que la nécessité de mourir soit arrivée, et ensuite tout fort.

Mais quand ils le font si troublé c’est quand il se trouble lui‑même, et quand les hommes le troublent il est tout fort.

 

 

Pascal tente de définir dans ce fragment le sens de la faiblesse du Christ dans son Agonie. Il procède par plusieurs comparaisons enchaînées. D’abord la comparaison entre la description du récit de la mort de saint Étienne dans les Actes des Apôtres et de l’Agonie du Christ dans les Évangiles, qui permettent de montrer que ce n’est pas parce que leurs moyens littéraires étaient limités que les évangélistes n’ont pas voulu représenter l’agonie du Christ exempte de toute faiblesse : s’ils l’avaient voulu, ils auraient pu décrire la mort du Christ sous des dehors héroïques. En revanche, les évangélistes ont préféré représenter l’attitude du Christ conformément à l’idée de son ordre, savoir l’ordre de la charité, c’est-à-dire au travers de la faiblesse et de l’humilité.

Mais cette première comparaison ouvre la voie à une seconde, avant que la nécessité de mourir soit arrivée, et ensuite. Dans le premier moment, le Christ se trouble lui-même, et c’est dans ces moments seulement que, comme l’écrit Pascal dans Le mystère de Jésus (Pensée n° 6F - Laf. 919, Sel. 749), dans l’agonie il souffre les tourments qu’il se donne à lui-même, ce qui est un supplice d’une main non humaine mais toute puissante, et il faut être tout puissant pour le soutenir : c’est alors qu’il montre sa faiblesse. Mais dans sa Passion, où il subit les tourments que lui font les hommes, il fait preuve d’une constance héroïque : quand les hommes le troublent il est tout fort. La conduite du Christ ne se comprend donc que par sa double nature humaine et divine, et par la différence des « tourments » qu’il subit dans les moments successifs de la Passion. Pascal se montre, dans ce bref fragment, un exégète averti de la parole évangélique.

 

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Fragments connexes

 

Preuves de Jésus-Christ 11 (Laf. 308, Sel. 339). J.-C. sans biens, et sans aucune production au dehors de science, est dans son ordre de sainteté. Il n’a point donné d’inventions. Il n’a point régné, mais il a été humble, patient, saint, saint, saint à Dieu, terrible aux démons, sans aucun péché. O qu’il est venu en grande pompe et en une prodigieuse magnificence aux yeux du cœur et qui voient la sagesse. [...]

Il eût été inutile à N.-S. J.-C. pour éclater dans son règne de sainteté, de venir en roi, mais il y est bien venu avec l’éclat de son ordre. [...]

Il est bien ridicule de se scandaliser de la bassesse de J.-C., comme si cette bassesse était du même ordre duquel est la grandeur qu’il venait faire paraître.

Qu’on considère cette grandeur-là dans sa vie, dans sa passion, dans son obscurité, dans sa mort, dans l’élection des siens, dans leur abandonnement, dans sa secrète résurrection et dans le reste. On la verra si grande qu’on n’aura pas sujet de se scandaliser d’une bassesse qui n’y est pas.

Preuves de Jésus-Christ 12 (Laf. 309, Sel. 340). Preuves de J.-C.

J.-C. a dit les choses grandes si simplement qu’il semble qu’il ne les a pas pensées, et si nettement néanmoins qu’on voit bien ce qu’il en pensait. Cette clarté jointe à cette naïveté est admirable.

Pensées diverses (Laf. 675, Sel. 554). Style.

Quand on voit le style naturel on est tout étonné et ravi, car on s’attendait de voir un auteur et on trouve un homme. Au lieu que ceux qui ont le goût bon et qui en voyant un livre croient trouver un homme sont tout surpris de trouver un auteur. Plus poetice quam humane locutus es. Ceux-là honorent bien la nature qui lui apprennent qu’elle peut parler de tout, et même de théologie.

Pensées diverses (Laf. 812, Sel. 658). Le style de l’Évangile est admirable en tant de manières et entre autres en ne mettant jamais aucune invective contre les bourreaux et ennemis de J.-C. Car il n’y en a aucune des historiens contre Judas, Pilate, ni aucun des Juifs. Si cette modestie des historiens évangéliques avait été affectée aussi bien que tant d’autres traits d’un si beau caractère, et qu’ils ne l’eussent affecté que pour le faire remarquer - s’ils n’avaient osé le remarquer eux-mêmes – ils n’auraient pas manqué de se procurer des amis qui eussent fait ces remarques à leur avantage mais comme ils ont agi de la sorte sans affectation et par un mouvement tout désintéressé ils ne l’ont fait remarquer à personne et je crois que plusieurs de ces choses n’ont point été remarquées jusqu’ici ; et c’est ce qui témoigne la froideur avec laquelle la chose a été faite.

 

Pensée n° 6F (Laf. 919, Sel. 749). Le Mystère de Jésus.

Jésus souffre dans sa Passion les tourments que lui font les hommes, mais dans l’agonie il souffre les tourments qu’il se donne à lui-même. Turbare semetipsum. C’est un supplice d’une main non humaine mais toute puissante, et il faut être tout puissant pour le soutenir.

Jésus cherche quelque consolation au moins dans ses trois plus chers amis et ils dorment ; il les prie de soutenir un peu avec lui, et ils le laissent avec une négligence entière ayant si peu de compassion qu’elle ne pouvait seulement les empêcher de dormir un moment. Et ainsi Jésus était délaissé seul à la colère de Dieu.

Jésus est seul dans la terre non seulement qui ressente et partage sa peine, mais qui le sache. Le ciel et lui sont seuls dans cette connaissance.

Jésus est dans un jardin non de délices comme le premier Adam où il se perdit et tout le genre humain, mais dans un de supplices où il s’est sauvé et tout le genre humain.

Il souffre cette peine et cet abandon dans l’horreur de la nuit.

Je crois que Jésus ne s’est jamais plaint que cette seule fois. Mais alors il se plaint comme s’il n’eût plus pu contenir sa douleur excessive. Mon âme est triste jusqu’à la mort.

Jésus cherche de la compagnie et du soulagement de la part des hommes.

Cela est unique en toute sa vie ce me semble, mais il n’en reçoit point, car ses disciples dorment.

Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde. Il ne faut pas dormir pendant ce temps-là.

Jésus au milieu de ce délaissement universel et de ses amis choisis pour veiller avec lui, les trouvant dormant, s’en fâche à cause du péril où ils exposent non lui mais eux-mêmes, et les avertit de leur propre salut et de leur bien avec une tendresse cordiale pour eux pendant leur ingratitude. Et les avertit que l’esprit est prompt et la chair infirme.

Jésus les trouvant encore dormant sans que ni sa considération ni la leur les en eût retenus, il a la bonté de ne pas les éveiller et les laisse dans leur repos.

Jésus prie dans l’incertitude de la volonté du Père et craint la mort. Mais l’ayant connue il va au-devant s’offrir à elle. Eamus processit (Joannes).

Jésus a prié les hommes et n’en a pas été exaucé.

Jésus pendant que ses disciples dormaient a opéré leur salut. Il l’a fait à chacun des justes pendant qu’ils dormaient et dans le néant avant leur naissance et dans les péchés depuis leur naissance.

Il ne prie qu’une fois que le calice passe et encore avec soumission, et deux fois qu’il vienne s’il le faut.

 

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